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23 octobre 2019 3 23 /10 /octobre /2019 05:45
L'Allemagne de l'est, après l'exil - le parcours d'Anna Seghers et d'autres intellectuels et écrivains communistes et antifascistes allemands de retour en Allemagne de l'est après la guerre - Sonia Combe, Le Monde Diplomatique, octobre 2019
L'Allemagne de l'est, après l'exil - le parcours d'Anna Seghers et d'autres intellectuels et écrivains communistes et antifascistes allemands de retour en Allemagne de l'est après la guerre - Sonia Combe, Le Monde Diplomatique, octobre 2019

A lire dans le Monde Diplomatique d'octobre 2019 cet article de Sonia Combe, historienne:

Anna Seghers ou l'éthique du silence.

Allemagne de l'Est, après l'exil

La fin de la République démocratique allemande (RDA), le 3 octobre 1990, aura été épargnée à Anna Seghers (1900-1983). Eût-elle vécu quelques années de plus, la romancière eût certainement signé l’appel du 28 novembre 1989, lancé par l’écrivaine Christa Wolf, en faveur du maintien d’une Allemagne de l’Est fidèle aux valeurs socialistes. Au projet du chancelier Helmut Kohl les signataires opposaient celui d’une RDA « non pas comme elle avait été, mais comme elle aurait dû être ». Une utopie ? Peut-être. À la veille du trentième anniversaire de la chute du mur de Berlin, plus personne n’ose questionner la légitimité de la réunification allemande. Ceux qui avaient justifié l’existence de la RDA ont jugé sa disparition tout aussi fondée. L’ordre établi revêt toujours les apparences du rationnel. Mais il est vrai aussi, comme le rappelait en juin dernier l’écrivain Christoph Hein lors de la Fête de l’été organisée dans le cimetière de Dorotheenstadt, à Berlin, devant la tombe d’Anna Seghers et non loin de celle du dramaturge Bertolt Brecht, qu’« ici est enterrée une génération qui s’est sacrifiée pour un avenir dont plus personne ne voulait ». Une génération doublement vaincue, car désormais quasi tombée dans l’oubli — quand elle ne se retrouve pas au banc des accusés.

De cette génération rentrée d’exil après la seconde guerre mondiale, aux côtés de Brecht, des écrivains Stephan Hermlin et Arnold Zweig, de l’historien de l’économie Jürgen Kuczynski, pour n’en citer que quelques-uns, Anna Seghers est sans doute l’une des figures les plus représentatives. Sa loyauté envers le régime communiste, renforcée par sa fidélité au choix du retour dans cette partie de l’Allemagne, semble l’avoir condamnée à observer une éthique du silence qui lui fut reprochée après la chute du Mur. Pourtant, lorsqu’on confronte sa correspondance avec les archives du Parti ou, mieux encore, avec celles de l’Union des écrivains, dont elle fut longtemps la présidente — sans oublier, naturellement, les dossiers de la Stasi, qui n’a cessé de cesser de surveiller la romancière la plus célèbre et la plus loyale de RDA -, on voit se dessiner un portrait bien différent de celui qu'elle offrit publiquement jusqu'à sa mort.

Lorsque Anna Seghers quitte Berlin, au moment de l'accession au pouvoir des nazis, elle est déjà une romancière confirmée, lauréate du prix Kleist. Mariée à un communiste hongrois ami du philosophe Georg Lukacs, elle milite au sein du Parti communiste d'Allemagne (KPD). De surcroît, elle est d'origine juive. Le couple et leurs enfants se réfugient d'abord à Paris, puis à l'entrée des troupes allemandes en France, gagnent Marseille, qu'ils quitteront en 1941 avec l'aide du journaliste américain Varian Fry et du Comité de sauvetage d'urgence (Emergency Rescue Comittee). De cette halte, Anna Seghers tirera le récit Transit porté à l'écran en 2018 par Christian Petzold, qui raconte l'attente d'un bateau d'antifascistes allemands dans la cité phocéenne. Fichée comme communiste, elle ne reçoit pas l'autorisation de rester aux Etats-Unis et s'installe à Mexico, où elle publie en 1942 le roman qui la rendra célèbre, La septième Croix, premier livre sur les camps nazis.  

Les chiffres de l'émigration de langue allemande à partir de 1933 n'ont jamais pu être établis de façon précise. On estime à 500 000 le nombre de personnes qui ont fui le régime nazi, dont 130 000 auraient réussi à gagner les Etats-Unis. Moins de la moitié d'entre elles auraient opté pour le retour à la fin de la guerre (dont seulement 4% de Juifs), mais, là encore, il n'existe pas de statistiques officielles à ce sujet. Aucun organisme n'a été chargé de ce recensement, ni en Allemagne de l'Ouest ni en RDA.

Retrouver un avenir

Une chose est certaine: contrairement à l'émigration, le retour vers le pays d'origine n'est pas un phénomène massif. Non seulement la prise de conscience de l'ampleur des crimes nazis n'encourage guère les émigrés, juifs ou non, à rentrer, mais les retours sont soumis à l'aval des autorités d'Occupation. Or les Alliés occidentaux, qui se partagent avec les soviétiques le contrôle de l'Allemagne vaincue, tentent de les en empêcher, à fortiori quand il s'agit de communistes. La bureaucratie allemande les seconde dans cette tâche. Est-ce par ressentiment, par haine à l'égard des antinazis, ou bien parce que les "rémigrés" la renvoient à sa mauvaise conscience, toujours est-il que la population allemande ne les voit pas d'un bon oeil. Dans les régions sous autorité occidentale, aucun plan d'accueil n'est prévu. 

A l'inverse, la zone d'occupation soviétique cherche à les attirer. Jusqu'à la création de la RDA, le 7 octobre 1949, les officiers soviétiques y mènent une politique culturelle qui portera ses fruits. Ainsi, la fameuse première pièce jouée à Berlin après la capitulation de l'Allemagne sera Nathan le Sage de Gotthold Ephraim Lessing. L'étude du philologue Victor Klemperer sur la langue nazie, LTI, comptera parmi les premiers livres publiés, tandis que Wolfgand Staudte réalisera le grand film d'après-guerre Les assassins sont parmi nous.  De quoi rassurer les éventuels candidats au retour. En outre, la zone soviétique leur rend l'avenir dont le régime nazi les avait privés. Brecht se voit proposer un théâtre, le philosophe Ernst Bloch une chaire à l'université de Leipzig, Alfred Kantorowitz une autre à Berlin. Kuczynski, lui, fondera son propre institut d'histoire économique.

Arrivée à Berlin en avril 1947, Anna Seghers retrouve, selon ses mots, "un peuple au cœur de pierre" . Elle parle de "la folie de ces hommes et femmes auxquels les bombardements ont tout ôté, meubles et vêtements, et qui n'en ont tiré aucune, rigoureusement aucune leçon". Mais ceux qui ont choisi de rentrer dans cette portion d'Allemagne sont animés par un puissant désir de se retrouver entre eux, de se recompter, après l'exil et les épreuves. A travers la création de la RDA, cette sorte de contre-Allemagne, ils vont non seulement bâtir le socialisme, mais prendre leur revanche sur ceux qui les ont persécutés. Autant dire qu'ils se jettent à corps perdu dans la construction du "premier Etat allemand des ouvriers et des paysans", s'efforçant de fermer les yeux sur ce que ne leur plaît pas, ou pis encore... 

A suivre.

 

L'Allemagne de l'est, après l'exil - le parcours d'Anna Seghers et d'autres intellectuels et écrivains communistes et antifascistes allemands de retour en Allemagne de l'est après la guerre - Sonia Combe, Le Monde Diplomatique, octobre 2019
L'Allemagne de l'est, après l'exil - le parcours d'Anna Seghers et d'autres intellectuels et écrivains communistes et antifascistes allemands de retour en Allemagne de l'est après la guerre - Sonia Combe, Le Monde Diplomatique, octobre 2019

Lire aussi dans le Chiffon Rouge:

Anna Seghers - crédit photo L'Humanité

Anna Seghers - crédit photo L'Humanité

Anna Seghers L’humanisme en transit

Vendredi, 26 Juillet, 2019
Série 1939 - Les lanceurs d'alerte

Allemande, juive et communiste, l’écrivaine, Netty Reiling de son vrai nom, choisit de dénoncer le nazisme sur les chemins de l’exil. Son arme fut la littérature.

 

En 1942, au Mexique et aux États-Unis, paraît un roman appelé à connaître un grand retentissement. La Septième Croix décrit les atrocités perpétrées dans les camps de concentration nazis avant le déclenchement de la guerre. C’est l’œuvre d’Anna Seghers, femme de lettres allemande contrainte à l’exil depuis 1933. Sa rédaction remonte à 1937, alors que l’écrivaine vivait à Paris avec sa famille. La Septième Croix (titre allemand : Das Siebte Kreuz) raconte la fuite de sept détenus du camp de concentration de Westhoffen, au bord du Rhin. Les SS se lancent à leur recherche et le commandant du camp annonce qu’ils seront crucifiés sur sept platanes dès qu’ils seront découverts. Une croix restera vide. Un seul évadé, Georg Heisler, échappera à la traque. Ce livre est un des rares de l’époque qui révélèrent la réalité des camps. Le premier chapitre avait été publié à Moscou en 1939 dans une revue littéraire internationale que dirigeait le poète allemand Johannes R. Becher.

Anna Seghers est le nom de plume choisi par une jeune femme de Mayence, Netty Reiling. Elle est née en 1900, dans une famille bourgeoise et intellectuelle d’origine juive. Fille unique du marchand d’art Isidor Reiling, Netty connaîtra pendant son adolescence la boucherie de la Première Guerre mondiale. Elle entreprend des études d’art, son sujet de thèse aura pour thème « Juifs et judéité dans l’œuvre de Rembrandt ». Netty épouse en 1925 le sociologue communiste hongrois Laszlo Radvanyi et en 1926 le jeune couple s’installe dans un premier temps à Berlin. Son premier roman portant la signature d’Anna Seghers, la Révolte des pêcheurs de Sainte-Barbara, obtient le prix Kleist. En 1928, Anna Seghers adhère au Parti communiste (KPD) et participe à la fondation de l’Union des écrivains prolétaires révolutionnaires, visite l’Union soviétique en 1930.

L’engagement politique d’Anna Seghers sera celui d’une vie. Antifascisme et communisme sont à ses yeux un même combat. Arrêtée par la Gestapo dès 1933, puis relâchée, elle quitte le Reich avec son mari et ses enfants pour la Suisse, puis gagne Paris. Elle se dépense sans compter, écrit dans la presse d’immigration Neue Deutsche Blätter, fonde avec d’autres intellectuels l’Union de défense des écrivains allemands. Ces années d’exil dans la France du Front populaire sont marquées par la mobilisation et la solidarité antifascistes. Puis, avec la déclaration de guerre, suivie de l’entrée des troupes allemandes à Paris, tout bascule pour les antifascistes allemands. Laszlo est interné au camp de Vernet, dans le sud de la France. Anna se rend à Marseille pour obtenir sa libération et trouver les moyens de quitter l’Europe. Cet épisode est la trame de son roman Transit. Aux yeux de l’écrivain Heinrich Böll, Transit « est le plus beau roman d’Anna Seghers, en raison de la situation historique et politique atrocement unique qu’elle a choisie comme modèle référent ».

Dans le grand port de la Méditerranée, des anciens des Brigades internationales, des écrivains, des juifs, des militants communistes harcelés par le régime de Vichy tentent de fuir la souricière, à la recherche d’un bateau qui leur permettra d’échapper à la mort. En 1941, la famille Radvanyi est réunie à Mexico. Anna Seghers y fonde le club Heinrich-Heine, lance le comité Freies Deutschland.

En 1947, elle revient dans son pays natal, après quatorze ans d’exil. Elle s’installe à Berlin, dans la partie occidentale puis orientale, en 1950, et se fixe définitivement dans la capitale de la République démocratique allemande, fondée le 7 octobre 1949. Elle devient avec Bertolt Brecht la personnalité la plus célèbre du monde de la culture dans la nouvelle Allemagne. Ses livres sont publiés à des centaines de milliers d’exemplaires : Les morts restent jeunes (1949), la Confiance (1968)… En 1952, elle devient présidente de l’Union des écrivains de RDA. Elle le restera jusqu’en 1978. Personnalité officielle, membre du Parti socialiste unifié d’Allemagne, sa proximité avec le pouvoir politique la conduira à se montrer discrète quand des intellectuels eurent maille à partir avec des autorités aux conceptions rigides. Cela lui fut reproché. Ce fut une intellectuelle partagée entre son idéal d’émancipation et de justice et les désillusions d’une politique qui s’en éloignait. Elle meurt en 1983, laisse une œuvre considérable habitée par un humanisme combatif, forgé dans ses longues années d’exil.

Jean-Paul Piérot

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