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29 septembre 2019 7 29 /09 /septembre /2019 09:33
Morlaisiens dans l'histoire - 1 : Alexandre Expilly, recteur de Saint Martin, évêque révolutionnaire

Sur la base de nos lectures et travaux des années passées et des semaines à venir, et pour rafraîchir les mémoires et rappeler les destinées dans leurs siècles de personnalités marquantes du passé de notre ville, le "Chiffon Rouge" ouvre une nouvelle rubrique hebdomadaire, le dimanche, sur les Morlaisiens qui ont joué un rôle, plus ou moins important, dans l'histoire de France et de Bretagne.

Notre première personnage morlaisien célèbre sera Alexandre Expilly, un prêtre des lumières (et oui!), recteur de l'église Saint-Martin, député de gauche de la Constituante, à qui l'on doit la Constitution civile du clergé et un projet de réforme religieuse accordant l’Église aux idées de la Révolution, rien que ça... Alexandre Expilly fut aussi le premier évêque constitutionnel élu par les citoyens actifs sur la base d'une adhésion à la Constitution révolutionnaire.

Les Morlaisiens dans l'histoire - 1 : Alexandre Expilly, recteur de Saint Martin, évêque révolutionnaire

Louis-Alexandre Expilly est né à Brest le 24 février 1743. Sa famille est originaire du Dauphiné. Après des études secondaires à Quimper, il effectue des études supérieures à Paris et devient à la Sorbonne licencié de théologie. Il entre en contact avec les idées nouvelles de la philosophie des Lumières à cette époque. Expilly sera en particulier un lecteur de Voltaire.  En 1767, il est ordonné prêtre à Paris, puis il est nommé deux ans plus tard recteur à la cure de Saint-Martin des Morlaix. Il a alors 26 ans.  Peu de temps après son arrivée à Saint-Martin, en 1774, dans une réponse à l'évêque du Léon Monseigneur de la Marche qui mène une enquête sur la mendicité dans son diocèse, Expilly expose les difficultés de sa paroisse, qui compte à ce moment 4000 habitants, regroupant Saint-Martin-Ville, Saint-Martin-des-Champs, Sainte-Sève. Saint-Martin-Ville (2500 habitants) compte alors aux dires d'Expilly un quart de "pauvres et de gens dans le besoin".  La manufacture de tabacs aux salaires médiocres à l'époque est qualifiée par "Louis-Alexandre Expilly", le recteur de Saint-Martin, de "pépinière à pauvres à Morlaix". Expilly témoigne ainsi dans sa réponse au questionnaire de Monseigneur de la Marche dans le cadre d'une enquête nationale ordonnée par le ministre des Finances Turgot d'une vraie sensibilité à la question sociale.

A la veille de la révolution, Morlaix est une ville ouverte aux idées nouvelles, aux Lumières. Elle possède divers lieux de réunion.

"En 1788, trois loges maçonniques coexistent dans la ville: La Noble amitié fondée en 1746, de recrutement, de caractère et d'état d'esprit résolument aristocratiques, La Fidèle Union et L'école des mœurs, fondée en 1777, d'origine et de préoccupations plus roturières où se distingue l'éloquent médecin de l'hôpital, Bouëstard de la Touche. Là, on lit et relit les grandes classiques, des œuvres d'esprit nouveau, on discute et on commente les évènements politiques. Bien que les prises de position soient souvent discordantes - leur recrutement et leurs objectifs diffèrent - des relations s'établissent entre les trois loges. D'autres lieux de rencontre existent également: les esprits éclairés de l'époque ont pris l'habitude de s'entretenir avec les religieux dans de nombreux couvents, en particulier celui des Jacobins, où parviennent des journaux tels que le Journal des Savants, le Mercure galant, et qui peuvent s'enorgueillir de posséder de belles bibliothèques".

(Jeanne L'HERRON, L.A Expilly. Recteur de Saint-Martin. Un Morlaisien dans la Révolution - éditions du Dossen, Morlaix, 1989)

En 1772, les États de Bretagne se tiennent au couvent des Jacobins, lieu de l'actuel musée de Morlaix, et l'opposition est forte entre la noblesse, le clergé, d'une part, et la riche bourgeoisie d'autre part. C'est à ce moment qu'on décide de créer la Chambre de Littérature et de Politique, existant déjà dans d'autres villes bretonnes, dont l'abbé Expilly est membre fondateur et commissaire élu. Cette Chambre de Littérature et de Politique sera inaugurée en 1779 dans la grande salle de l'hôtel de ville. C'est dans ce cénacle qu'Expilly, par ses contacts avec les "Voltairiens" et les incrédules, deviendra suspect à un certain nombre de ses confrères, d'autant qu'il soutiendra l'achat par la Chambre de Littérature et de Politique de l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert. 

Le 3 avril 1789, Morlaix apprend par une missive de ses députés que l'Assemblée du Tiers-Etat breton, réunie à l'hôtel de ville de Rennes, a prononcé l'exclusion des nobles, des anoblis, des sénéchaux. Quelques assemblées de corporations et de quartiers organisèrent l'assemblée générale du Tiers-Etat et de la Sénéchaussée à l'hôtel de ville de Morlaix, qui rédigea le 9 avril 1789 ses cahiers de doléances, et désigna les grands électeurs qui allaient avec ceux de Lannion participer à l'élection de quatre députés aux États Généraux; trois en fait car c'est sur ordre du roi qui fut désigné un armateur morlaisien, Pierre-Louis Mazurié de Pennanech. Le Lay de Grantugen représente aussi Morlaix aux États généraux. Le député le plus célèbre de Morlaix sera néanmoins Alexandre Expilly, représentant du clergé, puis de la Nation dans la Constituante. Pour le comprendre, il faut faire un petit pas de côté.

Le 16 avril, les nobles bretons et le haut clergé décident de boycotter les États Généraux à Versailles, au motif que selon eux, les députés de Bretagne devraient être mandatés par les Etats de Bretagne selon les coutumes anciennes reconnaissant les droits traditionnels de la province et non élus dans les sénéchaussées.

Dans le diocèse du Léon, Monseigneur Jean-François de La Marche, né en 1729 dans une grande famille d'Ergué-Gabéric en Cornouaille, ancien militaire et évêque dévoué, proche du peuple (on lui attribue l'introduction de la pomme de terre dans le Léon et on l'appelle volontiers « Eskop ar patates », l'évêque aux patates) mais conservateur, réussit à obtenir du bas clergé du Léon qu'aucun membre du clergé séculier ou régulier ne siège aux États Généraux, malgré la volonté opposée d'Alexandre Expilly, proche des idées de réforme du Tiers. A l'inverse, à Rennes, Nantes, Vannes, Tréguier, Saint Brieuc, Dol, Saint-Malo, le bas clergé envoie des députés aux États Généraux. Le 5 mai, lors de la première réunion des États Généraux à Versailles, il n'y a donc pas de représentant du clergé léonard, mais début août, devant l'évolution des événements, les représentants du clergé réunis à nouveau par Monseigneur de la Marche se ravisent et mandatent Alexandre Expilly et Dom Verguet, prieur de l'abbaye royale du Relecq, à l'Assemblée Constituante. A cette date, celle-ci a déjà aboli la monarchie absolue (juin 1789) et les droits seigneuriaux (4 août 1789) au nombre desquels figure la dîme due au clergé.

Dans leurs cahiers de doléance, les Morlaisiens, représentant bien sûr le plus souvent des bourgeois et commerçants ou hommes de loi instruits, ne vont pas jusqu'à imaginer ces possibilités mais réclament plusieurs réformes fondamentales:

  • la votation par tête aux États Généraux

  • le retour périodique des États Généraux (pour aller vers un système parlementaire)

  • la liberté de la presse, de l'expression

  • l'égalité devant les peines de justice

  • la réduction des taxes sur les actes de justice et les contrats

  • l'égalité d'accès des roturiers et des nobles aux compagnies ou offices prestigieux (publics, militaires).

  • La réforme des finances publiques et du train de vie de l'État préalable à toute augmentation d'impôt

  • La suppression des privilèges fiscaux des nobles et du clergé

  • La fin de la vente des titres de noblesse et la création d'une véritable aristocratie des talents et des services rendus.

Élu député à l'Assemblée constituante, Louis-Alexandre Expilly soutient Talleyrand le 2 novembre 1789 lorsque l'évêque d'Autun demande de mettre à disposition les biens de l’Église. Le 18 janvier 1790, il devient secrétaire de l'Assemblée constituante. Et en février membre du "Comité Ecclésiastique" chargé d'envisager les réformes à accomplir dans l’Église. Expilly soutient ancien la dissolution des ordres religieux, des congrégations. Le Comité ecclésiastique présidé par Louis-Alexandre Expilly depuis le 18 juin 1790 propose également la "Constitution Civile du clergé", combattue ardemment par la droite de l'Assemblée constituante. 

En février, le « Comité écclésiastique » de l'Assemblée Constituante, commission de 15 membres, que présidera bientôt Alexandre Expilly et où siège le professeur de droit ecclésiastique rennais Jean-Louis Lanjuinais, propose la suppression des ordres religieux. Les vœux monastiques solennels ne sont plus reconnus et les ordres et congrégations sont interdits. Le clergé représentait en 1789 165 000 personnes dans une France de 26 millions d'habitants. Le clergé régulier – 82000 moines, religieux, et religieuses – était le mal aimé de l'ordre. On jugeait ce clergé vivant à l'écart du monde, sans toujours travailler, comme improductif, coûteux pour la société, lui qui possédait une grande partie des 10% de terres du royaume dont le clergé assumait la propriété. Les vœux de chasteté et de pauvreté apparaissaient contre nature, de même que l'absence de liberté régnant dans les couvents et les monastères. En revanche, la population était bien plus attachée à ses curés ou recteurs (en Bretagne) s'acquittant de leurs missions spirituelles pour et avec les gens ordinaires, étant le plus souvent originaires de la paroisse ou du pays, parlant la langue du peuple tout en étant plus instruit que lui. A la suite de cette décision qui n'émeut guère l'opinion, Monsieur de La Marche qui sent la menace fait publier un avertissement : « L'esprit d'insubordination et de révolte viole dans plusieurs provinces les droits les plus sacrés de la Religion et de la Société, brise les liens de l'obéissance, se livre à des excès aussi criminels dans leurs motifs que funestes dans leurs suites ». Monseigneur Le Mintier, évêque de Tréguier, plus violemment contre-révolutionnaire encore, évoque lui avec nostalgie « le temps où les riches jouissaient sans crainte de leur opulence et où le plébéien satisfait de son sort vivait content de son état ». Sa diatribe se termine par cet avertissement qui sent bon la défense du privilège ; « Si aujourd'hui on envahit le patrimoine et les propriétés des deux premiers ordres de l'état qui vous garantira les vôtres pour l'avenir ? ».

Pourtant, note Jeanne L'Herron, à qui nous devons ces citations, « ces réactions restent ponctuelles et, en février 1790, nombre de clercs participent à la mise en place des nouvelles administrations. Plus d'un curé, à la faveur de la nouvelle loi, est élu maire de sa commune. A Crozon par exemple, le curé Meillard recueille 642 voix sur 651 ; à Locronan, c'est également le curé qui est nommé premier officier municipal... Et dans son ensemble, jusqu'en juillet 1790, le bas clergé proteste de son dévouement au nouvel état de choses, montrant véritablement un accord entre l'Eglise et la Révolution » (Un morlaisien dans la Révolution L.A Expilly Recteur de Saint-Martin, p.25).  

Cette "Constitution civile du clergé en France" est votée en totalité le 12 septembre 1790 et fait partie de la Constitution générale dont l'Assemblée Nationale de la première phase de la Révolution cherche à doter le Royaume.

La "Constitution civile du clergé" diminue le nombre de diocèses, faisant coïncider l'organisation religieuse avec la nouvelle organisation du royaume en départements. La Bretagne perd ainsi quatre diocèses épiscopaux: Dol, Saint-Malo, Tréguier et Saint-Pol-de-Léon, l'évêché étant désormais situé à Quimper simplement. Une nouvelle organisation des paroisses s'établit également. Mais surtout les structures de l’Église ne relèvent plus désormais de Rome et du Pape mais de la Nation et il est prévu que les prêtres et évêques soient élus par les citoyens actifs payant suffisamment d'impôts (contribution directe d'une valeur de trois journées de travail, et âgés de plus de 25 ans), et que les biens du clergé soient confisqués, les ecclésiastiques devenant des fonctionnaires à la solde de l’État.

Le clergé relève maintenant de la Nation à la constitution et à la loi de laquelle il doit se soumettre, dans sa discipline extérieure, les prêtres étant d'ailleurs élus par les citoyens actifs, catholiques pratiquants et croyants ou non et étant payés par la Nation (10000 livres pour les évêques, dont Alexandre Expilly, d'accord avec Robespierre, est parvenu à réduire le traitement par rapport à ce que demandaient des députés, se basant sur leurs revenus avant la révolution, 1200 livres pour les curés de campagne), sachant que celle-ci est désormais propriétaire des anciens biens ecclésiastiques.

L'Assemblée est divisée sur ce projet radical par son gallicanisme. Le pape Pie VI, interpellé par Monseigneur de La Marche et l'évêque de Quimper, ne dit rien, conseille la prudence. Mais dans les diocèses, les paroisses, beaucoup de prêtres s'inquiètent. Alexandre Expilly publie un texte d'explication des nouvelles dispositions religieuses qu'il a portées : « Ils vous trompent d'une manière bien criminelle lorsque, pour alarmer vos consciences, ils vous insinuent que les décrets de l'Assemblée Nationale préparent la chute de la religion. Loin que ces décrets lui portent atteinte, elle n'en sera que plus vénérée et ses ministres n'en deviendront que plus respectables. Le dogme n'a point été attaqué par la Constitution civile du clergé, elle n'embrasse que des objets de discipline extérieure sur lesquels l'autorité laïque est essentiellement compétente ».

Avec Robespierre et la gauche de l'Assemblée, Expilly plaide donc pour un salaire modéré pour les évêques et la récupération par la nation des biens du clergé: "Il est temps de faire cesser ce contraste scandaleux entre l'esprit d'une religion fondée sur l'humilité et le détachement des richesses et l'opulence orgueilleuse dans laquelle vit une partie des ministres à l'ombre du respect qu'inspire ce caractère". Mais bientôt la Constitution civile du clergé va se heurter à une fronde du clergé. Dans le Finistère, 325 prêtres du Léon et la municipalité de Saint-Pol-de-Léon dénoncent la disparition du diocèse de Saint-Pol-de-Léon. 

Le 27 novembre 1790, un décret oblige les clercs, comme tous les fonctionnaires, à prêter serment de fidélité à la Constitution. Les prêtres doivent prêter serment singulièrement à la Constitution civile du clergé, et donc à la Révolution et sa nouvelle Église gallicane, devant les fidèles.  Le roi sanctionne le décret le 16 décembre 1790 mais Expilly, avec sept autres députés bretons dont Dom Verguet, Guinot, curé d'Elliant, Lancelot d'Ille-et-Vilaine et Delaunay, évêque de Treguier, vient en tribune de l'Assemblée prêter serment.

Après la mort de l'évêque de Quimper, en novembre 1790, le brestois Alexandre Expilly, fils d'un petit officier de marine, recteur de Saint-Martin-des-Champs, est élu évêque de Quimper, c'est en France le premier évêque constitutionnel, un évêque-citoyen revendiqué "patriote" et "défenseur" des nouvelles lois de la Nation et de la Révolution.

C'est un des premiers évêques roturiers aussi, élu par les citoyens, dont une grande majorité de clercs, par 233 voix contre 105 voix à Monseigneur de La Marche, qui n'était pas candidat et appelait au boycott du scrutin (une indemnité de 50 livres était offerte aux électeurs qui se déplaçaient pour contrer l'influence des opposants à la Constitution civile du clergé). Pendant des mois, Alexandre Expilly sera ostracisé par les autres évêques, grands seigneurs hostiles aux idées révolutionnaires pour la plupart, et le pape ne daignera pas le reconnaître. Après son sacre fêté par les patriotes de Quimper et de Landerneau, Expilly est accueilli à Morlaix le 7 avril 1791, entouré et suivi de la garde nationale, à cheval et à pied : Morlaix le reçoit bien mais son ancien subordonné, l'abbé Guerlesquin, réprouve publiquement son choix d'accepter l'église de la Révolution.

Monseigneur de la Marche de son côté se refuse de prêter serment et mène une campagne active pour dissuader le clergé finistérien et breton de prêter serment à la Constitution révolutionnaire. De fait, 80% environ du clergé en Bretagne et dans le Finistère refusera de prêter serment, ne voulant mettre la religion sous la dépendance de la République. Le pape condamne officiellement la Constitution civile du clergé le 10 mars 1791.

 L'élection d'Expilly est condamnée comme schismatique par le Pape Pie VI à qui Expilly avait écrit pour se justifier. Expilly est présenté comme un usurpateur par le pape le 13 avril 1791. 

Malgré tout, le 12 mars 1791, le nouveau prélat fait son entrée solennelle dans la ville de Quimper, avec les patriotes massés en foule tout au long du parcours. Devant Saint Corentin, Expilly remercie ses diocésains en français et dit quelques phrases en breton. Il est ovationné par la foule. Mais les opposants à la nouvelle église ne sont pas là.  

Dans le Finistère, en mai 1791, seulement 140 prêtres fonctionnaires publics sur 593 ont accepté de prêter le serment de fidélité à la Constitution tel que l'exige le décret du 27 novembre 1790. Dans le Léon, dont Monseigneur de La Marche continue à influencer le clergé depuis l'Angleterre où il est exilé en publiant lettres et mandements hostiles et virulents, 90% des prêtres refusent : 27 sur 272 prêtent serment.

Jusque là, l'église avait été plutôt favorable à la révolution: le bas-clergé avait participé activement à la rédaction des cahiers de doléance, réclamant l'amélioration de sa condition, parfois l'élection des évêques par leurs recteurs comme dans le Trégor, la réduction des privilèges.

L'assemblée Nationale prévoyait qu'après l'expiration du délai prévu par le décret du 27 novembre 1790 sur la Constitution civile du Clergé, les prêtres réfractaires seraient remplacés. A Morlaix, à la date fixée, seuls les curés de Saint-Melaine jurèrent d'être « fidèles à la Nation, à la Loi et au Roi et de maintenir de tout leur pouvoir la Constitution décrétée par l'Assemblée Nationale et acceptée par le roi ». Les autres membres de la population ecclésiastique sont considérés comme réfractaires et on suspend leur traitement. Maurice Derrien, proposé par Louis-Alexandre Expilly pour s'installer à l'église du Mur, devient le premier curé élu de Morlaix, ce qui provoque la colère du recteur de Saint-Mathieu, l'abbé Pitot. Cette époque est celle d'une profonde dissension entre religieux « assermentés » et « réfractaires ». On voit même une double procession pour fêter un même saint!

A Plabennec, il faut 400 hommes de troupes pour installer un prêtre assermenté que voulait déloger les paysans. A Plougoulm, le sacristain refuse de servir le prêtre F. Le Coarant, installé par la municipalité. A Saint-Pol, le jour de la Fête-Dieu, le curé assermenté Dumay se fait humilier puisque, sur le parcours de la maigre procession qui se rend de la cathédrale au Kreisker, composée essentiellement de représentants de la municipalité et de notables, il n'y a pas de fleurs, de tentures comme à l'accoutumée, et la tour du Kreisker reste silencieuse, les cordes des cloches ayant été subtilisées.

Voyant que les incidents se multiplient, Expilly durcit sa position. Mettant en avant les difficultés de cohabitation de plus en plus fréquentes entre réfractaires et assermentés, l'évêque obtient du Directoire du département le 21 avril 1791 un arrêté au terme duquel « les prêtres non assermentés devront désormais se tenir à 4 lieues de leur ancienne paroisse ».

A Morlaix, la « Société des Amis de la Constitution » dénonce des Dominicains, des prêtres, accusés de tenir des propos séditieux, anti-patriotiques, et elle réclame la fermeture des églises, jugées prêtes à soutenir un coup de force contre-révolutionnaire, après l'annonce de la nouvelle de « l'enlèvement du Roi et de sa famille » fin juin 1791. Les administrateurs du District de Morlaix sont jugés trop modérés vis à vis des réfractaires par les administrateurs du département.

Le 2 juillet 1791 , le Directoire du Finistère décide d'autoriser et d'encourager l'arrestation des réfractaires. Plusieurs seront détenus au couvent-prison des Carmes puis au château de Brest.

En juillet 1791, le chapelain des Carmélites de Morlaix, l'abbé Morvan, et d'autres prêtres réfractaires commencent à être chassés de leurs fonctions tandis que leurs biens sont confisqués. Le Conseil Général finistérien décide de réduire l'influence du clergé en exigeant qu'une seule messe journalière soit dite à Morlaix. Dès la fin de l'année 1791 commence la « chasse aux réfractaires ». Le 3 décembre, le Conseil Municipal reçoit l'ordre du Directoire du district d'arrêter certains religieux. Le maire de l'époque, Jean Diot, est modéré, refuse de recourir à la force publique et se rend lui-même dans les églises et les couvents où il trouve porte close: prêtres et aumôniers ont pris la fuite. Sur ordre de l'administration centrale, six cloches appartenant à des églises destituées sont enlevées. En janvier 1792 est établi un inventaire dans les divers couvents de la ville: Carmel, Bénédictines du Calvaire, Ursulines.

En août 1792, le Directoire du département décide de faire enfermer des prêtres réfractaires au Château du Taureau, de remettre une prime de 60 livres à qui les fera arrêter. Le district de Morlaix réclame la déportation de la quinzaine de prêtres réfractaires qualifiés « d'ennemis de la chose publique » enfermés au château du Taureau. En mars 1793, vingt neuf prêtres enfermés au château seront effectivement déportés à Brême.

L'installation de l'ordre nouveau et la laïcisation de la société prennent forme aussi dans les symboles: le 31 juillet 1793, la mairie de Morlaix récupère les registres des églises contenant mariages, naissances, décès. Les noms de rues et de places qui rappellent la religion ou l'Ancien Régime sont modifiés: la rue des Nobles (haut de l'actuelle place Allende, aujourd'hui rue du Mur) est rebaptisée « rue de l'Egalité », la venelle aux prêtres « rue de la rampe », la section Saint-Mathieu devient « section des Halles », la section Saint-Martin, « section de la Roche », la section Saint Melaine, « section de la Maison Commune ».

Face à toutes ces nouveautés, et en particulier face à la domination tatillonne de l'administration et des villes, à la misère qui s'installe et aux mesures prises contre les prêtres réfractaires qui vident les paroisses de leurs recteurs, les paysans du Léon prennent les armes, menés par d'anciens nobles. Alertée, l'administration du district garnit les abords de la ville de canons et envoie une délégation aux communes rebelles. Finalement, la Garde Nationale marche le 7 octobre sur la rébellion, dont les acteurs se dispersent sans combattre.

A la convention, les relations entre Girondins et Montagnards sont au conflit ouvert. Le Directoire du Finistère soutient le camp des Girondins, voyant d'un mauvais œil les interventions de plus en plus fréquentes des sans-culottes à la Convention. Dès septembre 1792, le Directoire arrête le représentant en mission de la montagne, Royou, dit « Guermeur », un ami de Marat. Celui-ci est enfermé au château du Taureau, mais sous pression des Montagnards, la Convention ne tarde pas à l'en faire sortir. La Montagne se souviendra de cette attitude des représentants du Finistère, qui le 15 décembre 1792 attaquent directement les chefs de la Montagne : «... Marat, Robespierre, Danton et leurs collègues... Ces hommes ont le titre de vos collègues, mais ils sont indignes de l'être. Vous n'avez rien de commun avec ces scélérats... Chassez-les donc. Éloignez-les au plus tôt, repoussez-les lors des délibérations... ». Le Finistère propose à la Convention une garde bretonne pour la « protéger » des sans-culottes des faubourgs : des centaines de « fédérés » brestois arrivent ainsi à Paris en janvier 1793.

Le 21 janvier 1793, la décapitation de Louis XVI change le rapport de force : 3 députés du Finistère sur 9 seulement ont voté la mort de Louis XVI (Gomaire, député de la convention et vicaire d'Expilly qui a pris sa place à l'Assemblée, vote le bannissement), les Girondins ont été mis en minorité. Le déclenchement de l'insurrection de Vendée en mars 1793 pousse à la radicalisation, dénonce comme traîtres à la Révolution en danger les tièdes et les modérés...

Jeanne L'herron raconte cet épisode tragique de la révolution dans notre département : «  L'élimination des Girondins de l'Assemblée et l'arrestation de 27 d'entre eux le 2 juin 1793 amènent les représentants du Finistère à se révolter ouvertement. A l'initiative du Finistère, les représentants des cinq départements bretons réunis à Rennes décident de fédérer autour d'eux treize autres départements de l'Ouest «afin de former une représentation nationale provisoire si la dissolution de la Convention était rendue inévitable ». Le pas est franchi. La guerre est ouverte. Un comité central est formé qui a pour but de lever des troupes contre la « répression des anarchistes »... Les fédérés des départements de l'Ouest doivent rejoindre la troupe des fédérés de Caen afin de marcher sur la capitale « non pour combattre les Parisiens mais les délivrer de l'oppression de leurs tyrans ». En fait, la la grande aventure des fédérés se termine à Pacy-sur-Eure, que l'on peut à peine qualifier de bataille, où les Bretons se laissent surprendre par les maigres troupes de la Convention le 13 juillet 1793. La répression va suivre et s'exercer d'une manière impitoyable contre les administrateurs du Finistère soupçonnés d'avoir été le moteur du fédéralisme ».

A la Convention, les montagnards décident de transférer de Quimper à Landerneau le chef lieu de département et le 19 juillet, 18 administrateurs finistériens sont décrétés avoir «tenté d'usurper l'autorité du souverain en se rendant coupables d'entreprises contre-révolutionnaires ». L'évêque constitutionnel et ex-député Expilly est du nombre.    

Le département du Finistère est majoritairement hostile à l'influence des sans-culottes parisiens sur la Révolution et se range du côté des Girondins contre les Montagnards. Expilly s'oppose lui aussi à Marat, Robespierre, Danton et au camp de la Montagne, dont le représentant en mission dans le Finistère, Royou, dit Guermeur, ami de Marat, est enfermé au château du Taureau tandis que les gardes nationaux finistériens sont nombreux à Paris à contenir les velléités des sans-culottes. 

Le 12 octobre 1793, Alexandre Expilly est arrêté avec Yves-Joseph Denmat de Kervern, notable morlaisien. Ils sont enfermés à Saint-Pol-de-Léon. Une autre série d'arrestations est déclenchée le 17 brumaire an II (7 novembre 1793) et frappe plusieurs notabilités morlaisiennes, dont Pierre-Louis Mazurie de Penannech, le député des États Généraux, et François Barazer-Lannurien, le procureur de la commune.

Emprisonné, Expilly est incarcéré dans les prisons de Quimper, Carhaix et Landerneau. Sur le chemin de Paris où il doit être jugé, il est contraint de s'arrêter quelques jours à Morlaix pour y être soigné en raison d'une "maladie goutteuse chronique".  Bloqué quatre mois à Rennes à cause de l'insurrection vendéenne, Expilly est finalement renvoyé à Brest avec ses co-détenus où il est écroué au Château le 23 février 1794. Cela fait 8 mois qu'il est en prison. Le 26 mai 1794, Expilly est condamné à mort et cet homme d'église très favorable aux idées révolutionnaires est décapité avec 25 autres révolutionnaires.

Ismaël Dupont

Lire aussi:

Morlaix: de la fondation de la ville au 17e siècle. Une histoire de Morlaix, première partie

Morlaix au XVIIIe siècle: Une histoire de Morlaix, deuxième partie

Morlaix pendant la Révolution (I), Une histoire de Morlaix, troisième partie

Morlaix pendant la Révolution (II), Une histoire de Morlaix, troisième partie

Bibliographie:

Un morlaisien dans la Révolution. L.A Expilly. Recteur de Saint-Martin. Jeanne L'HERRON, éditions du Dossen, 1989

Morlaix sous la Révolution. Bruno Baron. éditions du Dossen, 1988

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