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8 septembre 2019 7 08 /09 /septembre /2019 07:02

Dans le Monde Diplomatique d'août 2019, un article du sociologue américain Rick Fantasia, - "La gauche cannibale" - a de quoi nous faire réfléchir.

Il montre une université américaine sociologiquement en décalage vis-à-vis de la société américaine, puisque constituée par une majorité d'étudiants et d'enseignants issus des catégories aisées ou de la classe moyenne supérieure, et qui pourtant est devenue un bastion pour la théorie de gauche critique.

Seulement, plutôt que d'encourager les étudiants à devenir militants, en développant une pratique d'organisation pour agir en dehors des campus afin de transformer les structures de la société, la nouvelle pensée dominante de gauche, où la lutte pour le droit à la différence, les "minorités" et contre les discriminations et micro-discriminations liées au genre, à l'orientation sexuelle, à la couleur de peau et à l'origine, tend à privilégier un mode d'expression de la conviction égalitariste par une forme de repentance, de culpabilité, ou de culpabilisation de toutes les micro-agressions du quotidien liées aux dominations systémiques et souvent inconscientes de l'homme blanc hétérosexuel, en remplacement de toute analyse de classe. 

"A l'heure de l'obsession identitaire, (les étudiants) préfèrent se focaliser sur les interactions sociales qui se déroulent sur leur campus. Ce choix a suscité des polémiques relatives au contenu des programmes, au déroulement des cours, ou encore au microagressions qui se produiraient quotidiennement. Les microagressions sont des tensions ou des conflits de faible intensité qui surviennent quand des étudiants issus de milieux sociaux stigmatisés se sentent lésés par des formes d'expression à leurs yeux humiliantes ou insultantes, provenant soit de personnes en position d'autorité, soit d'autres étudiants qui leur semblent issus de milieux plus favorisés. Exprimé par le "dominant", un désaccord devient souvent une micro-agression pour le "dominé". Ces petits affrontements résultent, au moins en partie, de la difficulté à faire cohabiter des étudiants aux profils sociaux parfois très éloignés. Ces dernières années, la plupart des universités privées les plus onéreuses ont en effet accru leurs aides financières aux étudiants des milieux défavorisés. L'agrégation de jeunes gens aux origines sociales disparates a logiquement augmenté la probabilité des conflits interpersonnels, souvent interprétés à travers le prisme des microagressions. (...) Autant dire qu'un étudiant qui souhaite être perçu comme un militant de la justice sociale n'a pas besoin de recourir aux pratiques politiques de ses aînés: se coordonner pour agir collectivement, construire une organisation durable, essayer de toucher des personnes extérieures aux campus, trouver des points de convergence et d'unité avec les autres, voire les persuader de changer... Il lui suffit de brandir la différence comme une valeur en soi, et de dénoncer l'ignorance et le manque de sensibilité de ceux qui lui opposent une objection ou qui lui combattent. 

Dans les établissements les plus cotés, beaucoup d'étudiants et d'enseignants sont issus de l'élite. Et même quand ce n'est pas le cas, ils observent du haut de leur campus majestueux la pauvreté, la déchéance sociale et l'exclusion qui règnent à l'extérieur. Ils éprouvent ainsi un sentiment de responsabilité, mais aussi parfois, de culpabilité envers ceux qui sont bannis de leur monde. Or, vue à travers le prisme de la race, l'inégalité est plus souvent perçue comme un privilège de Blancs que comme le produit d'une domination de classe. En admettant publiquement leurs privilèges (de race, de genre, d'orientation sexuelle, etc.) les étudiants se jugent (au moins partiellement) absous du bénéfice que ceux-ci procurent, un peu comme s'ils sortaient de leur manche une carte de Monopoly: "Vous êtes libérés de prison". De telles pratiques politiques s'apparentent à un jeu social dans lequel on obtiendrait du crédit en avouant aux autres la conscience et la honte que l'on a de ses privilèges, et en éloignant (temporairement) par là, l'accusation d'en faire usage".

Tellement vrai... Transformer la politique de justice sociale en éthique de l'égalité inter-personnelle dans la différence, c'est installer le dominant dans une certaine forme de confort où il n'a pas à se poser la question de la transformation sociale par la politique, mais sauve sa vertu simplement par la "conscience" de l'inégalité, des discriminations, et par le comportement individuel, tandis que les dominés sont censés se vivre en "victimes" du fait de leur différence où on les enferme (genre, orientation sexuelle, origine ethnique, couleur de peau) plutôt que de s'émanciper en remettant en cause ensemble une organisation sociale et économique inégalitaire dont les discriminations sociétales peuvent être perçues aussi comme des symptômes. Le prisme identitaire tend ainsi à mettre au second plan la réflexion critique sur les inégalités de classe et les moyens de les résorber. Les dominations sont multiples, toujours rattachées à l'inter-individuel et un phénomène diffus de "domination", plutôt que centrées sur l'exploitation, une organisation économique et sociale qui expliquent y compris la fonction historique du racisme et du sexisme. 

Le risque de ce type de pensée de la justice sociale et de la gauche, c'est de morceler, fragmenter la société en micro-appartenances identitaires, d'éliminer les perspectives de solidarité sociale inter-raciale, inter-sexes, inter-orientations sexuelles, d'empêcher les convergences pour la transformer de tous ceux qui y ont intérêt objectivement, d'interpréter les symptômes de la domination de classe en termes raciaux ou sexuels, de créer un discours victimaire permanent plutôt que de fonder une pratique révolutionnaire. Le sociétal remplace le social. Les micro-dominations concernant les "minorités" masquent la domination de classe touchant la majorité dans laquelle sont inclues ces "minorités".

Le prisme identitaire, ceux du droit à la différence et de la lutte contre "toutes les formes de discriminations", viennent en grande partie de l'héritage de déconstruction anti-raciste des États-Unis et ont apporté beaucoup sur le plan pratique et théorique dans le passage à la conscience d'un certain nombre de dominations sociétales et sociales du quotidien, c'est ce peut-être aussi une forme d'impasse du point de vue d'une exigence de pratique révolutionnaire collective de lutte contre le capitalisme, de transformation des conditions économiques et sociales et de la domination de classe qui est, au fond, à l'origine de toutes les autres inégalités.  La perspective sociétale de la lutte contre les inégalités liées aux différences et aux "minorités" s'accommode très bien d'une pratique politique social-démocrate ou inégalitaire d'un point de vue économique, de discours sur la discrimination positive, inégalitaires en leur principe. En France, elle a été portée par la deuxième gauche alternative, post-marxiste, rocardienne, qui a fourni ensuite ses cadres au néo-libéralisme triomphant jusqu'à produire Macron, l'humaniste éclairé travaillant au service exclusif des milieux d'affaires, avec le plus parfait mépris des classes populaires.    

Une pensée critique de gauche débouchant sur une pratique conséquente ne doit pour moi jamais déserter le "commun" des dominations et de la société à construire ensemble par-delà les différences.

Ismaël Dupont  

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