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13 août 2019 2 13 /08 /août /2019 05:46

 

Jeux d’influence, pressions, implication des pouvoirs publics, omerta … Fruit de trois ans d’enquête sur le terrain, l’album Algues vertes, l’histoire interdite, d’Inès Léraud et Pierre Van Hove, paru en juin, jette une lumière crue sur « un demi-siècle de fabrique du silence » en Bretagne.

 

Peu de temps après la parution, l’actualité vous a rattrapée : début juillet, deux hommes sont morts en Bretagne, dans deux zones envahies par des algues vertes, dont la décomposition peut dégager un gaz toxique, potentiellement mortel. L’histoire n’est donc pas terminée ?

INÈS LÉRAUD Il y a encore beaucoup de choses à dévoiler. On a enquêté jusqu’à la veille de l’envoi du livre à l’impression. Même après, nous avons eu de nouveaux éléments en main.

Chaque signature donne lieu à des files d’attente interminables. À chaque rencontre publique, les gens nous apportent des témoignages, des documents. Des inspecteurs du travail sont venus nous trouver à ce sujet. On sent que cette histoire, étouffée pendant un demi-siècle, réactive la mémoire des habitants. Et leur conscience. Ils réalisent qu’il y a possibilité d’agir.

 

D’où, dans le titre, « histoire interdite » ?

INÈS LÉRAUD En Bretagne, ce sujet est encore tabou. À chaque fois qu’il y a eu des victimes, la justice et l’État semblent vouloir écarter la thèse des algues vertes. Aucune prise de sang ni autopsie n’est réalisée pour détecter l’hydrogène sulfuré (le gaz toxique produit par les algues en décomposition). Malgré les alertes répétées du médecin urgentiste de Lannion Pierre Philippe, malgré la mort de Thierry Morfoisse, en 2009, lorsque le corps d’un joggeur est découvert en 2016 à Hillion, dans une vasière connue pour sa dangerosité, où étaient morts trente-six sangliers, aucune analyse n’a été faite. Pire, certains lanceurs d’alerte ont reçu des pressions, des menaces.

Ceux qui essaient de mettre en lumière ce problème, comme le médecin urgentiste de Lannion ou les scientifiques de l’Ifremer, sont considérés comme des ennemis par les industriels et l’administration bretonne. On l’a encore vu avec la réaction des élus locaux, qui m’accusent de critiquer les agriculteurs. C’est faux. Je n’ai une démarche critique qu’à l’encontre des décideurs. Mes enquêtes aboutissent à des imbrications complexes entre les pouvoirs publics, les industriels et leurs représentants. L’économie principale de Bretagne repose sur l’agro-industrie. Quand on a une telle hégémonie, tout le monde est indirectement financé par ces entreprises.

 

Difficile pourtant de nier le lien entre algues vertes et agriculture intensive. Les preuves scientifiques sont-là…

INÈS LÉRAUD Il y a trois ans, le doute était généralisé. À l’époque, quand je suis venue m’installer en Centre Bretagne, la plupart des gens me disaient que les algues n’avaient jamais tué. Aujourd’hui, le ­travail au long cours s’impose. C’est une certaine victoire. Mais dans la profession agricole, et parmi les autorités, l’administration, on entend ­encore ce discours sur l’absence de lien…

 

Comment est-ce encore possible aujourd’hui ?

INÈS LÉRAUD Tout est invisibilisé : les algues sont ramassées au petit matin, les plages sont propres. Les corps ne sont pas autopsiés. Comme dans tous les grands scandales sanitaires, un travail de désinformation a été mené sur le sujet des algues vertes, des contre-discours ont été orchestrés par les groupes agroalimentaires, couverts par les politiques… Ils ont leurs propres experts, avec des versions alternatives. Pour certains syndicats agricoles, cela vient des stations d’épuration et du phosphate, pas des nitrates… Ce discours est tellement répété, repris par les médias qu’il finit par être intégré…

 

Comment passe-t-on de la radio à la bande dessinée ?

INÈS LÉRAUD C’est un hasard. Un des fondateurs de la Revue dessinée, Kris, m’a proposé d’en faire un reportage dessiné et m’a mise en contact avec Pierre. La bande dessinée est un médium qui ouvre plus de portes. Il y a beaucoup de méfiance vis-à-vis des médias, qu’on peut voir trop proches des écolos ou en chiens de garde du pouvoir. J’ai pu rencontrer la famille du joggeur, qui ne souhaitait pas parler à des journalistes, parce que c’était une bande dessinée. Cela touche aussi un public plus large : j’ai vu des enfants l’offrir à leurs parents agriculteurs. Les gens me disent s’y plonger comme dans un film !

 

Comment avez-vous travaillé avec Pierre Van Hove ?

INÈS LÉRAUD Je pensais qu’il opterait pour des planches illustratives, avec un commentaire journalistique. Je lui ai envoyé énormément de textes, comme un synopsis : je détaillais l’action, le déroulé factuel de ce qui se passait, avec des flash-back. Pierre, de son côté, a réécouté tous les rushs non montés de mes émissions de radio. Il a intégré des dialogues, apporté de l’humour, de l’ironie. Pour les visages, les paysages, on s’est inspiré de photos. Quelquefois, on est retourné sur le terrain. André Ollivro (coprésident de Halte aux marées vertes) nous a emmenés sur les lieux de la mort du joggeur. Nous sommes allés aux urgences pour adopter le bon champ lexical et rendre crédibles les scènes se déroulant à l’hôpital. On a vu des personnes qui ne sont pas dans l’album, mais cela a permis à Pierre de ne pas avoir que mon point de vue, qu’il se rende compte par lui-même de cette omerta.

 

Algues vertes, l’histoire interdite, d’Inès Léraud et Pierre Van Hove, Éditions Delcourt, 144 pages, 19,99 euros.

Entretien réalisé par Alexandra Chaignon

 

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