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9 août 2019 5 09 /08 /août /2019 05:38

Par Gérard Streiff

 
L’étude de Matthew Stewart, intitulée « La nouvelle aristocratie américaine », parue dans The Atlantic de juin 2018, est singulière. Ce philosophe montre, avec force documents et non sans humour, comment la société américaine se fracture, comment se recompose la classe dominante, dont il dit faire partie, comment ce processus menace la démocratie, comment aussi des changements s’imposent. Un propos américain qui n’est pas sans point commun avec notre propre histoire.

 

On connaît tous ce chiffrage hautement symbolique : 1 % des plus fortunés accapare l’essentiel des pouvoirs au détriment de 99 % de la planète. Pierre Laurent avait titré un essai (99 %,  le Cherche-Midi, 2016) sur cet affrontement radical. Le mouvement Occupy Wall Street en avait fait son étendard : « Nous sommes les 99 %. » L’écrivain et philosophe américain Matthew Stewart explore ce thème, le nuance et le module dans une étude intéressante, probablement discutable mais riche en enseignements. Stewart distingue trois classes : celle des 0,1 %, les plus fortunés des plus fortunés, soit 323 000 personnes, familles comprises, une caste bien plus étroite encore que le 1 % évoqué ordinairement ; les 90 % qui forment l’essentiel du peuple ; et enfin, entre les deux, les 9,9 %, enfants de la « méritocratie », dit-il, qui n’auraient qu’un objectif : se consolider en tant que classe, se barricader sur leurs privilèges, devenir bourgeois comme les bourgeois, comme on aurait dit en 1968.

Les 0,1 % sont, selon lui, les grands gagnants de la concentration des richesses : ils détenaient 10 % de la richesse américaine en 1963 et 22 % en 2012. Dans le même temps, les 90 % « inférieurs » ont perdu en trois décennies douze points, soit autant que ce que les 0,1 % ont engrangé. Et entre les deux, il y a un groupe « qui va très bien, qui a conservé sa part de tarte […] et qui en tant que groupe possède beaucoup plus de richesses que les deux autres réunies ».

On dit, on répète que la société américaine est ouverte, que la mobilité sociale est son credo et que l’inégalité est en quelque sorte le prix à payer. Faux, dit l’article : la mobilité sociale américaine diminue. « Il y a un mythe fondateur de la méritocratie américaine : notre succès n’a rien à voir avec l’échec des autres. » Mais l’auteur montre comment ces 9,9 % construisent des murs pour barricader leur pouvoir. « L’argent est peut-être la mesure de la richesse mais il est loin d’être la seule. La famille, les amis, les réseaux sociaux, la santé personnelle, la culture, l’éducation et même le lieu de résidence sont également des moyens d’être riches. Ces formes de richesses non financières ne sont pas simplement des avantages d’être membres de notre aristocratie. Ils nous définissent. Nous sommes des gens de bonne famille, en bonne santé, avec de bonnes écoles, dans de bons quartiers et dotés de bons emplois. » Il détaille avec une sidérante précision ces divers éléments. On y apprend par exemple que « l’obésité, le diabète, les maladies cardiaques, rénales et hépatiques sont deux à trois fois plus fréquents chez les personnes dont le revenu familial est inférieur à 35 000 dollars que chez celles dont le revenu familial est supérieur à 100 000 dollars. »
Et le plus important, souligne-t-il, c’est que « nous avons appris à transmettre tous ces avantages à nos enfants ».

 

Une société qui se calcifie

L’étude s’attarde sur les dépenses incroyables fournies par les membres de ce groupe en matière d’éducation (écoles privées, collèges de marque, universités ciblées). Cette « bonne éducation » assure ensuite « une prime », un bonus tout au long de la vie professionnelle. Ce n’est pas vraiment une question de compétence mais de « marque », d’appartenance à la bonne filière. Cela vaut pour toutes les carrières de médecin, d’avocat, de financier, par exemple. Stewart signale que le pouvoir fédéral, dont ce groupe aime se plaindre, sert en fait parfaitement ses intérêts, ponctionnant les plus pauvres (sous diverses formes de fiscalité indirecte et de taxes notamment) pour redistribuer la manne aux fortunés. Le lieu de résidence aussi est essentiel, ce qu’il appelle « le code postal doré. » « Le code postal est ce que nous sommes. Il définit notre style, annonce nos valeurs, établit notre statut, préserve notre richesse et nous permet de transmettre à nos enfants. Cela étrangle aussi lentement notre économie et tue notre démocratie. »
L’auteur se veut lucide. « La classe méritocratique a maîtrisé le vieux stratagème de la consolidation de la richesse et du transfert des privilèges aux dépens des enfants des autres. Nous ne sommes pas les témoins innocents de la concentration croissante de la richesse, nous sommes les principaux complices d’un processus qui étrangle lentement l’économie, déstabilise la politique américaine et érode la démocratie. Nos illusions de mérite nous empêchent maintenant de reconnaître la nature du problème que représente notre émergence en tant que classe. Nous avons tendance à penser que les victimes de notre succès ne sont que les personnes exclues du club. Mais l’histoire montre très clairement que, dans le genre de jeu auquel nous jouons, tout le monde perd au final. »

« Les 9,9 %, enfants de la “méritocratie” n’auraient qu’un objectif : se consolider en tant que classe, se barricader sur leurs privilèges. »

Ses critiques visent juste : « Le défi permanent de notre époque est de renouveler la promesse de la démocratie américaine en inversant les effets calcifiants de l’accélération des inégalités. Tant que l’inégalité régnera, la raison sera absente de notre politique. »

Il termine son étude sur un appel à inverser l’ordre des choses : « Le genre de changement qui compte vraiment nécessitera l’intervention du gouvernement fédéral. Ce qui crée un pouvoir monopolistique peut aussi le détruire. Ce qui permet à l’argent d’entrer dans la politique peut aussi le supprimer. Celui qui a transféré le pouvoir du travail au capital peut le restituer. Le changement doit aussi se produire aux niveaux national et local. Sinon comment allons-nous ouvrir nos quartiers et restaurer le caractère public de l’éducation ? »


Trump et le ressentiment

L’élection présidentielle de 2016 a marqué un tournant dans l’histoire du ressentiment aux États-Unis. En la personne de Donald Trump, le ressentiment est entré à la Maison-Blanche. Il est né d’une alliance entre un minuscule sous-groupe des 0,1 % de super-riches (pas nécessairement tous américains) et un grand nombre de 90 % qui représentent à peu près tout ce que ne représentent pas les 9,9 %. La grande majorité de ces électeurs sont les perdants de la nouvelle économie ; ils ne sont pas pauvres mais ils ont des raisons de se sentir jugés par le marché, et jugés insuffisants. Les comtés qui ont soutenu Hillary Clinton représentaient 64 % du PIB alors que les comtés de Trump n’en comptaient que 36 %. Aaron Terrazas, économiste à Zillow, a montré que la valeur moyenne des maisons dans les comtés de Clinton était de 250 000 dollars, tandis que la moyenne dans les comtés de Trump était de 154 000 dollars. En tenant compte de l’inflation, les comtés de Clinton ont bénéficié d’une appréciation du prix de l’immobilier de 27 % entre janvier 2000 et octobre 2016. Cette hausse n’était que de 6 % dans les comtés de Trump. De la même manière, les habitants du « pays Trump » ont été les perdants dans la bataille de la santé. Selon Shannon Monnat, professeure agrégée de sociologie à Syracuse, les comtés de la Rust Belt qui ont voté Trump sont ceux qui ont perdu le plus grand nombre de personnes ces dernières années, morts de désespoir (alcool, drogue, suicide). […] Ceci explique que l’un des mots préférés de Trump est « injuste ». C’est le seul mot que le ressentiment veut entendre.
Extrait de Matthew Stewart, « La nouvelle aristocratie américaine », The Atlantic, juin 2018.

Cause commune n° 10 • mars/avril 2019

 

 

 

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Published by Section du Parti communiste du Pays de Morlaix - dans INTERNATIONAL

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