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17 août 2019 6 17 /08 /août /2019 05:29

Comment le néolibéralisme met la main sur un modèle conçu à l’origine pour s’attaquer au capitalisme et « ubérise » les petits producteurs.

par Pierre Ginet

Le néolibéralisme grave son action dans les sociétés, les économies et les territoires qu’il recompose. Face à une population plus lucide mais intellectuellement encore trop peu armée, les élites néolibérales poursuivent leur pillage et proposent avec cynisme de réparer le monde et de l’améliorer !
L'exemple des projets alimentaires territoriaux et de leur déploiement, illustre ce processus cynique et implacable.

DES CIRCUITS COURTS AUX PROJETS ALIMENTAIRES TERRITORIAUX (« Cause Commune » - Revue d’action politique du PCF – Mars 2019).

Les circuits courts en réaction au modèle capitaliste

Dans un contexte de crise agroenvironnementale, puis face au modèle agroindustriel dominant, aux effets sociétaux, environnementaux et sanitaires catastrophiques, émerge dans les années 1960, la notion de circuit court, avec les teikei (partenariats) japonais, puis leurs variantes, association pour le maintien d’une agriculture paysanne (AMAP) et Ruches en France, Groupes d’achats solidaires de l’agriculture paysanne (GASAP) en Belgique, etc. Elle correspond à la structuration de bas en haut (bottom up) de systèmes de production et de distribution d’aliments dans des espaces restreints, orchestrée par des petits exploitants indépendants, au contact direct (ou quasi direct) des consommateurs. Un modèle d’organisation viable, vivable et équitable qui présente de nombreux atouts : sécurité alimentaire, réduction de l’empreinte territoriale, recyclage des déchets organiques, restitution au producteur du bénéfice de la vente, réduction du budget alimentaire des ménages…

 

Conceptualiser pour accaparer : Des circuits courts au système alimentaire territorialisé

Les circuits courts autogérés constituent une alternative démocratique et durable au modèle agroalimentaire néolibéral… et par conséquent un risque pour les néolibéraux, en raison du manque à gagner financier, pour eux, d’une telle organisation. Aussi proposent-ils d’autres solutions, de prétendues solutions dont le but n’est pas de remédier aux problèmes qu’ils ont contribué à créer mais de ne laisser aucune nouvelle forme d’organisation du marché échapper à leur insatiable cupidité. En sapant l’instauration de modèles économiques qui évitent les passages obligés que sont l’emprunt, le crédit, la banque, la grande distribution, l’industrie agroalimentaire. Un outil conceptuel est créé pour cela : le système alimentaire territorialisé (SAT ou SALT). Il replace la notion de circuit court dans la perspective néolibérale : ces SAT « cohabitent le plus souvent avec le système agro-industriel sur un même territoire, la complexité et la diversité des modèles en résultant étant présentées comme un atout pour la sécurité alimentaire » (Fournier et al., 2014) ! Le concept de SAT, en hybridant circuit court citoyen et structure agroalimentaire capitaliste, place nolens volens ce premier dans la perspective de son instrumentalisation capitaliste, quand bien même, à l’origine, il en était à l’exact opposé !

« Le concept de SAT, en hybridant circuit court citoyen et structure agroalimentaire capitaliste, place ce premier dans la perspective de son instrumentalisation capitaliste quand bien même, à l’origine, il en était à l’exact opposé ! »

 

Des SAT aux projets alimentaires territoriaux, l’adoubement de la logique marchande par la strate politique

La notion de SAT forme un sas sémantique entre la notion de circuit court et celle, politiquement instrumentalisée, de projet alimentaire territorialisé de bas en haut, dispositif opératoire légalisé par le droit (Ndlr : néolibéral), permettant in fine aux néolibéraux de contrôler démocratiquement les circuits courts (voir ci-dessus). Ainsi, l’association des régions de France et l’État soutiennent depuis 2014 la mise en place de tels systèmes au travers de la loi d’avenir pour l’agriculture qui prévoit un ancrage territorial de l’alimentation. Insidieusement abordées dans les années 2010 par la clef d’entrée du développement  des circuits courts, de nombreuses métropoles mettent depuis en place des projets alimentaires territoriaux (PAT). Une  gestion multiniveaux  organise la perpétuation de la suprématie des poids lourds du secteur. Des réseaux de recherche-action analysent les SAT et donnent aux acteurs locaux les connaissances pour les aider à mettre en œuvre leur PAT. Le lien démontré entre bio et santé facilite la transition. Une institutionnalisation encadre ce réagencement soigneusement écoblanchi : « Les projets alimentaires territoriaux introduits par la loi du 13 octobre 2014 d’avenir pour l’agriculture, l’alimentation et la forêt ont l’ambition de fédérer les différents acteurs d’un territoire autour de la problématique centrale de l’alimentation, contribuant ainsi à la prise en compte de ses dimensions sociales, environnementales, économiques et de santé » (Le Foll, 2017). L’émergence de cinq cents nouveaux PAT à l’échéance 2020 est prévue. À la clef : l’ubérisation des petits producteurs, hausse des prix et captation des bénéfices.

 

Le cas de la Lorraine : masochisme ou trahison politique ?

La gestion des circuits courts une fois légitimée et organisée par la puissance publique, le secteur privé prend les rênes. Le 13 avril 2017 sont organisées dans les locaux de l’hôtel de ville de Nancy les « rencontres sur le territoire », conférence-débat animée par des experts de l’alimentation, des sociologues, des acteurs du territoire pour répondre ensemble et de façon concrète à la construction d’un projet alimentaire territorial durable. En clair, une initiative du groupe privé Sodexo (chiffre d’affaires 2017 : 20 milliards d’euros, 425 000 salariés), adoubée par le maire de Nancy, et légitimée à l’instar d’autres projets par des scientifiques pourvoyeurs de caution scientifique. Une stratégie de dépeçage territorial de plus de la Lorraine, déjà région-victime. Lors de cette manifestation, autour de la question générale, produire et consommer local : « Comment construire un modèle durable pour demain ? », les questions ouvrant à des arguments en faveur de la légitimation de ce projet… durable (on notera le double sens et l’ironie du terme) sont abordées. La logique de néolibéralisation à l’œuvre n’est pas dénoncée. Au même moment, Sodexo s’engage à acheter 40 % de produits locaux pour alimenter la cuisine centrale de Nancy (Journal des entreprises, 2017).

 

De la surface des choses à leur analyse géopolitique

Les projets alimentaires territoriaux s’appuient sur le double langage habituel des néolibéraux : officiellement témoigner de leur intérêt pour  réparer le monde qu’ils saccagent ; en sous-main, définir les règles qui métaboliseront les circuits courts, devenus conceptuellement des SAT puis légalement des PAT, règles qui, in fine, permettront aux prédateurs capitalistes (grandes surfaces, banques, etc.) de conserver le contrôle d’un marché et d’un monde réorganisé… pour eux. Une escroquerie en bande organisée remarquablement conduite, laissant paraître pour vertueux un processus toxique.

 

Pierre Ginet est géographe. Il est professeur à l’université de Lorraine.

Cause commune n° 10 • mars/avril 2019

 

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