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23 août 2019 5 23 /08 /août /2019 07:04

 

À elle seule, la région turque de la mer Noire assure 70 % de la production mondiale de noisettes. Une mine d’or pour le géant de la pâte à tartiner Ferrero, principal acheteur des noisettes turques, mais pas pour la myriade de petits producteurs locaux, contraints de faire travailler dans des conditions difficiles des saisonniers kurdes ou arabes. Premier volet de notre série sur Nutella.

Giresun et Ordu (Turquie), de notre envoyé spécial. – Ceylan Teker n’a jamais entendu parler de Ferrero. Cela fait pourtant onze ans que la jeune femme se rend chaque été sur les rives turques de la mer Noire pour la cueillette des noisettes, et une partie de sa récolte a forcément fini dans des pots de Nutella, le produit phare du géant italien de l’agroalimentaire, qui absorbe plus du tiers de la production turque.

Ceylan avait douze ans quand elle a entrepris pour la première fois, avec sa famille, le long voyage menant de son village, le hameau kurde de Yeditas, près de Pervari, dans le département de Sanliurfa (sud-est), jusqu’aux collines verdoyantes d’Ordu (nord), au cœur du royaume de la noisette. Environ 700 kilomètres qui s’effectuaient à l’époque à l’arrière d’un camion, maintenant dans un minibus bondé.

Chaque été, au mois d’août, quelque 350 000 travailleurs saisonniers kurdes et arabes affluent comme elle des régions pauvres et dévastées par le conflit kurde de l’est et du sud-est de la Turquie vers les rives de la mer Noire pour recueillir la précieuse manne des vergers : en moyenne 600 000 tonnes de noisettes par an, comptant pour 70 % de la production mondiale.

Ils y rejoignent plusieurs dizaines de milliers de travailleurs locaux, venus des villages de montagne avoisinants, jusqu’à 20 000 Géorgiens et, depuis peu, quelques centaines de réfugiés syriens, selon les estimations fournies par le syndicat de producteurs de noisettes Findik-Sen.

Pendant toute sa jeunesse, Ceylan, issue d’une famille de petits éleveurs comptant dix enfants, a connu l’inconfort des tentes jetées l’été au bord des vergers – des marabouts en plastique bleu ou blanc dans lesquels s’entassent les saisonniers. « On n’avait pas l’eau courante – on devait aller la chercher au village le plus proche –, pas de toilettes – on devait les creuser nous-mêmes –, pas d’électricité ni de douches », se souvient-elle.

Depuis deux ans, la situation s’est un peu améliorée pour elle. Son nouvel employeur, un paysan de la bourgade de Bulancak, dans le département de Giresun, fournit un hébergement en dur, avec des sanitaires, même si l’eau ne suffit pas pour prendre des douches tous les jours.

Certaines conditions en revanche n’ont pas changé, à commencer par les longues journées de travail, d’au moins 9 h 30, entrecoupées par deux pauses de quinze minutes et un arrêt déjeuner d’une heure, sept jours sur sept. Ou encore l’absence de sécurité sociale, de cotisations retraite, même si la « carte verte », une couverture universelle, permet d’accéder aux soins de base dans les dispensaires des alentours.

En dépit des interdictions édictées par les préfectures et des programmes de sensibilisation menés par les ONG, le travail des enfants de moins de 16 ans est encore monnaie courante dans les vergers. « La principale caractéristique du travail agricole saisonnier, c’est que sa main-d’œuvre est composée de familles avec de nombreux enfants. À 13 ou 14 ans, ces derniers deviennent des travailleurs à part entière », commente l'économiste du travail Saniye Dedeoglu, spécialiste du sujet, à l’université de Mugla. « Du coup, un tiers de la main-d’œuvre a entre 13 et 17 ans. »

Les femmes continuent de composer la majorité des effectifs, comme dans l’équipe de Ceylan, où elles sont deux fois plus nombreuses que les hommes. « Dans mon village, la plupart des garçons sont partis travailler dans la construction à Istanbul, ce sont les filles qui s’occupent des travaux des champs », explique-t-elle.

Et les Kurdes continuent d’être en butte à l’ostracisme de la population locale de la mer Noire, très nationaliste. En six ans de cueillette à Ordu, « ça m’est déjà arrivé deux fois qu’on cherche la bagarre avec moi parce que je suis kurde », confie Orhan Toptal, un cueilleur de 24 ans, originaire de Pervari, dans le département de Siirt, rencontré dans les vergers pentus du hameau de Kardesler. D’autres saisonniers relatent des incidents fréquents sur les routes – insultes, queues de poisson –, les Kurdes étant identifiés par la plaque de leur véhicule.

« Il y a une culture de la confrontation qui n’est pas du tout passée ici. Les Kurdes sont toujours vus comme des criminels potentiels, des terroristes », confirme Yasar Kelekçi, un fournisseur de main-d’œuvre kurde. « Cela fait 24 ans que je viens dans la région tous les étés, et je me sens toujours comme un étranger. »

Pour Ceylan, le principal problème reste cependant le salaire, insuffisant à ses yeux et source de nouvelles discriminations. Les préfectures de la mer Noire ont publié avant le début des récoltes une grille des rémunérations journalières allant de 85 à 115 livres turques [de 13,7 à 18,5 euros – ndlr], selon la nature du travail. Mais dans la pratique, l’échelle des salaires est aussi basée sur l’origine des travailleurs : « C’est 85 livres turques pour les Kurdes, 100 pour les Géorgiens, 115 pour les locaux », résume Imdat, métayer à Kardesler.

Ceylan s’insurge : « C’est une vraie injustice : on touche moins que les locaux alors qu’on travaille plus qu’eux, qu’on doit payer le transport. Et en plus on doit aussi verser une commission à l’intermédiaire qui nous a trouvé ce travail. »

Le travail des migrants agricoles venus du sud-est est organisé par des intermédiaires – les dayibasi ou « oncles en chef » – qui réunissent, en fonction des besoins des producteurs, des équipes allant d’une dizaine à une trentaine d’ouvriers, souvent recrutés dans leur propre famille élargie. Ils gèrent le transport des équipes et tous les problèmes pouvant survenir sur place, du différend avec un employeur au rapatriement du corps d’un travailleur décédé. Les travailleurs reversent habituellement 10 % de leurs revenus au dayibasi.

Venue cette année à Bulancak avec deux sœurs et un frère au sein d’un groupe de 25 travailleurs, Ceylan enchaînera en septembre sur la récolte du coton, un travail encore plus dur, dit-elle, sous le soleil écrasant de la plaine de la Cukurova, dans le sud du pays. Les travaux agricoles n’ont pas empêché la jeune femme aux yeux noisette et au discret foulard rose d’achever des études de cartographie et de cadastre. Mais l’absence d’emploi la condamne à poursuivre son itinérance estivale. Certains saisonniers du sud-est parcourent la Turquie pendant la moitié de l’année, au gré des récoltes – patates, oignons, raisins, abricots, agrumes…

Une enquête sur la répartition des revenus du commerce de la noisette en Turquie, réalisée lors de la récolte 2017 par l’Association pour un travail équitable (FLA), basée aux États-Unis, évalue à environ 730 dollars (650 euros) la somme moyenne gagnée par une famille de huit travailleurs saisonniers, un chiffre qu’elle qualifie de « bien en-deçà du seuil de famine » calculé par les syndicats turcs.

Toutefois, elle n’accable pas les producteurs, estimant que ceux-ci « ne seraient pas capables de payer un salaire [décent] du fait du prix actuel de la noisette et des revenus qu’ils en retirent ».

« On parvient tout juste à survivre »

Analysant la répartition de la valeur ajoutée – salaires et bénéfices – entre les différents acteurs de la filière sur deux produits – une pâte à tartiner contenant 13 % de noisettes et une barre chocolatée en contenant 20% –, elle conclut qu’un huitième seulement de celle-ci (12,6 % et 12,1 % respectivement) atteignent les paysans. Le reste se partage entre les intermédiaires (14,6 % et 13,9 %), l’usine de transformation (30,3 % et 31,5 %) et le réseau de distribution (42,5 %).

Sururi Apaydin en tout cas ne correspond pas au profil type de l’exploiteur. À 63 ans, l’employeur de Ceylan, efflanqué et édenté, paraît usé jusqu’à la corde. Pendant toute sa vie, il a travaillé au milieu des noisetiers, s’occupant seul d’onze hectares de vergers, dont six appartiennent à sa sœur et aux enfants de son frère décédé, partis s’installer en Allemagne.

Face aux récriminations de la jeune femme, Sururi encaisse avec tristesse. « Mon seul rêve, ce serait de pouvoir leur construire un bel endroit où ils pourraient vivre confortablement. Mais je ne peux pas, je n’ai pas d’argent », s’excuse-t-il. « L’an dernier, pour la première fois de ma vie, j’ai dressé mon bilan financier au centime près. Et j’ai découvert que j’avais perdu de l’argent, 3 000 livres turques [490 euros]. Mes revenus se sont élevés à 52 000 livres turques [8 455 euros] pour 55 000 livres turques [8 945 euros] de dépenses. »

Pour le paysan, le bilan de 2018 n’avait rien d’exceptionnel. « Une fois tous les six ou sept ans, on a une bonne année, soit parce qu’il y a eu des gelées chez les autres et qu’on peut vendre nos noisettes plus cher, soit parce que le gouvernement a annoncé un prix de base correct », explique-t-il. « Mais le reste du temps, on parvient tout juste à survivre. C’est comme ça que ma vie s’est passée. »

Le constat de Sururi est très largement partagé par les autres cultivateurs de la région, qui décrivent une dégradation progressive de leurs revenus. Fonctionnaire à Fatsa, une ville de 100 000 habitants dans le département d’Ordu, Hakan[1] possède six hectares de noisetiers, qui lui assurent une production de cinq à six tonnes de noisettes par an.

« Il y a 30 ans, un type qui produisait une telle quantité de noisettes pouvait tenir l’année et, en plus, payer le mariage d’une de ses filles tous les deux ou trois ans », commente-t-il. « Aujourd’hui, je ne pourrais pas m’en sortir si je n’avais pas un travail à côté. » Pour cause de ses maux, le fonctionnaire-paysan désigne le pouvoir grandissant des grands négociants turcs et des multinationales dans la détermination des prix. « On produit 70 % des besoins mondiaux de noisette, mais la principale bourse qui détermine le cours de la noisette est à Hambourg, en Allemagne. Pourquoi ? » s’interroge-t-il.

Face aux exportateurs – une trentaine de firmes, dont cinq captent le plus gros du marché – et aux acheteurs européens, la myriade de petits exploitants fait en effet peu de poids. Le secteur compte entre 430 000 et 500 000 exploitations, selon les sources, pour 700 000 hectares de vergers. Soit une taille moyenne de 1,4 à 1,6 hectare par exploitant. « Mais quand on ôte les 70 000 plus gros propriétaires, la moyenne tombe à 0,8 hectare, de quoi produire à peine quelques centaines de kilos de noisettes », précise Özer Akbasli, ancien président de la chambre d’agriculture de Giresun et propriétaire d’un verger de 10 hectares.

L'économiste du travail  Saniye Dedeoglu explique cet émiettement de la propriété par un particularisme régional : « Les gens ici ne vendent pas leur verger parce que leurs grands-parents y sont enterrés. Du coup, année après année, les parcelles deviennent de plus en plus petites au fil des partages entre héritiers. »

Mais cette production en mode patchwork a une conséquence. « L’émiettement a atteint un tel niveau que la rentabilité des noisetiers a cessé d’être un enjeu parce que, de toute façon, les producteurs ont déjà dû trouver une autre activité qui assure le plus gros de leurs revenus », indique la chercheuse.

« Notre problème, c’est que seulement 12 % des paysans vivent vraiment de la noisette. Les 88 % restants sont paysans 15 jours par an. Le reste du temps, ils sont policiers, pharmaciens ou journalistes », résume Özer Akbasli. « En septembre, ils doivent rentrer en ville, faire la rentrée des gamins. Stocker les noisettes pour vendre à un meilleur prix ne les intéresse pas. »

Si l’impuissance des paysans trouve des causes dans la sociologie locale, elle est aussi le fruit des politiques agricoles mises en œuvre par le gouvernement turc depuis le tournant libéral des années 1980, à commencer par le démantèlement progressif de la puissante coopérative des producteurs de noisettes, Fiskobirlik, qui jouait un rôle de premier plan dans la détermination des prix.

Principal acheteur sur le marché, la coopérative a été créée en 1938, au moment où l’État turc développait la culture de la noisette. Forte de plus de 200 000 membres, elle disposait de ses propres entrepôts de stockage, de ses usines de cassage des coques, de ses fabriques de pâte à tartiner et de chocolat à la noisette, qui lui permettaient d’alimenter le marché intérieur et d’exporter des produits affinés, à plus forte valeur ajoutée.

Plusieurs réformes successives, visant à libéraliser le secteur, ont cependant réduit Fiskobirlik à un rôle d’acteur secondaire, criblé de dettes. « La grande rupture a eu lieu en 2006, quand le gouvernement a arrêté les achats via Fiskobirlik et a fait entrer en action à sa place le Bureau des semences de Turquie (TMO) », une administration d’État, sous le contrôle du ministère de l’agriculture, retrace Umut Kocagöz, un thésard travaillant sur l’organisation des producteurs de noisettes. « Auparavant, l’État exerçait déjà un contrôle sur la coopérative, mais celle-ci continuait quand même de réguler les prix dans l’intérêt des paysans. »

La nouvelle institution a vite démontré qu’elle avait une compréhension différente de sa mission, achetant des noisettes en quantité limitée et les libérant sur le marché à un moment inopportun si l’on se place dans une logique de soutien des cours. « L’an dernier, le TMO a annoncé son prix d’achat à la mi-octobre, alors que tous les paysans avaient déjà vendu leurs récoltes », donne pour exemple Hakan, de Fatsa.

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[1] Un nom d’emprunt, l’intéressé, en raison de son statut de fonctionnaire, n’a pas le droit de s’exprimer publiquement.

Une libéralisation destructrice

Avec la mise hors-circuit de Fiskobirlik, la plupart des agriculteurs, qui ne disposent pas de leurs propres capacités de stockage, sont par ailleurs contraints de mettre la part invendue de leur récolte en dépôt-vente auprès des manav, le premier échelon des acheteurs, se privant de la capacité de jouer sur les cours.

Cette année, le prix d’achat des noisettes par le TMO a été solennellement annoncé fin juillet par le président Recep Tayyip Erdogan en personne, à 16,5 livres turques (2,7 euros) le kilo avec coques. Et cette fois encore, il a déçu les paysans. « Avec ce prix, je n’ai aucune chance de vivre de ma production », commente Atalay Kesikoglu, enseignant à la retraite et propriétaire de deux hectares de vergers à Bulacak. « Je continue de produire uniquement pour empêcher que la forêt n’avale les vergers. » Le syndicat Fistik-Sen a évalué à 15,82 livres turques le coût de production moyen d’un kilo de noisettes et réclame un prix de vente de base de 27,67.

« Depuis que Fiskobirlik n’est plus capable d’acheter une part importante de la production, ce sont les entreprises qui définissent les règles du marché », conclut Abdullah Aysu, président du syndicat paysan Ciftçi-Sen. « L’action du TMO ne sert pas à maintenir un niveau élevé de prix, mais à offrir des prix bas aux entreprises. »

Le fait que la paternité de la réforme de 2006 soit attribuée par de nombreux observateurs à Cüneyd Zapsu, qui était à cette époque un des principaux conseillers d’Erdogan, alors premier ministre, mais aussi le dirigeant d’une des trois plus grandes firmes d’exportation de noisettes du pays, Balsu, semble étayer la thèse du syndicaliste.

Au premier rang des entreprises bénéficiaires de ces prix bas figure bien sûr Ferrero, de loin le premier acheteur de noisettes sur le marché turc, au point d’être accusé par de nombreux acteurs du secteur de vouloir en prendre totalement le contrôle.

La culture du secret est bien installée dans le groupe et bloque l’accès à des informations précises sur son approvisionnement. Interrogée par Mediapart sur les quantités de noisettes achetées en Turquie et sur ses entreprises partenaires, la firme italienne a éludé la question, évoquant « une quantité significative » et des « sources multiples », comprenant « des manav [petits acheteurs locaux], d’autres compagnies locales et des exportateurs ».

Selon un rapport publié en mars 2019 par la chambre des agronomes (ZMO), Ferrero s’assure en Turquie 65 % de son approvisionnement, ce qui correspond à plus de 30 % de la production turque – une hypothèse basse de l’avis de plusieurs sources interrogées. Le groupe a pris une envergure inédite en Turquie avec le rachat, en 2014, d’un des trois plus grands exportateurs turcs de noisettes, Oltan Gida, devenu Ferrero Findik. Répondant par écrit à Mediapart, il a par ailleurs admis qu’un autre membre du trio de tête des exportateurs turcs, Balsu, « est un de [ses] fournisseurs traditionnels ».

Le rachat d’Oltan Gida a permis à Ferrero de pénétrer en profondeur le marché turc de la noisette et d’atteindre directement les petits revendeurs, une position qui lui offre un avantage concurrentiel par rapport aux autres acheteurs internationaux. « Cette année, Ferrero va me prendre directement des noisettes en coque. En me les achetant en avance, il assure son approvisionnement avant que le TMO ne décide d’acheter et de stocker », indique ainsi Kurtulus Bas, manav à Bulancak.

Le jeune homme, par qui transitent chaque année entre 1 500 et 2 000 tonnes de noisettes, s’inquiète par ailleurs des pressions que fait peser la firme italienne sur les petits revendeurs. « Pour fonctionner, les manav ont besoin d’emprunter aux banques, et les taux d’intérêts sont élevés », indique-t-il. « Aujourd’hui, Ferrero est dans une telle position de domination qu’il peut leur proposer des tarifs d’achat inférieurs à ce que ces derniers paient aux producteurs, et certains vont accepter parce qu’ils ont des emprunts à rembourser. »

Questionné sur le prix d’achat des noisettes qu’il pratique en Turquie et ses conséquences sur les conditions de vie des travailleurs saisonniers, le groupe dit assumer toutes ses responsabilités sociales, à travers des initiatives comme « la construction d’unités de logement décents et humains pour les travailleurs agricoles saisonniers » et la formation de certains d’entre eux à « des sujets divers incluant les conditions de travail et de logement, le travail des enfants et des jeunes, la discrimination, les premiers soins, l’hygiène, les équipements de protection, les accidents du travail et les blessures ».

La holding aux 94 entreprises et au chiffre d’affaires de 10,7 milliards d’euros en 2018 met surtout en avant son programme de valeurs agricoles (FFV), qu’elle applique depuis 2012 en Turquie dans le but « d’encourager le secteur de la noisette à adopter [les] meilleures pratiques, pour parvenir à un business model plus résilient et durable qui crée de la valeur pour toutes les parties impliquées ».

Ce programme passe notamment par la multiplication de vergers-modèles, actuellement au nombre de 65, bénéficiant d’un soutien technique plus important pour faire croître leur rendement de 80-100 kilos à 250 kilos par hectares. « Le programme [FFV] implique une équipe de 120 personnes, dont nos agronomes et nos experts sociaux qui […] ont approché à ce jour 42 000 paysans », affirme Ferrero.

Mais c’est bien ce programme qui inquiète le plus les producteurs, qui y voient un pas supplémentaire dans l’installation d’un pouvoir hégémonique. « Ferrero se comporte comme s’il avait pris la place du ministère de l’agriculture », assène Kutsi Yasar, le président de Findik-Sen. « Ses équipes vont dans les villages, distribuent des sacs de jute, des engrais, des pesticides, des cartes avec lesquelles les paysans peuvent acheter du fuel. De cette façon, il crée une dépendance. »

Le syndicaliste dénonce par ailleurs le « recours massif » aux produits chimiques dans les vergers donnés en modèle aux paysans locaux. L’inquiétude est partagée par Refik Aslan, le seul producteur de noisettes bio du département de Giresun. « Ici, même si les paysans ne font pas dans l’organique, ils pratiquent quand même une agriculture naturelle, avec peu de pesticides », explique le paysan. « Mais Ferrero veut produire beaucoup et vite, en utilisant des pesticides et des engrais chimiques, avec une vision à court terme. Ce n’est pas bon pour nos sols et pour nos arbres. »

Selon un acteur local connaissant de près Ferrero, les bons apôtres du groupe italien ont une autre mission, sur laquelle le groupe se garde de communiquer. « Avec ses agronomes, Ferrero détermine, champ par champ, la production à venir. Les données qu’ils recueillent sont analysées en corrélation avec celles de 17 stations météo dont dispose l’entreprise en Turquie », affirme cette source, parlant sous le couvert de l’anonymat. « C’est une information d’une valeur inestimable. »

La même source s’inquiète par ailleurs du risque que fait peser le groupe italien sur les exportateurs turcs, dont le nombre a déjà diminué de moitié au cours des deux dernières décennies. « Ferrero achète des noisettes pour lui-même, mais il en vend aussi aux autres grandes firmes européennes, comme Nestlé », révèle-t-elle. « Et avec son assise financière, il peut tuer tous ses concurrents turcs, qui, eux, ont besoin de crédits pour mener leurs activités. »

Abdullah Aysu, le président de Ciftçi-Sen, arrive la même conclusion. « Ferrero ne peut pas racheter les vergers à cause de leur émiettement et de la myriade d’ayants droit, mais il peut en prendre le contrôle. Pour y parvenir, il va s’efforcer de devenir le seul acheteur possible », estime le syndicaliste, qui voit dans la réactivation de la coopérative de producteurs l’unique recours contre l’installation d’un monopole.

 

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