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1 juillet 2019 1 01 /07 /juillet /2019 10:56
L'Humanité et la guerre d'Algérie, un premier article censuré de l'ancien déporté Robert Lambotte, août 1955 - par Rosa Moussaoui

Pendant la guerre d’Algérie, le quotidien français l’Humanité fut saisi à 27 reprises et fit l’objet de 150 poursuites, dont 49 pour « provocation de militaires à la désobéissance », 24 pour « diffamation envers l’armée », 14 pour « atteinte à la sécurité de l’Etat ». 313 procès lui furent intentés, il dut s’acquitter, au total, de 53 milliards de francs d’amende.
Voilà le premier article censuré, signé du journaliste et résistant Robert Lambotte, rescapé d’Auschwitz. Il fut expulsé d’Algérie après la publication de ce reportage.

24 Août 1955

En ALGERIE, les hameaux rasés par l’artillerie étaient encore habités.

(De notre envoyé spécial Robert LAMBOTTE.)

CONSTANTINE, 23 août (par téléphone). J’ai vu aujourd’hui comment étaient exécutés les ordres du gouvernement et de son gouverneur général. On annonçait hier que des mechtas algériennes « soupçonnées d’avoir aidé les groupes armés » seraient détruites. Un communiqué officiel annonçait que la destruction des villages avait commencé lundi matin. Le gouverneur général faisait préciser que les femmes et les enfants avaient été évacués. C’était déjà atroce. Cela voulait dire que tous les hommes des villages avaient été systématiquement achevés dans les gourbis en flamme. Mais même cela est en dessous de la réalité. Ce ne sont pas seulement les hommes qui ont été tués à bout portant, mais aussi les femmes, les enfants, les bébés.

J’étais ce matin à Philippeville. Tous les magasins sont fermés, les fusils-mitrailleurs sont braqués à chaque carrefour. Des groupes algériens armés se trouvaient encore nombreux dans la ville même. D’autres se tiennent dans le djebel voisin.

Affreusement déchiquetée, une famille…

Je suis monté à quelques kilomètres de la ville, dans les collines où se trouvent les mechtas algériennes. À peine avions-nous commencé de monter qu’une odeur à faire vomir nous a saisis. De partout, le vent amenait l’odeur des cadavres en décomposition. Un village, une centaine de gourbis s’étalaient à flanc de coteau jusqu’au fond du ravin. Toutes les paillotes de chaume avaient été brûlées.

Ne restaient debout que quelques murs de terre, partout un bouleversement général. Des ustensiles de cuisine, des vêtements jonchent le sol. Nous avions vu cela du haut de la route. Nous avions vu aussi autre chose : en plein soleil, des taches noires qu’on ne pouvait identifier. C’était une famille entière, le père, la mère, deux enfants, allongés sur la même ligne, tombés à la renverse, affreusement déchiquetés par les balles. À quelques mètres de là, une femme, encore à demi vêtue, un homme face contre terre et, entre les deux cadavres, celui d’une fillette d’une douzaine d’années. Elle est tombée sur un genou, en pleine course. Elle est presque nue, ses vêtements ont brûlé sur elle, entamant la chair.

Maintenant, au fur et à mesure que les regards se portent sur les ruines, ils rencontrent des hommes, des femmes, des enfants, figés dans d’atroces positions. En tas. Isolés. Les ruelles sont pleines de cadavres. Combien sont-ils ? On ne peut faire un décompte exact. C’est un village algérien parmi tant d’autres.Sans doute même n’est-il pas sur la liste « officielle ».

Quelques animaux sont restés parmi les ruines. Deux ânes broutent les clôtures, des poules picorent auprès des cadavres. Un chat, immobile en plein soleil, semble veiller sur son maître.

Dans le ciel, des charognards au vol lourd tournoient sans discontinuer. Nous les avons dérangés.

Cette mechta se trouve à quatre kilomètres de Philippeville, près des carrières romaines.

Un autre village

Nous redescendons vers Philippeville. Sur la gauche, en bordure de la route, un autre petit village a été entièrement anéanti. Là encore, les cadavres mêlés jonchent le sol. Un homme a roulé dans le fossé, en boule, atteint par une rafale.Et partout, cette odeur qui s’imprègne aux vêtements. J’ai fait près de cent kilomètres sur la route avant d’écrire ces lignes ; je sens encore l’odeur de la mechta détruite et des victimes abandonnées en plein soleil.

La route de retour, sur Constantine, offre à chaque virage des visions d’horreur. Des corps sont abandonnés le long des fossés. Quand la mort n’est pas visible, elle est suggérée. Avant d’entrer à Gastonville, à droite, dans l’herbe, une dizaines de chéchias rouges ont été abandonnées, un turban déroulé trace sur la route un long ruban blanc. Ailleurs une cravate, un chapeau. À Guelma, on comptait une centaine de cadavres algériens.

J’ai entendu, à Philippeville, des phrases impensables. J’ai entendu à quatre reprises demander à des soldats, à des policiers : «Où se trouve l’endroit où l’on tue les Algériens ?» Pas une fois cette question n’est restée sans réponse. Chaque fois, le soldat ou le policier a désigné l’endroit : à quatre kilomètres environ de Philippeville.

Il n’y a pas besoin de chercher longtemps pour être renseigné. Ce n’est pas un secret. Tout le monde en parle. On exécute froidement tous les Algériens qu’on peut arrêter. On pouvait se demander, il y a 48 heures, si les victimes pouvaient se chiffrer par centaines ; aujourd’hui, c’est par milliers qu’il faut compter.

Sur 80 kilomètres des villages déserts

Dans toute cette région du Constantinois se déroule un massacre raciste, renouvellement des événements de 1945 qui firent 45 000 morts. Tout au long des 80 kilomètres qui séparent Philippeville de Constantine, je n’ai traversé que des villages déserts. Les Européens sont partis vers Alger. Les familles algériennes qui n’ont pas été massacrées se sont enfuies dans la montagne. Partout, dans les campagnes, rôdent les charognards, ces oiseaux de mort ; on les voit qui plongent et se posent là où sont passés les commandos des forces de répression.

Il faut qu’en France on sache ce qui se passe ici. Il faut au plus vite arrêter ces massacres qui s’accentuent d’heure en heure. Déjà pour demain d’autres expéditions sont prévues, d’autres villages algériens seront détruits avec les hommes, les femmes, les enfants. J’ai assisté tout à l’heure, à Philippeville, aux obsèques des trente-cinq Européens tués au cours des derniers événements. Devant les cercueils de ceux qui ont été aussi les victimes d’une politique criminelle qui met l’Algérie à feu et à sang, les colonialistes ont manifesté leur volonté d’une répression encore plus féroce. Ils veulent l’état de siège ; ils ont des armes, ils en veulent davantage encore pour monter dans les quartiers algériens et tuer toute la population. Ils ont pris à partie le préfet de Constantine qui applique cependant toutes les directives du gouvernement. On sait aujourd’hui le résultat de ces ordres scrupuleusement appliqués : des milliers de morts.

Il ne faut pas laisser faire cela. Mais il faut faire vite. Aujourd’hui, d’autres villages algériens vont être brûlés.

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