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5 mai 2019 7 05 /05 /mai /2019 19:09
Photo indépendante de Marie-Hélène Bourlard à Ploufragan (22) le 2 mai - photo Christine Prunaud

Photo indépendante de Marie-Hélène Bourlard à Ploufragan (22) le 2 mai - photo Christine Prunaud

Ouvriers et politique : Le PCF pourrait bien les réconcilier !

Jeudi, 2 Mai, 2019

La liste conduite par Ian Brossat pour les élections européennes compte 50 % d’ouvriers et d’employés. Comment cette démarche est-elle perçue par les premiers concernés ? Reportage aux côtés de Marie-Hélène Bourlard, ancienne ouvrière du textile, et de Khaled Bouchajra, salarié chez Amazon.

Une ouvrière députée au Parlement Européen ? « Ah ! C’est impossible ça madame ! » C’est la réponse d’un ouvrier, devant l’usine Outinord de Saint-Amand-les-Eaux, à une ouvrière. Il s’agit de Marie-Hélène Bourlard, ancienne ouvrière du textile, et candidate en deuxième position sur la liste du PCF, conduite par Ian Brossat. Si la liste passe la barre des 5 % le 26 mai prochain, elle pourrait ainsi faire son entrée au Parlement européen. Mais, devant les grilles d’Outinord, on est perplexe. Il y a bien longtemps que les ouvriers ont été laissés à leur sort. En politique, comme dans la vie économique de la région. « Ce serait bien pour s’exprimer, faire changer les choses », reconnaît Alexandre, l’un des ouvriers qui prend un tract à la sortie. « Ça tourne du mauvais côté pour nous, en ce moment, mais toujours du bon pour les plus riches. Et des ouvriers, il n’y a pas qu’au Parlement européen qu’il en faudrait ! »

Si les ouvriers sortant du travail sont dubitatifs, ils n’en sont pas moins interpellés par cette ouvrière, récemment retraitée, qui vient leur proposer de les représenter, de porter leurs voix dans les instances européennes. Soudain, alors que les conversations se poursuivent à chaque distribution de tracts, une camionnette blanche sortant du parking de l’usine s’arrête devant la candidate et les militants communistes. Au volant, l’homme qui jugeait impossible la présence d’une ouvrière au Parlement européen, accompagné de deux autres de ses collègues de travail… Vingt minutes plus tôt, il avait pris le tract de Marie-Hélène Bourlard. « Mais c’est bien votre truc en fait ! » lance-t-il aux militants communistes. Ses deux collègues réclament aussi des tracts. Ils en emportent quelques-uns…

Dans le Nord, le monde ouvrier est sinistré. Quarante ans après sa fermeture, Uninord reste un souvenir brûlant. Beaucoup font encore référence à ce passé qui semble doré, où les ouvriers avaient du travail. Le passé minier reste imprimé dans le paysage, alors que les ouvriers d’aujourd’hui habitent toujours les anciens corons. Le taux de chômage est ici supérieur à la moyenne nationale (11,9 % contre 8,8 %). La pauvreté également. L’espérance de vie y est inférieure : un homme y vit cinq ans de moins qu’en Île-de-France ; une femme trois ans de moins. Les services de santé, dans la foulée de la désindustrialisation de la région, se sont également fortement dégradés avec la fermeture de centres de santé qui assuraient des soins pour toute la population. Marie-Hélène Bourlard ne connaît pas seulement cette réalité en observatrice de la vie politique. Pour elle, c’est du vécu. « Je connais bien tout ça. On ne roulait pas sur l’or, dit-elle en parlant de sa famille. On ne partait jamais en vacances, même si on était deux à travailler. »

Ce vécu partagé, au bout de quelques mots échangés, se ressent assez vite. Dans l’ancien coron de Chabaud-Latour, à Denain, les parcours de vie, qu’ils soient trentenaires ou retraités, sont laborieux. La ville, aux mains du Parti socialiste depuis 2008, renferme un passé communiste encore récent. La circonscription, elle, est passée au RN aux dernières législatives. Et elle est voisine de celle du secrétaire national du PCF, Fabien Roussel. Plusieurs décennies de déclin industriel, d’austérité économique, de libéralisations et de désengagement de l’État ont créé cette vie dure qui est elle-même à l’origine de cette carte politique assez contradictoire… Mais, entre ouvriers, le courant finit toujours par passer.

Dans les allées de Chabaud-Latour, les militants et la candidate croisent le chemin d’un homme de 67 ans, à la démarche vigoureuse et aux mains marquées par le travail. Les présentations sont rapides. Ahmed tend la main vers les tracts, mais pas pour en prendre un seul. « Donnez-m’en un paquet, je vais les mettre dans mon local. On est tous des prolétaires, hein. » Sans se faire prier, il s’inscrit sur le comité de soutien à la liste conduite par Ian Brossat. « Les ouvriers, on fait tout en fait, explique-t-il. Et on a que des miettes. Moi j’ai 67 ans, et je ne peux toujours pas prendre ma retraite. Pourtant, dans l’industrie, j’ai travaillé dans tout. » Croit-il que Marie-Hélène Bourlard au Parlement européen puisse faire avancer la cause des « prolétaires » selon ses mots ? « J’espère. Si on n’est pas représentés, on ne peut pas se faire entendre. Et pour moi, elle reste une ouvrière », rappelle-t-il.

La conscience de classe d’Ahmed est solidement ancrée… Mais, chez des trentenaires, elle existe aussi. C’est le cas d’un jeune couple. Lui, intérimaire dans une usine de peinture, rêve d’une situation plus stable. « Si, demain, j’ai un CDI, je peux acheter une maison. » Leur relation à la politique est, pour tous les deux, assez désenchantée, même s’ils votent à chaque élection. « J’avoue que je décroche de la télé au bout d’un quart d’heure quand je regarde les débats », ironise son épouse, Emmanuelle. « On a l’impression de n’être ni entendus, ni écoutés. » Une ouvrière au Parlement européen ? « Et pourquoi pas une femme déjà », répond-elle du tac au tac. « Et puis, c’est vrai que ce n’est pas quelqu’un qui sort de derrière un bureau », souligne-t-elle au sujet de Marie-Hélène Bourlard. « Elle comprend les ouvriers parce que, comme nous, elle paye un loyer tous les mois. »

Quelques maisons plus loin, c’est une autre histoire que vont entendre la candidate communiste et les militants. Celle d’une retraitée. « Bonjour, est-ce que vous voulez voir une ouvrière entrer au Parlement européen le 26 mai prochain ? » interroge Marie-Hélène Bourlard en tendant un tract à cette femme, par-dessus le portail de son jardin. Elle le prend, l’air interrogatif. « Je suis une ancienne ouvrière du textile », ajoute la candidate. « Ah ! Eh bien moi aussi ! » répond alors la retraitée. « C’était à Cambrai, pendant dix-huit ans. Je n’ai jamais pris le bus, je suis toujours allée travailler à pied. Et puis, c’était grassement payé », lance-t-elle, ironique. Du coup, la discussion s’engage. Cette retraitée vit seule. Elle avait un fils, mort à 30 ans. Et ne veut plus d’hommes dans sa vie. Et de sa retraite, elle exprime beaucoup de colère. « Moi, j’ai travaillé quarante-huit ans. Et il m’a enlevé 114 euros l’autre fumier ! » peste-t-elle à l’adresse d’Emmanuel Macron.

Puis, la discussion s’oriente sur ce qu’il faudrait améliorer dans la ville. Et là, c’est une autre colère qui éclate… La retraitée montre la maison d’en face et lâche : « Il y en a trop… » au sujet de ses habitants. « Et puis, il y en a qui ne cherchent pas du travail. C’est au RSA… » Le genre de propos qui, conjugués à cette longue vie de labeur mal récompensée, peuvent expliquer la configuration politique issue des dernières législatives. Pourtant, la conversation se poursuit entre les deux ouvrières. Et, à la fin, la retraitée s’inscrit sur le comité de soutien de la liste communiste. Elle n’est pas la seule à avoir passé sa vie professionnelle dans l’industrie textile. Dans une autre maison, une autre retraitée qui ouvre sa porte à Marie-Hélène Bourlard s’exclame immédiatement : « Ah ! Moi aussi ! J’étais à Jupiter Caudry. » Elle ne se fait pas prier pour signer l’appel à voter pour la liste Ian Brossat, avec un seul bémol : « Je suis malvoyante. Remplissez le bulletin pour moi s’il vous plaît. »

À Saran, dans le Loiret, un autre type d’ouvriers travaille pour une entreprise venue du capitalisme d’Amérique. Sur le parking d’Amazon, géant de la vente en ligne, nous rencontrons Khaled Bouchajra et quelques-uns de ses camarades de travail. Tous sont entrés chez Amazon pour travailler, sans véritables convictions politiques au départ. En se heurtant aux méthodes de management du géant américain, en les refusant, en voulant défendre leurs droits, ils en sont venus à l’action syndicale. À la CGT. La CGT chez Amazon, c’est un peu la CGT dans une entreprise aux États-Unis. Khaled Bouchajra fait partie de ces salariés. « Il faut faire très attention à ce qu’on dit chez Amazon », assure-t-il. Après s’être formé sur le tas, dans la lutte, il est aujourd’hui délégué syndical et candidat également sur la liste conduite par Ian Brossat. « C’est bien que quelqu’un comme lui, issu du milieu ouvrier, des banlieues populaires, nous représente sur une liste », approuve Michaël, un de ses collègues. « S’il est élu, ce sera encore mieux pour nous, pour nous aider à avancer », ajoute Laura. « On a entendu tellement de discours de la part des hommes politiques, que, personnellement, je préfère que ce soit quelqu’un qu’on connaît, qui travaille avec nous, qui soit élu, assure un autre collègue de Khaled Bouchajra. Et pas quelqu’un qui nous dit la même chose, mais qui n’a jamais travaillé dur comme nous. »

Il est trop tôt pour dire si cette démarche initiée par le PCF portera ses fruits électoralement. Elle demandera un travail de long terme, au-delà d’un scrutin, les européennes, peu mobilisateur pour les classes populaires. Mais elle semble en tout cas répondre à une réalité : les ouvriers ont quasiment disparu du champ politique. Et cette initiative est une première tentative de changer cette réalité.

Diego Chauvet
Ouvriers et politique : Le PCF pourrait bien les réconcilier ! (Diego Chauvet, L'Humanité, 2 mai 2019)

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