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1 mars 2019 5 01 /03 /mars /2019 06:59
Algérie: la jeunesse face au pouvoir militaire: le dossier dans L'Humanité (Rosa Moussaoui, Hassan Zerrouky)

« Il y a dans ces manifestations comme un sursaut de dignité du peuple algérien »

Vendredi, 1 Mars, 2019

L’historienne Karima Dirèche, observatrice attentive des secousses qui refaçonnent l’Afrique du Nord, décrypte les ressorts de la mobilisation politique inédite en cours dans toute l’Algérie.

Quel est le profil des manifestants qui descendent dans la rue en Algérie ?

Karima Dirèche Même les observateurs les plus avertis n’avaient pas vu venir cette mobilisation massive, intergénérationnelle. On voit dans les défilés des jeunes, des vieux, des femmes. Du point de vue de sa composition sociologique, ce mouvement est très hétérogène, avec des étudiants, des chômeurs, des travailleurs. Cela s’explique par le caractère horizontal de la mobilisation, initiée par des appels sur les réseaux sociaux, et non par des mots d’ordre venus de partis, de syndicats ou d’organisations de la société civile. Les répliques des manifestations du 22 février ont encouragé, par la suite, des rassemblements plus corporatistes, plus organisés : avocats, journalistes, étudiants avec l’occupation, le 26 février, de la majorité des campus algériens. Les universitaires, les intellectuels ont pris le relais avec un appel parti de la faculté des sciences politiques d’Alger.

En quoi cet élan populaire diffère-t-il du soulèvement d’octobre 1988, qui avait débouché sur une transition démocratique avortée ?

Karima Dirèche Les événements de 1988 signalaient la fin d’un régime post-indépendance épuisé par lui-même, encore marqué par le monopartisme instauré dès 1962 et par l’orientation socialiste des années 1970. Un nouveau cycle s’est ouvert en octobre 1988. Le régime s’est alors engagé sur la voie du néolibéralisme, encourageant l’émergence de milieux d’affaires, optant pour un déguisement « démocratique ». La mobilisation, à l’époque, était circonscrite à Alger et à quelques grandes agglomérations, avec des manifestants très jeunes. Là, c’est différent. Les motifs sociaux n’occupent pas le premier plan, même si les Algériens dénoncent les injustices sociales, les inégalités. En fait, c’est surtout une grande lassitude qui s’exprime. Il y a dans ces manifestations comme un sursaut de dignité. Les dirigeants politiques ont usé la patience du peuple algérien. Depuis 1999, ils répètent que tout mouvement populaire précipiterait immanquablement le pays dans le chaos. Sûrs de l’impunité dont ils jouissent depuis longtemps, ils étaient convaincus que cette mascarade du 5e mandat passerait sans accroc. Une gouvernance manipulatrice, culpabilisatrice et perverse prévaut en Algérie. Les capacités de rebond et de reproduction de ce régime restent très fortes. La mobilisation du 22 février est peut-être un événement porteur d’avenir. Mais personne ne peut en prédire les implications à ce stade.

En 2001, pendant le Printemps noir, la mobilisation, partie de Kabylie, avait donné lieu à des violences, à une répression meurtrière (126 morts et plus de 5 000 blessés). Ici, on est frappé par son caractère pacifique. Comment l’expliquez-vous ?

Karima Dirèche Ce mouvement fait preuve d’une maturité politique exceptionnelle. Les manifestants savent à quel adversaire ils font face. Ces vingt dernières années, on croyait à une forme d’atonie, de paralysie, de dépolitisation du peuple algérien. Il s’est passé autre chose. Cette société n’a jamais cessé, même dans le désenchantement, même dans un périmètre d’action restreint, de s’intéresser à la chose politique. Et puis, les Algériens ont tiré les leçons des expériences passées. La violence des années 1990 s’est imprimée dans leur mémoire cellulaire. Ils en conjurent le spectre dans l’organisation spontanée des rassemblements, dans les slogans, dans la façon même dont les corps se meuvent dans les manifestations. Si un jeune participant veut en découdre, il est immédiatement rappelé à l’ordre, de façon bienveillante, sur le mode de la protection collective. Cela prouve que le peuple algérien s’est auto-affranchi de la peur.

Cette crise politique traduit-elle un contrecoup de la crise économique liée à la chute des cours des hydrocarbures en 2014 ?

Karima Dirèche Je crois que oui. Les Algériens sont très conscients d’avoir bénéficié, ces deux dernières décennies, de politiques redistributives exceptionnelles. Mais ils ne sont pas dupes du caractère clientéliste de cette redistribution. « Nous ne sommes pas que des ventres », disent-ils aujourd’hui. Le pouvoir d’achat a sérieusement chuté dans la dernière période ; les importations ont connu des restrictions drastiques. Les Algériens savent que le plus dur est à venir. À leurs yeux, l’État, tel qu’il est, n’est peut-être pas suffisamment solide pour relever les défis qui se profilent.

La présence massive de la jeunesse dans les défilés est-elle le symptôme d’une fracture générationnelle ?

Karima Dirèche Clairement. Ce pays, où 45 % de la population ont moins de 25 ans, reste dirigé par des élites politiques qui, même en partie renouvelées et rajeunies, fonctionnent avec des référentiels et une rhétorique nationaliste obsolètes. En dépit des moyens énormes investis par l’État algérien ces dernières années dans le développement, dans les grands chantiers d’infrastructures, le problème du chômage des jeunes reste entier. Or c’est l’enjeu central pour l’Algérie de demain.

Quelles lignes de force se dégagent des secousses politiques qui refaçonnent le Maghreb depuis 2011 ?

Karima Dirèche Les peuples algérien, marocain, tunisien partagent le sentiment très fort de n’être pas être représentés par des élites politiques en échec, méprisantes et distantes. Une chose est sûre : la maturité politique affichée par les Algériens s’est nourrie de l’expérience de leurs voisins. Des traits communs se dégagent : d’abord une jeunesse désenchantée, éduquée, diplômée, mais au chômage. Cette génération exprime un grand désir de départ, de fuite ; son énergie, sa vitalité pourraient constituer un puissant carburant pour le futur : elles sont gâchées. Ces sociétés sont aussi traversées par un irrépressible besoin de respect des libertés individuelles. Cette demande s’affirme dans la revendication de séparation du religieux et du politique, dans l’aspiration à un espace privé où les orientations sexuelles, les options religieuses, la liberté de pensée pourraient s’exprimer sans entrave, sans intrusion d’acteurs religieux, de la police ou de l’État. La problématique LGBT commence par exemple à s’affirmer comme une question politique dans toute la région. Autre ligne de force : l’exigence démocratique, avec la demande d’un État de droit propre à protéger les citoyens de l’arbitraire.

Karima Dirèche Historienne, directrice de recherches au CNRS

Retrouvez l’intégralité de cet entretien sur humanite.fr
Entretien réalisé par Rosa Moussaoui

L’armée algérienne, une institution au cœur du pouvoir

Vendredi, 1 Mars, 2019

Gardienne du dogme nationaliste, l’institution militaire est sollicitée par les acteurs politiques pour garantir une transition propre à sortir l’Algérie de l’impasse actuelle.

Un fait inédit a eu lieu mardi dernier ! Le chef d’état-major et vice-ministre de la Défense, le général Ahmed Gaïd Salah, a dans un premier temps incriminé les manifestants anti-5e mandat, puis, surprise, ce passage, qui avait fait le tour des réseaux sociaux, a été retiré du discours publié sur le site du ministère de la Défense pour être remplacé par des propos apaisants. Entre-temps, il a été demandé aux rédactions de ne pas publier le passage en question.

Aucun président n’a été élu sans l’aval des militaires

La sortie du vice-ministre de la Défense, contraint d’atténuer son propos, a sans doute provoqué des grincements de dents au sein d’une institution qui, la main sur le cœur, affirme sa neutralité dans le jeu politique. Or, en dépit des déclarations d’usage destinées à rassurer, l’armée est au cœur du pouvoir depuis l’indépendance du pays. Hormis Houari Boumediene qui en était le chef, aucun président n’a été élu sans l’aval des militaires. La force et la cohésion de l’armée reposent sur un consensus politico-militaire hérité de la guerre d’indépendance algérienne, où le militaire a de tout temps primé sur le politique. C’est pour cette raison d’ailleurs que l’ex-premier ministre réformateur Mouloud Hamrouche, lui-même ancien militaire, rétorquait à ses détracteurs : « Je m’adresse à ceux qui gouvernent et à ceux qui les légitiment », à savoir les militaires.

Ébranlée et très marquée par les événements d’octobre 1988 où elle a été utilisée à des fins répressives, faisant plusieurs centaines de morts, avant de faire son mea culpa, l’armée algérienne, formée majoritairement de conscrits, n’est pas prête à refaire la même expérience. Et les politiques le savent. Elle tient – ses chefs ne cessent de le répéter – à l’un de ses principes fondateurs qui est de ne pas se couper du peuple : la majorité, pour ne pas dire la quasi-totalité de son commandement, est, à l’instar du candidat à la présidentielle, le général Ghediri, lui-même fils de mineur de l’Ouenza (près de la frontière tunisienne, à l’est du pays), issue de milieux populaires. Ébranlée, elle le fut une seconde fois durant l’été dernier, quand le puissant chef de la police algérienne, le général Abdelghani Hamel, candidat supposé à la succession d’Abdelaziz Bouteflika, a été limogé le 26 juin 2018, sort partagé quelque temps après par cinq autres généraux et plusieurs officiers de haut rang. On se demandait alors s’il ne s’agissait pas d’une sorte de ménage opéré dans les rangs de l’armée en prévision de l’élection présidentielle d’avril 2019. Outre qu’elle est l’un des principaux canaux d’ascension sociale et en raison de son rôle dans la lutte antiterroriste, l’armée reste paradoxalement, malgré des accusations récurrentes de corruption, la seule institution encore respectée en Algérie. Aussi, l’entraîner sur le terrain d’un affrontement avec des jeunes scandant à tue-tête « Armée-peuple contre le 5e mandat ! » est sans doute une ligne rouge que les militaires ne franchiront pas. C’est peut-être ce qui explique la marche arrière du général Gaïd Salah.

En cas de brusque aggravation de la crise, l’armée, sollicitée par tous les acteurs politiques pour garantir une transition, reste une institution incontournable. Les fins de non-recevoir affichées par le général Gaïd Salah, face à l’opposition politique qui l’interpellait pour assurer une transition et empêcher ainsi la poursuite de l’État-Bouteflika, ne sont plus d’actualité, alors que des millions d’Algériens sont dans la rue. L’armée reste néanmoins face à ses responsabilités.

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