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22 février 2019 5 22 /02 /février /2019 05:53
Il y a danger et imposture à assimiler comme Macron antisionisme et antisémitisme

L'assimilation par Macron de l'antisionisme à l'antisémitisme, et même à la forme moderne d'antisémitisme, son annonce le 20 février 2019 au dîner du CRIF, une organisation communautaire française proche actuellement du Likoud israélien et de la politique de Netanyahou, d'un accord pour la définition de l'antisémitisme promue par "l'Alliance internationale pour la mémoire de l'Holocauste", très proche des positions du gouvernement israélien, qui assimilerait critique de l’État d'Israël, antisionisme, et antisémitisme, ferait rentrer potentiellement sous le coup de la sanction de la loi contre ce racisme particulier, violent, tenace et dangereux qu'est l'antisémitisme des opinions exprimées contre Israël, nous semble particulièrement grave. 

Ce n'est pas nouveau chez Macron, il avait déjà tenu ce discours en juillet 2018 pour la commémoration des 75 ans de la Rafle du Vel d'Hiv en présence de Netanyahou, ainsi intronisé représentant des Juifs de France.

Dominique Vidal rappelait les mots de Macron en septembre 2018 pour une interview à Rouge Finistère, le journal de la fédération du PCF du Finistère:
 
"« Nous ne cèderons rien à l’antisionisme car il est la forme réinventée de l’antisémitisme. »
C’était la première fois qu’un chef de l’État reprenait à son compte cet amalgame inacceptable entre une opinion parfaitement licite, qui conteste la réponse de Theodor Herzl à la « question juive », comme on disait à l’époque, et un délit, puni, comme toutes les formes de racisme, par les lois de la République. Ce faisant, il commettait à la fois une erreur historique et une faute politique."

Nous ne nions pas que certains courants antisionistes sont antisémites et sommes même très inquiets de voir que, sur les réseaux sociaux, dans la fachosphère, l'antisionisme peut être le prétexte et le maquillage de l'antisémitisme. 

Nous ne nions absolument pas la réalité et la gravité de l'antisémitisme, le nombre inquiétant de passages à l'acte antisémites (profanations, croix gammées, insultes, agressions, etc) venus de différents segments de la société française et des sociétés européennes.  Nous sommes révoltés par ces résurgences de la bête immonde, du racisme en général et de ce racisme avec des traits singuliers en particulier. En même temps, ce racisme particulier, plus ou moins affirmé et assumé, qu'est l'antisémitisme, n'a jamais vraiment disparu dans la société française, même s'il nous semble minoritaire. 

Mais comme l'écrit le MRAP dans un communiqué le 21 février:

 Si nous n'oublions pas " que certains courants antisionistes sont de fait antisémites… il appartient au juge de les sanctionner. Les lois actuelles le permettent. Il faut les appliquer avec détermination. Les tribunaux ne s’y trompent pas qui ont su reconnaître derrière certaines déclarations "antisionistes" la réalité de l’antisémitisme et les condamner. Mais au nom du sionisme d’autres courants politiques justifient une politique d’apartheid inscrite en 2018 dans la loi fondamentale en Israël. Critiquer la politique israélienne menée au nom du sionisme, condamner l’occupation et la colonisation des terres palestiniennes, réclamer l’application de sanctions devant le refus permanent des autorités israéliennes de respecter le droit international n’a rien à voir avec l’antisémitisme".

Le sionisme et l'antisionisme sont devenus des concepts flous, qu'il faudrait à notre sens d'ailleurs se dispenser d'employer rapidement pour bien savoir de quoi on parle.

Il y a des grandes différences entre le sionisme théorisé comme projet nationaliste d'une Terre et d'un État pour un Peuple en diaspora et souvent persécuté de Théodore Herzl, le "sionisme" mis en pratique par les Israéliens dans les années 40-50-60 comme volonté de défense, d'expansion, voir d'expulsion et de colonisation, des Israéliens face aux Palestiniens et aux Arabes, le sionisme fondée par la religion, le retour à la terre sacrée des Juifs ou la nécessité d'un grand Israël pour faire revenir le messie, le "sionisme" de l'Européen ou de l'Américain pro-israélien, celui de l'Israélien pour qui Israël est simplement une réalité fragile, une population de concitoyens, une patrie et un lieu de vie et de racines, qu'il faut défendre et protéger contre des menaces sérieuses.

Être sioniste, ce peut aujourd'hui être simplement attaché à l'existence et à la sauvegarde des intérêts essentiels du peuple israélien. Est-ce que cela veut dire vouloir prolonger la négation du droit à un État, à l'autodétermination des Palestiniens, le soutien à une politique coloniale, d'oppression, d'apartheid? Pas forcément. Ou disons du moins alors que le mot recouvre des réalités d'attitudes très différentes et contradictoires. Inclue t-on d'ailleurs dans Israël les Palestiniens, les non Juifs ou non, sachant que le projet sioniste originel est ambivalent sur l'inclusion des non-juifs dans la nation israélienne? 

Dans l'histoire, et jusqu'à aujourd'hui, beaucoup de Juifs ont été antisionistes, en Europe, et même en Israël, avant 1948 par refus du communautarisme et du nationalisme fondée sur une communauté religieuse, par souci d'intégration dans une communauté nationale civique et plus large, pour des raisons religieuses, ou par internationalisme, universalisme, progressisme, et projet révolutionnaire à mettre en œuvre dans son pays. Avant la seconde guerre mondiale, on peut même dire que la majorité des Juifs d'Europe ne se retrouvaient pas dans l'idée que l'avenir du peuple juif se jouait en et par le "retour" en Palestine. Aujourd'hui encore, beaucoup de personnes de culture juive d'Israël, d'Europe ou d'Amérique condamnent avec une grande lucidité et vigueur la politique coloniale de l’État d'Israël, ses violations des droits de l'homme, son cynisme dans la violation des droits des Palestiniens. Sont-ils antisémites? Ce n'est pas sérieux de le prétendre. Comme ce n'est pas sérieux de prétendre que les militants qui combattent le racisme au quotidien, et parmi les racismes, cette forme particulière, insidieuse et trop tragiquement attestée dans l'histoire, sont "à demi antisémites", antisémites sans le savoir ou tout à fait antisémites, parce qu'ils déploient aussi une partie de leur activité militante à dénoncer les entorses au droit international et aux droits des peuples à disposer d'eux-mêmes de l’État israélien, la politique coloniale des gouvernements israéliens, l'emprisonnement des enfants, leur exécution, les massacres de manifestants désarmés à Gaza ou en Cisjordanie. Ce n'est évidemment pas un combat contre les Juifs mais pour des valeurs universelles, la paix, et pour l'avenir et l'intérêt des Israéliens eux-mêmes dans cette région. Des Israéliens de gauche, partisans de la Paix, lucides et courageux, l'ont compris eux aussi. 

A l'inverse, nous n'avons aucune leçon de lutte contre l'antisémitisme à recevoir des Netanyahou, Trump et consorts, de ceux qui soutiennent leur politique ici en France ou en Israël, dans la relation aux Palestiniens et au droit international. Netanyahou a pris des éléments d'extrême-droite, fascistes et racistes dans son gouvernement, capable des déclarations les plus odieuses et les plus menaçantes contre les Palestiniens. C'est Avigdor Lieberman, ministre de la défense de Netanyahou jusqu'en 2018, qui comparait le poète palestinien Mahmoud Darwich à Hitler, qui demandait la grâce pour Elor Azaria ce militaire israélien ayant abattu dans le dos un palestinien à Hébron, qui demandait le boycott des magasins et affaires tenus par des Arabes palestiniens en Israël, et tant d'autres politiques d'oppression et de ségrégation mises en pratique.  C'est Ayelet Shaket, ministre de la justice de Netanyahou qui en pleine guerre de Gaza en 2014 postait sur sa page Facebook où elle qualifiait les enfants des mères palestiniennes de "serpents" à éliminer:

«Ce sont tous des combattants ennemis, et leur sang devrait leur retomber sur la tête. Cela inclut également les mères de martyrs, qui les envoient en enfer avec des fleurs et des baisers. Elles devraient suivre leurs fils, rien ne serait plus juste. Elles devraient partir, tout comme les maisons dans lesquelles elles ont élevé les serpents. Sinon, d'autres petits serpents y seront éduqués»             

A l'inauguration de la nouvelle ambassade américaine à Jérusalem annexée, le 14 mai 2018, il y avait à côté de Benyamin Netanyahou les pasteurs évangéliques protestants américains John Hagee et Robert Jeffrees. Le premier, rappelle le journaliste Eric Alterman dans Le Monde Diplomatique de février 2019 ("A rebours de la politique proche-orientale de Donald Trump. Israël s'aliène les Juifs américains"), considère qu'Adolf Hitler était le "bras armé de Dieu"; le second estime que tous les Juifs sont destinés à l'enfer. L'un et l'autre animent le courant le plus favorable à Israël au sein de la société américaine: celui des chrétiens conservateurs sionistes". 

Ce n'est pas un micro-phénomène: Netanyahou était un des seuls chefs d’État présent à l'intronisation comme président du Brésil du militaire fasciste et raciste Bolsonaro, avec le Victor Orban, le chef de l'extrême-droite au pouvoir en Hongrie avec qui Netanyahou entretient les meilleures relations comme avec l'ensemble du groupe de Visegrad dominée par l'extrême-droite. 

Cela peut paraître étonnant mais, on le sait notamment depuis l'ancien homme de Vichy antisémite Tixier-Vignancour, l'extrême-droite antisémite peut soutenir très chaleureusement le projet national israélien, jusque dans ses dimensions les plus impérialistes et colonialistes, parce qu'il procède d'une politique nationaliste de la force et de la volonté de puissance, parce qu'il tient en respect, mate ou opprime une autre catégorie détestée, les arabes et/ou les musulmans, parce qu'ils préfèrent savoir les Juifs en Israël qu'en Europe ou aux États-Unis et sont ennemis du métissage. Inversement, Netanyahou peut voir un reflet de son propre nationalisme affairiste à dimension raciste dans ces dirigeants d'extrême-droite, y compris Trump. 

Donc l'équivalence antisionisme-antisémitisme est très approximative, relève même de la part de Macron et du CRIF d'une forme de terrorisme intellectuel ( "tu ne critiqueras pas la politique de l’État israélien car sinon tu es un antisémitisme" ) qui fragilise objectivement l'efficacité de la lutte contre l'antisémitisme, instrumentalisée pour soutenir la politique de la droite et de l'extrême-droite israélienne, alors que cette lutte contre l'antisémitisme s'accommode mal d'un statut d'exception pour l’État d'Israël et d'un engluement dans l'occupation, la ségrégation, l'humiliation et la répression des Palestiniens incapable de préparer une coexistence pacifique durable. 

L'offensive contre la critique de la politique coloniale israélienne et l'action de solidarité internationale pour le droit des Palestiniens a commencé avec la criminalisation par Michèle Alliot-Marie en 2010 de BDS, la campagne prenant le modèle de la lutte contre l'apartheid en Afrique du Sud Boycott Désinvestissement Sanction, soutenue des juifs israéliens progressistes et anti-colonialistes, sous prétexte que BDS serait d'essence "antisémite", directive de la ministre de la justice Alliot-Marie qui Christiane Taubira n'a pas retirée.

Pour ma part, je trouve que ça n'a pas de sens aujourd'hui, et que c'est même dangereux, de remettre en cause l'existence de l’État d'Israël, la présence juive en Israël, même si l'on peut discuter des fondements religieux voire "raciaux" de cet État, et je comprends l'attachement affectif et symbolique de beaucoup de personnes d'origine juive à Israël, c'est normal au vu de l'histoire, des liens familiaux. L'antisionisme radical qui remettrait en question l'existence même de l'Etat d'Israël et du peuple israélien, qui existe maintenant depuis plusieurs générations et plus de 70 ans, ne me semble donc pas légitime, même si au départ ce pouvait être une opinion tout à fait soutenable, notamment du point de vue des Palestiniens et du point de vue du refus du colonialisme. On ne peut pas nier le droit à l'existence des Israéliens, mais on ne peut pas nier non plus le droit à l'existence, à l'égalité des droits, à la paix, à la liberté et à la sécurité, à l'auto-détermination, des Palestiniens, et c'est pourtant ce que les zélés défenseurs de la politique de Netanyahou et des gouvernements israéliens font.    

N'oublions pas que de grands intellectuels ou dirigeants politiques de gauche en Israël, même sionistes modérés comme Zeev Sternhell, Avraham Burg, ancien président travailliste de la Knesset, et bien d'autres encore, alertent sur l'évolution de la vie politique et sociale israélienne, gangrénée par l'occupation et le projet colonial, vers une forme de racisme d’État et de remise en cause des libertés et de l'égalité des droits.

cf.

Zeev Sternhell, historien israélien de gauche : « En Israël pousse un racisme proche du nazisme à ses débuts »

Cela devrait aussi nous interroger. 

Nous sommes aussi indignés de voir que dans certains discours politiques et médiatiques les Français d'origine arabe ou de culture plus ou moins musulmane sont soupçonnés en bloc, majoritairement ou très fortement d'être tentés et séduits par l'antisémitisme, a fortiori s'ils ressentent comme une injustice flagrante la politique de l’État d'Israël vis-à-vis des Palestiniens et l'impunité dont elle bénéfice. Ce discours qui oppose des parties de la population française entre elles, qui voudraient mettre à la marge de la République et de ses valeurs une partie de la population française, en vertu de son origine, a des dimensions fantasmatiques, xénophobes, et est tout sauf une garantie d'unité nationale et républicaine. Là, des gens comme Emmanuel Valls jouent carrément avec le feu!

Nous sommes scandalisés d'entendre les couplets sur le prétendu "antisémitisme" latent des critiques de la politique israélienne venues de la gauche qui défend le droit international et les intérêts du peuple palestinien par souci de justice et anti-colonialisme, Parti communiste, France Insoumise, NPA, EELV ou autres.

Pour ce qui est du Parti Communiste, qui depuis le début de son histoire a toujours combattu toutes les formes de racisme, y compris dans le colonialisme, qui a toujours combattu aussi les idées d'extrême-droite et antisémites, y compris en payant le prix du sang pendant la seconde guerre mondiale, qui a compté énormément de militants résistants, de militants et de dirigeants d'origine juive, ce discours est particulièrement mensonger, insultant et malhonnête et renvoie à une dangereuse confusion des rôles et des valeurs qui ne sert pas elle aussi la cause de la lutte contre le racisme et l'antisémitisme.     

Ismaël Dupont  

 

   

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