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19 janvier 2019 6 19 /01 /janvier /2019 06:34
Un grand débat à réponses prédéterminées et à questions confisquées - L'Humanité, 18 et 19 janvier, Grégory Marin

« Grand débat » . Le chef de l’Etat parle beaucoup, mais n’entend toujours pas

Samedi, 19 Janvier, 2019

Après plus de six heures d’échanges entre le président de la République et les maires occitans, qui ont abordé des questions essentielles comme le pouvoir d’achat ou la fiscalité, aucune inflexion réelle de la politique gouvernementale n’est à noter.

Vendredi, à la veille de l’acte X de la mobilisation des « gilets jaunes », le président de la République a tenu le deuxième rendez-vous de son tour de France devant les maires, à Souillac, dans le Lot. Devant 600 élus venus des 13 départements de la région Occitanie (Ariège, Aude, Aveyron, Gard, Haute-Garonne, Gers, Hérault, Lot, Lozère, Hautes-Pyrenées, Pyrénées-Orientales, Tarn, Tarn-et-Garonne), il a réédité son « marathon », plus de six heures de questions-réponses dans la salle des fêtes de la ville. Un exercice de haute voltige digne d’un grand oral de l’ENA... mais dans la droite ligne de toutes les interventions de ce gouvernement technocratique. Malgré le portrait catastrophique brossé par nombre de maires, d’accord avec le chef de l’Etat pour parler de la triple fracture «sociale, démocratique, économique », sa réponse est conforme à la posture macronienne depuis 18 mois: « on garde le cap ». Car, a-t-il dit peu avant de conclure, à 22 heures passées, « on ne peut sortir de ce débat avec toujours plus de dépenses, sans réelle volonté de changement (...) Le changement profond ce n’est pas d’accroître la dette. » Une continuation de sa politique pour laquelle il aimerait enrôler ces élus de terrain: « Merci d’être à nos côtés », « nous allons faire ensemble »...

Le maire invitant, Jean-Michel Sanfourche (Les Républicains) avait pourtant lancé le débat en estimant que « trop de concitoyens ne peuvent plus vivre dignement ». Et de critiquer vertement les baisses d’allocations dont il demande le « rétablissement », comme l’Aide personnalisée au logement (APL) par exemple. Mais comme dans l’Eure en début de semaine, Emmanuel Macron a douché les attentes dès sa première intervention, avant même le premier tour de parole des maires évoquant des questions vitales pour nos concitoyens, « ceux qui manifestent et ceux qui ne manifestent pas », aurait dit un ancien premier ministre. « Avoir un projet pour la nation, ce n’est pas faire droit à toutes les demandes », a lancé le chef de l’Etat en préambule. Une manière de dire qu’il ne faut pas s’attendre à grand-chose?

« Nous attendons des preuves », a semblé lui répondre le maire (PS) de Cahors, Jean-Marc Vayssouze. A l’instar de ce maire, nombreux sont les élus à réclamer « une véritable politique d’aménagement du territoire », critiquant notamment très fortement la loi Notre. Car au-delà du « folklore » rural et de ses spécificités - ici, il a été longuement question de la gestion de la présence de l’ours-, ces questions sont essentielles dans des territoires enclavés. Les infrastructures, routières, mais surtout ferroviaires, ont été plusieurs fois citées comme insuffisantes ou vieillissantes, quand elles ne sont pas inexistantes. Emmanuel Macron a répondu qu’il privilégierait, conformément à la loi qu’a redigée et fait voter son gouvernement, « la mobilité du quotidien. Tout le monde n’aura pas son TGV pour Paris ou son aéroport. » Il assure vouloir travailler sur le réseau « existant ». Dommage que la discussion ne soit pas venue en Normandie, où une rénovation de « l’existant » éviterait peut-être l’énorme investissement d’une ligne à grande vitesse Paris-Le Havre.

Les élus ont aussi fait remonter de leurs communes une préoccupation majeure de leurs habitants, star des cahiers de doléances: le pouvoir d’achat. Seule bonne nouvelle annoncée par le président, « on ne touchera pas à la pension de réversion », a-t-il déclaré, sans dire comment cette mesure qui revient de manière récurrente avec insistance, sera assurée. Pour le reste, toujours pas de réelles augmentations de salaires en vue, a tranché le chef de l’Etat. « Un couple qui vit du SMIC gagnera 100 euros de plus dès ce mois-ci », explique-t-il encore. Même si l’arnaque a déjà été éventée... Le chef de l’Etat fait œuvre de pédagogie, car il ne compte pas proposer autre chose que la politique qu’il a déjà mise en œuvre. L’emploi? C’est évidemment l’entreprise, selon Emmanuel Macron, qui est en premier lieu « créateur d’emplois ». « De l’emploi public on en a créé assez... » Il renvoie vers « les ordonnances travail prises en début de quinquennat ». Pour l’efficacité, on relira les chiffres du chômage. Quant à l’indemnisation du chômage, assurant que « certains vivent mieux en faisant des aller-retour qu’en restant dans un emploi fixe, ils utilisent un système qu’on a créé », le président Macron plaide pour une accélération de la réforme de l’assurance-chômage. Enfin, l’exécutif, comme en témoigne le « mode d’emploi » à destination des organisateurs du « Grand débat », a fait du « coût du travail » une boussole. « On paie mieux ceux qui travaillent », explique Emmanuel Macron, argumentant que si la CSG a augmenté (« Ce sont toujours les perdants qui râlent »...) c’est «parce qu’on a baissé les cotisations salariales. Cela va dans le sens de la valorisation du travail. » Mais présente de forts risques quant au financement de la protection sociale.

En matière de fiscalité, sans surprise, la suppression de la taxe d’habitation a bien évidemment été mise en avant par les maires, qui voient leurs budgets amputés de cette ressource. C’est un impôt injuste, dit en substance Emmanuel Macron: prenant pour exemple deux personnes qui vivraient dans deux studios de même taille, « selon que vous gagnez un ou trois vous payez la même chose ». D’où la volonté de supprimer cet impôt, explique-t-il. Dans ce cas, quid de la TVA (dont l’établissement à 5,5% pour les produits de première nécessité figure dans les revendications des « gilets jaunes »), au même taux selon « que l’on gagne un ou trois »? Le chef de l’Etat a eu beau assurer qu'« on a une fiscalité en France qui est redistributive », la majorité des Français sera surtout d’accord avec la fin de sa deuxième intervention sur le sujet: les « vraies inégalités », dit-il, sont « l’inégalité de destin et d’accès au travail »... Mais s’il n’y a « pas de tabou » en matière fiscale, la ligne rouge est toujours d’actualité. « Ce n’est pas le rétablissement de l’ISF qui règlera le problème » du chômage de masse, estime le chef de l’Etat. Cet impôt a « été maintenu pour l’immobilier », a-t-il souligné, estimant que « le sujet, c’est est-ce qu’on veut aider nos entreprises à créer des emplois ? (…) J’assume cette politique! » Au tout début de son intervention, Emmanuel Macron avait estimé que ce débat devait aider à « trouver cette part de consensus dont nous avons besoin ». Sur cette question, il est tout trouvé: selon un sondage IFOP publié le 6 janvier par Le Journal du dimanche, 77% des Français plébiscitent le rétablissement de l’ISF... comme 61% des électeurs de La République en marche...

Un grand débat à réponses prédéterminées et à questions confisquées - L'Humanité, 18 et 19 janvier, Grégory Marin

« grand débat ». Le gouvernement invente le questionnaire à choix contraints

Vendredi, 18 Janvier, 2019

Le « kit méthodologique » à destination des maires les incite à organiser des débats « neutres et impartiaux »... avec des questions biaisées.

Vendredi, doit se tenir la deuxième étape présidentielle du « grand débat » à Souillac (Lot), devant les maires d’Occitanie. Les autres sont appelés, dans une lettre du ministre des Collectivités territoriales, Sébastien Lecornu, à organiser leur propre débat « dans des conditions qui garantissent sa neutralité et son impartialité ». En tant que « figure familière de nos concitoyens », estime-t-il, c’est à eux de « créer cette animation démocratique ». Les plus aventuriers peuvent encore « mettre à disposition un cahier ou des formulaires d’expression citoyenne », mais s’ils ne sont pas à l’aise, les technocrates macronistes leur ont concocté un « kit méthodologique ». Un vade-mecum qui, sous couvert de « neutralité », martèle la « pédagogie » néolibérale sur les quatre grands thèmes retenus pour le « grand débat ».

Démocratie et citoyenneté. Le renouvellement démocratique est un questionnement récurrent des gilets jaunes. Las ! Rien ici hormis le catéchisme gouvernemental rappelant le projet de loi sur l’interdiction du cumul des mandats, la réduction du nombre de parlementaires et l’introduction d’une dose de proportionnelle. Et, en dehors du service civique et du consentement à l’impôt ou de la participation à la vie associative, aucune piste de développement de la citoyenneté. Pire, ce volet mêle laïcité, communautarisme, incivilité, immigration et intégration, vantant la loi Collomb « pour une immigration maîtrisée »…

Transition écologique. Ici, pas d’attaque frontale contre « ceux qui fument des clopes et roulent au gasoil », comme dirait le porte-parole du gouvernement, Benjamin Griveaux. Mais une série de rappels des « mesures mises en place depuis dix-huit mois » : l’aide à l’achat d’un véhicule propre qui « permet de réduire de 30 % la facture de carburant », le « chèque énergie », le crédit d’impôt sur les dépenses d’isolation… ou le covoiturage. La révolution verte attendra.

Organisation de l’État et des services publics. Cela commence comme une ode aux « 5 480 202 agents publics (qui) travaillent au service des citoyens ». Mais, très vite, les questions susurrées aux maires font bondir : pour éviter des déplacements et des coûts inutiles, « quels services souhaiteraient-ils (les citoyens) voir rendus accessibles par Internet en priorité » ? Revient une question très chère aux quinquennats de Sarkozy et Hollande : « Pensez-vous qu’il y a trop d’échelons administratifs en France ? »

Fiscalité et dépenses publiques. Ce chapitre lie niveau élevé de l’impôt et de la dépense publique : « Malgré le niveau élevé de prélèvements obligatoires, la France est en déficit depuis 1974 », rappelle ainsi le document, détaillant qu’« en 2017, pour 100 euros perçus par les administrations publiques, elles en ont dépensé 105 ». Traduction : l’État coûte trop cher… mais pas le gouvernement et les élus puisque « sur 1 000 euros de dépenses publiques, l’ensemble des dépenses relatives à l’Assemblée nationale, au Sénat et au gouvernement représente un euro ». Pas un mot, en revanche, dans le document, des 100 milliards que coûte l’évasion fiscale chaque année. Une réponse que les – trop rares – gilets jaunes qui participeront au débat apprécieront. Tout comme ils savoureront ces rappels, miroir inversé de leurs revendications : « Les Français bénéficient de prestations sociales importantes » ou « le poids des impôts et des cotisations sociales est un enjeu pour la compétitivité de l’économie française ». Avant de répondre à des questions complètement « neutres » comme : « Afin de financer les dépenses sociales, faut-il selon vous reculer l’âge de la retraite, augmenter le temps de travail, augmenter les impôts ou revoir les conditions d’attribution de certaines aides sociales. Et lesquelles ? » On appelle cela un questionnaire à choix contraints.

Grégory Marin

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