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11 janvier 2019 5 11 /01 /janvier /2019 06:29
Actes Sud, 2019, 8€50 1524, les pauvres se soulèvent dans le sud de l’Allemagne. L’insurrection s’étend, gagne rapidement la Suisse et l’Alsace. Une silhouette se détache du chaos, celle d’un théologien, un jeune homme, en lutte aux côtés des insurgés. Il s’appelle Thomas Müntzer. Sa vie terrible est romanesque. Cela veut dire qu’elle méritait d’être vécue ; elle mérite donc d’être racontée.

Actes Sud, 2019, 8€50 1524, les pauvres se soulèvent dans le sud de l’Allemagne. L’insurrection s’étend, gagne rapidement la Suisse et l’Alsace. Une silhouette se détache du chaos, celle d’un théologien, un jeune homme, en lutte aux côtés des insurgés. Il s’appelle Thomas Müntzer. Sa vie terrible est romanesque. Cela veut dire qu’elle méritait d’être vécue ; elle mérite donc d’être racontée.

Éric Vuillard « L’écriture n’affranchit pas de la loi du monde »

Jeudi, 10 Janvier, 2019

Dans son dernier livre, Éric Vuillard raconte l’histoire inachevée d’une guerre civile dans l’Allemagne du XVIe siècle, entre les tenants de l’ordre social établi et ce qu’on appelle la plèbe. Entretien.

Il y a trois ans, dans 14 Juillet, vous vous attachiez à donner corps à ceux qui prirent la Bastille. Il s’agissait d’éclairer en profondeur ce moment clé de notre histoire. Aujourd’hui, avec la Guerre des pauvres, vous abordez un chapitre, moins connu en France, de la lutte des classes en Allemagne au XVIe siècle. Pourquoi ce choix ?

ÉRIC VUILLARD La Guerre des pauvres raconte un soulèvement en 1525, pendant la ­Réforme, qui a eu quelques conséquences. Mais le livre ne s’en tient pas à un seul événement. Il s’agit avant tout de suivre un mouvement, de raconter l’histoire inachevée de la guerre civile entre les tenants de l’ordre social et ceux qu’on appelle la plèbe.

L’événement de 1525 est une insurrection de paysans, de petits commerçants, d’artisans pauvres, de vagabonds. Cet aspect composite nous fait signe. On y assiste à un mouvement désorganisé, livré aux ­hésitations. La révolte s’achève sur une féroce répression, tout autre chose que le 14 juillet. L’ampleur des violences est une mesure, et le fait que la Réforme s’y fracture est un avertissement. En matière d’égalité, on n’ira pas plus loin que lire la Bible en langue vulgaire et démocratiser les fonctions sacerdotales.

La figure de Thomas Müntzer est fascinante, en ce qu’il prend radicalement la tête du parti des humiliés et des offensés au nom de Dieu, c’est-à-dire avec les moyens du bord idéologiques de son temps. En quoi vous paraît-elle exemplaire ?

ÉRIC VUILLARD En effet, passer par le christianisme, c’est faire avec les moyens du bord, et Müntzer y recourt ardemment. Mais, après tout, on peut penser que les Évangiles sont un prétexte, une issue. Il faut échapper à une hiérarchie séculaire, rompre avec ses discours. Le christianisme, qui se manifeste alors comme un verrou de l’ordre social, en est un. Celui de l’homme ordinaire, qui va bien au-delà de la Réforme luthérienne, est une véritable révolution sociale.

Cette révolte, qui s’inscrit dans un vaste mouvement commencé en Angleterre deux cents ans plus tôt, a cela de singulier qu’elle est l’une des premières à s’appuyer sur un corps de doctrine, un christianisme pris au sérieux dans toutes ses conséquences. Auparavant, les jacqueries n’ont pas laissé de témoignage marquant de leurs principes, et les révoltes serviles ne semblaient qu’une façon de reprendre sa liberté. Müntzer réclame autre chose. Il exige le renversement de l’ordre social. Pour la première fois, une masse d’hommes en colère ne se contentent pas de brûler des châteaux. Ils font des projets.

La rivalité avec Luther n’est-elle pas capitale dans son cas ? Ne s’agit-il pas alors de deux visions de la Réforme ?

ÉRIC VUILLARD Luther se réclame lui aussi de l’égalité, mais il a besoin d’appuis pour stabiliser la Réforme. Et puis, sa révolte est plus subjective, morale, religieuse. Au départ, il est seul, c’est avant tout un conflit intime, il prie, il digère mal, sa conscience le tourmente. Sa révolte spirituelle ouvrira la danse. Müntzer, lui, est emporté par un mouvement ; il prend la tête d’une révolte qui commence par un refus de corvée. La dimension religieuse sert de catalyseur, c’est une langue alors disponible, on puise dans la Bible des mots auxquels la colère redonne sens.

Dans les deux cas, il y a les mots. Luther et Müntzer sont de prodigieux écrivains. Les 95 thèses sont un brûlot d’une vigueur étourdissante. C’est à la fois rationnel, emporté, net, mordant. Et ce petit bout de papier fait basculer l’histoire du monde. La prose de Müntzer est plus galvanique encore. Il y a en elle une ardeur insolite, une vraie force poétique. Ce sont des mots qui ont changé les choses, et on peut sentir presque physiquement leur puissance d’action. En cela, les écrits de Müntzer appartiennent à la littérature : ils sont une parole vive.

Il y a eu, en 1850, la parution de la Guerre des paysans en Allemagne, de Friedrich Engels, un classique du marxisme et, plus près de nous, cette pièce de théâtre de l’Allemand Dieter Forte, Martin Luther et Thomas Müntzer, ou les débuts de la comptabilité. Ces ouvrages vous ont-ils été utiles ? Si oui, en quel sens ?

ÉRIC VUILLARD L’ouvrage d’Engels est une ancienne lecture, une étude importante et pionnière. Mais c’est avant tout la prose de Müntzer qui m’a marqué. Il n’existe pas de pensée sans style, sans rythme. La langue de Müntzer est en surchauffe, elle ne relâche jamais son rapport à la vérité. C’est cela qui m’a le plus troublé, le plus exposé. Au fond, pour prendre un exemple célèbre, ce qui est fascinant dans le Rouge et le Noir, c’est combien l’écriture de Stendhal épouse la trajectoire de ­Julien Sorel. Le style heurté, haletant du roman, le piqué de sa prose sont homogènes aux hésitations constantes de Julien, à sa situation ­fragile, précaire : faut-il prendre la main de madame de Rênal ? Non, ce n’est pas possible, mais si, il va le faire, il le doit, il le fait… Ces réticences, ces décisions prises dans le feu de l’action sont le tremblement réel du livre. Tout y est passager, flux de conscience, chaque minuscule contradiction reflète sa vie entière. À chaque instant, Julien Sorel doit trancher contre le fils de scieur de bois qu’il est, pour son cœur qui proclame qu’il ne l’est pas, qu’il peut tout exiger, tout avoir. Et le staccato de la narration, l’écriture rapide, suffocante, nous embarque dans le cours alerte de sa brève et tragique existence. À mon tour, je voulais accompagner Thomas Müntzer, être avec lui jusqu’à l’échafaud, sentir le sang battre à mes tempes.

Votre écriture a quelque chose d’un lyrisme électrique constant dans l’évocation de temps révolus, aussi bien dans Congo que dans l’Ordre du jour, entre autres. Vous êtes-vous donné pour mission de reprendre, un par un, les chapitres de l’histoire de l’humanité dans le sens d’un dévoilement sans peur de l’injustice et de la domination ?

ÉRIC VUILLARD Je tâtonne, chaque livre vient au gré de mes lectures. Soudain, je tire un fil ; je le tire en écrivant, c’est en écrivant que les choses s’avivent. Mais une direction se dessine en effet. Si on considère que l’histoire n’est pas terminée, on la raconte autrement. On ne peut plus être extérieur à elle, on est dans le courant, embarqué. L’histoire de la domination est un conflit, et ce conflit est en cours. On ne peut donc pas se tenir en marge, comme si l’écriture était une activité autarcique, inoffensive. Le fait d’écrire n’affranchit pas de la loi du monde.

Que vous inspire l’actuel mouvement de protestation des gilets jaunes ? N’est-ce pas, toutes proportions gardées, un nouvel épisode, sous d’autres formes, certes, de ce à quoi vous vous efforcez de donner visage ?

ÉRIC VUILLARD On s’imagine volontiers que le passé éclaire le présent, cela rassure, mais c’est l’inverse qui se produit, le présent ranime le passé, sans cesse, c’est lui qui le fait revivre. Ce sont les gilets jaunes qui réveillent l’homme ordinaire du XVIe siècle, et qui nous enseignent le pas qui lui a manqué.

Entretien réalisé par Muriel Steinmetz

« Ce n’est pas Dieu qui se soulève »

Jeudi, 10 Janvier, 2019

La Guerre des pauvres Éric Vuillard Actes Sud, 80 pages, 8,50 euros
Comment Thomas Müntzer, « homme à la foi amère », en citant les Évangiles, a pu prendre la tête d’une révolte paysanne au cœur de la Réforme.

Avec 14 Juillet (Actes Sud, 2016), Éric Vuillard rendait la prise de la Bastille à ses artisans essentiels. Dans la Guerre des pauvres, mince volume annoncé tardivement, discrètement sorti ces jours-ci, il revient sur la révolte religieuse et sociale galvanisée par le théologien Thomas Müntzer (1489-1525). Le romancier opère d’entrée de jeu un retour en arrière en quelques pages concises sur des figures phares du passé, entre autres celle de l’Anglais John Wyclif (1330-1384) qui, deux siècles plus tôt, « ouvre ce qui allait devenir la Réforme ». En 1525, Thomas Müntzer, « l’homme à la foi amère », mènera, en pleine Réforme protestante, le soulèvement de l’« homme ordinaire » (paysans et pauvres des villes, hommes et femmes du peuple, héros anonymes). Ce soulèvement devient à son contact « social, enragé ». Ces « exaspérés jaillissent un beau jour de la tête des peuples comme les fantômes sortent des murs ». Ce peuple n’est pas muet, il « pue, il grogne, mais il pense aussi ». On suit au plus près Müntzer, orphelin précoce d’un père tué « sur les ordres du comte de Stolberg, certains disent pendu, d’autres brûlé ». La prose de Vuillard est saturée par la présence de Müntzer, la cadence de son verbe tiré des Évangiles.

Les instantanés du soulèvement

Cet homme vif et sombre rêve d’un monde sans privilèges, sans propriété, sans État. Éric Vuillard passe au crible les instantanés du soulèvement, même si Müntzer le juge prématuré. Il lui fait dire : « Soulevez les villages et les villes, et surtout les compagnons mineurs et autres braves garçons, qui seront bien utiles. » On découvre les châteaux dévastés et la négociation comme technique de combat. « Ce ne sont pas les paysans qui se soulèvent, c’est Dieu ! » aurait dit Luther, et Vuillard d’écrire : « C’étaient bien les paysans qui se soulevaient. À moins d’appeler Dieu la faim, la maladie, l’humiliation, la guenille. » Il ajoute : « Ce n’est pas Dieu qui se soulève, c’est la corvée, les censives, les dîmes, la mainmorte, le loyer, la taille, le viatique, la récolte de paille, le droit de première nuit, les nez coupés, les yeux crevés, les corps brûlés, roués, tenaillés. » M. S.

La guerre des pauvres: Eric Vuillard écrit sur la révolte protestante égalitariste de Thomas Müntzer : L'écriture n'affranchit pas de la loi du monde (L'Humanité, 10.10.2019)

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