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26 décembre 2018 3 26 /12 /décembre /2018 07:44
Dans le Lot, un ex-chef de gare engagé sur toute la ligne (Libération, Sylvain Mouillard, 25 décembre 2018)

Pour finir l’année, «Libération» a choisi de suivre des personnes engagées dans un combat local, héros du quotidien. Aujourd’hui, Jacques Montal, retraité de la SNCF, qui mène la mobilisation en faveur de la desserte locale et le passage du train de nuit dans son village.

Il est 19 heures, un mercredi de décembre à Assier, patelin de 700 âmes dans le Lot, au milieu des causses verdoyants du Quercy. La pluie qui tombe, l’épicerie qui ferme, les travailleurs qui rentrent à la maison. Et les trois restaurants du village aux portes désespérément closes ce jour-là. On attend le train de nuit pour remonter à Paris, censé se pointer à 0 h 29. Autant dire que la soirée sent le sapin.

On se dirige vers un portail à quelques pas de l’église Saint-Pierre, cinq siècles au compteur. Au fond d’une courette, une lueur d’espoir : le Caf’Causse, café associatif, ouvre ses portes d’octobre à avril. Sauvé ! A l’intérieur, Bruno, Philippe, Karim et les autres sont à l’apéro. On leur explique qu’on est venu à Assier pour rencontrer Jacques Montal, l’ancien chef de gare. Avalanche de louanges : «Un héros» ; «Le padre» ; «Il a pris des risques pour nous tous» ; «L’homme de tous les combats» ; «Un type sur qui tu peux compter : tu l’appelles, il est là dans les cinq minutes.»

Mais qui est donc ce Superman lotois ? L’état-civil répond Jacques Montal, 58 ans, à la retraite depuis septembre. Ce natif de Saint-Céré, à une trentaine de kilomètres, est entré à la SNCF en 1977. Il a alors 17 ans et ne connaîtra pas d’autres entreprises. Quarante et une années de «sacerdoce», dit-il, un terme qui convient bien à son abord réservé et modeste. Au gré de ses premières affectations, l’homme, encarté à la CGT, sillonne l’ancienne région Midi-Pyrénées : «Je déménageais beaucoup, mais ça allait, j’étais tout seul à l’époque.»

En 1998, Jacques Montal pose ses valises à Assier, avant d’en devenir le chef de gare. Mais aussi, et surtout, l’ardent défenseur, par le biais d’une association (1), contre divers projets menaçant son existence. Car, mine de rien, la survie de la gare assiéroise - ouverte en 1862 - est une incongruité dans un contexte plutôt morose pour les structures de ce type. En temps normal, dix-sept trains passent ici tous les jours, en direction de Brive (Corrèze) ou de Rodez (Aveyron). Depuis que la gare voisine de Figeac est partie en fumée, il y a quelques semaines, le rythme s’est restreint à onze passages quotidiens.

Une incongruité

L’autre grand œuvre du village lotois, c’est d’avoir conservé le passage du train de nuit, alias le Ruthénois. Cette liaison Paris-Rodez (avec des variantes vers Latour-de-Carol, dans les Pyrénées-Orientales, et Portbou, en Espagne) est la seule ligne nocturne à avoir survécu en France, avec celle reliant la capitale à Briançon. En septembre, la ministre des Transports, Elisabeth Borne, a même promis le maintien de ces deux axes, annonçant en prime un investissement de 30 millions d’euros pour moderniser les trains à couchettes.

Parmi les arguments souvent avancés, il est question de lutte contre l’enclavement des départements ruraux et d’absence de solutions de substitution. Jacques Montal le sait : «En province, des villages comme le nôtre, il n’y en a pas beaucoup ! Sans la lutte qu’on a menée, la gare ne serait peut-être plus là.» Sur la table de son salon, entre deux exemplaires de l’Humanité, il a déposé des dossiers cartonnés avec l’historique de l’association. Il rembobine. Lancement en 2002, avec, très vite, les premières opérations pour dénoncer la suppression du train de nuit venant de Carmaux. «Les militants attendaient à toutes les gares le long du parcours. A Assier, on était là vers minuit. En deux ou trois minutes, le temps de l’arrêt, on devait coller un maximum d’autocollants et d’affiches A3 sur les wagons.» Il se marre : «A l’arrivée à Paris, le train devait filer au service nettoyage. Ils ont dû y user pas mal de machines…»

En 2003, les habitants d’Assier occupent la gare le temps d’un week-end. La SNCF doit affréter des autocars pour permettre aux voyageurs de terminer leur trajet. En 2007, c’est le président de l’association qui se lance dans une grève de la faim d’une semaine pour la défense du service public. D’après la légende locale, le nom des irréductibles assiérois serait remonté jusqu’aux hautes sphères parisiennes de la SNCF, sur l’air de «Mais qui sont donc ces fous furieux ?»

Plus qu’un axe structurant, la ligne de chemin de fer est le symbole d’un village qui vit intensément. Ici, on compte une école maternelle et primaire, une maison de retraite, un bureau de poste, une pharmacie, une boulangerie, une boucherie… «Il y a dans le village une conscience et un attachement au service public, analyse Jacques Montal. Il y a quelques années, il y a eu le projet d’ouvrir un supermarché à Assier. Un collectif d’habitants s’est formé pour défendre nos commerces de proximité du centre-ville. Le supermarché n’a pas ouvert.»

A voix haute, il se prend à imaginer les «beaux jours» que pourrait connaître la SNCF avec la «transition énergétique». «Si on le voulait vraiment, on pourrait offrir un service intéressant aux usagers. Certains pourraient abandonner la voiture si les horaires étaient adaptés. Prenez le matin : le premier train pour Brive part d’ici à 8 h 50. C’est beaucoup trop tard», peste-t-il.

«Pas loin de réussir»

L’homme a évidemment participé au mouvement social du printemps contre la réforme de la SNCF, qui instaure selon lui une «privatisation rampante» : «On n’était pas loin de réussir, mais il a manqué quelque chose.» Il regarde le mouvement des gilets jaunes avec un mélange de circonspection et de déception. «Depuis le temps qu’on manifeste et qu’on porte les mêmes revendications pour les services publics, contre la fracture territoriale, soupire-t-il. On aurait pu converger… Peut-être que syndicalement, on a loupé le coche.»

Minuit approche. L’ancien cheminot nous dépose à la gare. Le coup d’œil est encore là. Il repère deux ampoules cassées le long du quai, les indique à son successeur de garde pour la nuit : «C’est signalé, on nous a répondu qu’il n’y avait pas le budget pour les changer.» 0h29 : «Assier, deux minutes d’arrêt, tout le monde embarque !» Huit heures plus tard, le train arrivera avec dix minutes d’avance en gare d’Austerlitz.

(1) Association de défense de la gare d’Assier et de promotion du Rail.

Sylvain Mouillard photos Philippe Guionie pour Libération

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