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27 octobre 2018 6 27 /10 /octobre /2018 15:20

 

Olivier Compagnon, directeur de l’Institut des hautes études de l’Amérique latine, analyse les raisons de la montée en puissance de l’extrême droite au Brésil qui se cristallise autour de Jair Bolsonaro.

 

Comment expliquez-vous l’ascension de Jair Bolsonaro sur le devant de la scène politique, après une si longue trajectoire transparente au Congrès ?

Olivier Compagnon 

Un premier élément est le rejet massif dont le Parti des travailleurs (PT) fait l’objet dans la société. Il renvoie à des logiques de désirs d’alternances après treize ans de pouvoir, mais également aux pratiques de corruption avérée du PT. Cette corruption est portée par le système politique brésilien tel qu’il fonctionne depuis la Constitution de 1988. Jair Bolsonaro occupe un espace laissé vacant par la droite conservatrice qui avait cru conquérir le pouvoir en 2016 avec Michel Temer (le président de facto – NDLR), et qui s’est elle-même discréditée. Troisième élément d’interprétation : derrière les positions outrancières de Bolsonaro, on retrouve celles des Églises évangéliques, dont on connaît le poids croissant dans la société depuis un demi-siècle. Enfin, l’ascension de Bolsonaro en dit long sur le rapport complexe du Brésil avec son passé, et avec la dictature en particulier. Ce pays, au contraire de ses voisins, n’a pas fait de travail de mémoire ni de justice. Cela permet à Bolsonaro de revendiquer ouvertement sa nostalgie du régime de sécurité nationale. Lorsqu’il suggère que les policiers pourront tirer dès lors qu’ils se sentiront menacés, il s’agit d’un retour à des logiques d’État terroriste vis-à-vis de sa population.

 

Le retour à l’ordre qu’il prône n’est-il pas conforté par le gravissime problème de la violence ?

Olivier Compagnon 

Les gouvernements dits du virage à gauche ne sont pas parvenus à répondre à l’une des plus grandes préoccupations des Brésiliens quel que soit leur milieu social. Le Brésil a tenté des stratégies lors des jeux Olympiques et de la Coupe du monde de football. Mais les violences n’ont pas diminué, ou très ponctuellement. Avec la crise économique, les inégalités se creusent et les violences tendent à s’accroître. Les solutions se cherchent dès lors vers un candidat qui mènera la politique de la « main dure ». L’idée d’autoriser les gens à s’armer renvoie au spectre d’une guerre civile permanente.

 

Les conséquences de la récession sont, elles aussi, un facteur…

Olivier Compagnon 

C’est presque une loi historique : les candidatures radicales s’arment mieux dans des contextes économiques très difficiles. S’il n’y avait pas eu l’effondrement du cours des matières premières, l’évolution n’aurait pas été la même, et la présidente Dilma Rousseff aurait pu poursuivre les politiques redistributives mises en place par Lula, son prédécesseur. Autre élément de compréhension : le consensus médiatique qui a voué le PT aux gémonies depuis la deuxième élection de Dilma Rousseff en 2014.

 

Peut-on qualifier l’idéologie de Bolsonaro ?

Olivier Compagnon 

Si l’historien est toujours méfiant vis-à-vis du risque d’anachronisme, de fait, le viol annoncé de la constitutionnalité et le recours à la violence politique, alliés à un discours de restauration nationale, sont bien des caractéristiques des fascismes de l’entre-deux-guerres. Mais Bolsonaro n’a ni idéologie constituée ni parti de masse. On retrouve chez lui une tradition de la droite qui renvoie au monde militaire, et à ce qui a été la seule véritable tentation fasciste en Amérique latine dans les années 1930, à savoir l’Action intégraliste brésilienne. Il a aussi un côté « Trump tropical » lorsqu’il dit vouloir déchirer les accords de Paris alors que le Brésil est l’un des principaux réservoirs de biodiversité du monde et l’une des cibles du réchauffement climatique. Bolsonaro ranime des rhétoriques de la guerre froide, charriant ainsi un imaginaire qui n’est pas celui de Donald Trump. Il a reçu le soutien des présidents argentin et chilien ainsi que de députés de l’UDI, le parti nostalgique d’Augusto Pinochet. Il y a « un air du temps » que l’on observe aussi en Europe. Il incarne un néolibéralisme à outrance avec le projet de vastes privatisations et le retrait de l’État en matière de compétences sociales allié à un conservatisme étroit sur les questions sociétales.

 

Son ascension s’inscrit-elle dans le cadre du reflux de la gauche et d’un nouveau processus conservateur dans la région ?

Olivier Compagnon 

Pleinement. Ce virage à droite survient au moment où les gouvernements de gauche n’ont plus été en mesure de redistribuer les fruits de la croissance. La destitution de Dilma Rousseff en est le produit. Des connivences et des synergies régionales se mettent en place. En matière d’intégration régionale, Bolsonaro a annoncé qu’il allait s’allier avec les membres du Mercosur pour obtenir que le Venezuela en sorte. Au lendemain des résultats du premier tour, dans les réseaux sociaux bolsonaristes, le Nordeste du Brésil portait l’inscription Venezuela parce que cette région a massivement voté en faveur de Fernando Haddad.

Olivier Compagnon

Professeur d’histoire contemporaine de l’Amérique latine

 

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