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24 août 2018 5 24 /08 /août /2018 05:46

Au-delà des guerres et de la complexité géopolitique, les pays du Moyen-Orient sont frappés de plein fouet par les changements climatiques. Les températures en particulier ne cessent de grimper. Le Koweït détient depuis 2016 le record mondial de chaleur avec 54 °C, mais cela pourrait bientôt ne plus représenter une anomalie.

Koweït, envoyé spécial.– Il est presque midi et les ombres s’amenuisent au point de disparaître. Le thermomètre extérieur de la voiture de location ne cesse de grimper. Cela fait plus d’une demi-heure qu’il oscille autour de 48 °C. Je bifurque sur une piste non goudronnée pour me rapprocher le plus possible de la station météorologique de Mitribah, avant de me heurter à un grillage qui en interdit l’accès au public. Non pas qu’il y ait beaucoup de visiteurs dans ce coin de désert koweïtien. Sauf peut-être ceux qui veulent se rendre compte de ce que cela fait de parvenir au point le plus chaud jamais enregistré sur terre : 54 °C le 22 juillet 2016.

Toujours est-il qu’en ce jour de la mi-juin 2018, je n’ai croisé personne dans les environs. J’arrête la voiture sur le bas-côté, j’attends quelques minutes et je vérifie le thermomètre de bord. Ce n’est pas un instrument de mesure fiable, mais il offre une approximation. Il affiche 51 °C. J’ouvre la portière et je sors de l’habitacle climatisé. Il fait indubitablement chaud mais, aujourd’hui, l’humidité n’est pas trop prononcée, donc la chaleur se fait moins écrasante.

Le corps humain agit comme un échangeur thermique élaboré qui s’attache à maintenir une température constante, oscillant d’à peine un degré, entre 36,5 °C et 37,5 °C. Lorsque la chaleur extérieure conduit à une hausse de la température interne, le corps se met alors à transpirer : en s’évaporant, la sueur provoque un refroidissement qui permet de rétablir la valeur normale autour de 37 °C. Le problème démarre en cas d’exposition prolongée à de hautes températures. L’échangeur thermique qu’est la peau commence à faiblir et fonctionne moins bien. Il faut alors se reposer, chercher de l’ombre ou un endroit frais. Si cela s’avère possible, pas de souci, le corps revient à sa température normale et la peau récupère.

Malheureusement, un des phénomènes auxquels sont confrontés les pays du golfe Persique est la chaleur élevée continue. Autrement dit, la température ne baisse plus suffisamment, en particulier la nuit, pour offrir le répit nécessaire au corps humain. Cette année, fin juin 2018, Quriyat, une ville dans le sultanat d’Oman, a décroché le titre de ville avec la plus forte température minimale : pendant 24 heures consécutives, le thermomètre n’est pas descendu en dessous de 42,6 °C.

Un être humain confronté à de telles conditions, qui n’a plus la possibilité de retrouver pour quelques heures une température plus raisonnable, c’est-à-dire inférieure à 37 °C, se met alors à dysfonctionner. Les pores de la peau ne parviennent plus à réguler correctement la transpiration. Même lorsque le climat est humide et que l’on continue à transpirer abondamment, l’évaporation ne refroidit plus. Boire ne soulage plus la soif. La température corporelle se met alors à augmenter.

À partir de 40 °C, le corps cherche à refroidir la peau en détournant le sang vers les capillaires, rationnant les autres organes vitaux. Le cerveau n’est plus alimenté correctement et, en langage parlé, « on perd la tête ». Les dégâts commencent à devenir irrémédiables. Le cœur pompe et pompe encore du sang jusqu’à épuisement, conduisant à un arrêt cardiaque. On nomme cela une « attaque de chaleur ».

Au bout d’une dizaine de minutes dans le désert koweïtien chauffé à blanc, je regagne l’habitacle de mon véhicule et je quitte la zone de Mitribah. À une heure de route vers le sud, Koweït City, ses hôtels, ses villas, ses bureaux et ses centres commerciaux climatisés à un frisquet 20 °C permettent d’échapper à la fournaise environnante. Mais à une soixantaine de kilomètres vers le nord se situe la deuxième ville d’Irak, Bassora : plus de 2,5 millions d’habitants et, en dépit de son statut de capitale économique irakienne, une pauvreté écrasante, de fréquentes coupures d’électricité, et des services quasi inexistants. Comment ses habitants font-ils pour résister à une chaleur comparable, à quelques degrés près, à celle de Mitribah ?

Les 54 °C de Mitribah ne seront bientôt plus une anomalie

On a coutume de dire que les vagues de chaleur provoquent la mort invisible des gens invisibles : les pauvres, les personnes âgées, les nourrissons, ceux qui vivent seuls. L’épisode de chaleur d’août 2003 en France, qui a vu le thermomètre grimper d’environ 5 °C au-dessus de la moyenne saisonnière, incarne l’exemple typique : une surmortalité de 15 000 décès a fini par être comptabilisée, mais il a fallu plusieurs mois pour établir ce bilan et, pendant les semaines de canicule, le phénomène a été soit ignoré soit minimisé. Les plus vulnérables à la chaleur sont ceux que la société ignore le plus et, bien souvent, leur mort est mise sur le compte de leur âge, de leur santé ou de leurs conditions de vie, alors qu’elle est la conséquence directe d’une augmentation de la chaleur et d’une absence de possibilité de mitiger celle-ci.

Si les vagues de chaleur n’étaient qu’un phénomène météorologique récurrent, mais rare, il suffirait de s’en accommoder en haussant les épaules : « Il fait chaud, et alors ? Ça va passer ! » Le souci est bien évidemment que notre compréhension du climat et des changements qui l’affectent ne nous permet plus cette insouciance. Non, ça ne va pas passer. Bien au contraire, cela va se multiplier. Rien que sur la dernière décennie, des vagues de chaleur « anormales » se sont produites en Russie (2010), en Amérique du Nord (2012), en Australie (2012-13) ou en Chine (2013).

Dans ce contexte, le Moyen-Orient est un cas à part. Il y fait déjà chaud, et cela va s’aggraver. Au point de rendre difficilement vivable une région qui l’était déjà péniblement. Selon l’Institut Max-Planck, d’ici à 2050, les températures estivales en Afrique du Nord et au Moyen-Orient vont augmenter deux fois plus vite que la moyenne planétaire, et les épisodes de « chaleur extrême » au-delà de 46 °C seront cinq fois plus nombreux qu’au début du XXIe siècle, quand ils se produisaient en moyenne seize jours par an.

Les 54 °C de Mitribah ne seront bientôt plus une anomalie. L’Iran et l’Irak ont presque atteint une telle température en 2017, à quelques dixièmes de degré près. Toutes ces mesures ne prennent pas en compte l’humidité, qui joue un rôle important. Par exemple, une combinaison de 46 °C et de 50 % d’humidité, un taux assez fréquent dans les régions côtières du golfe Persique (surtout quand la chaleur accélère l’évaporation de la mer), permet à un être humain en bonne santé de fonctionner pendant six heures. Au-delà de cette durée, le corps est confronté aux symptômes décrits précédemment. Pour une personne affaiblie ou de constitution fragile, quelques heures d’exposition aboutissent à la mort. Selon une étude parue dans la revue Nature, si rien n’est entrepris pour atténuer les changements climatiques, la plupart des villes du golfe Persique dans la seconde moitié du siècle atteindront régulièrement 45 °C, avec des pointes à 60 °C à Koweït City, par exemple.

Au Koweït justement, la température moyenne a déjà gagné entre 1,5 °C et 2 °C depuis 1975, une progression plus forte qu’ailleurs sur le globe. Le niveau des précipitations (125 mm) est resté identique, mais au lieu d’être étalé sur toute l’année, il est atteint au cours de brusques phénomènes orageux, auxquels succèdent de longues périodes de sécheresse. Les tempêtes de sable et de poussière se sont également accrues en intensité. « Elles sont moins nombreuses qu’avant, mais beaucoup plus puissantes, explique Hussain al-Sarraf, un mathématicien spécialisé dans la modélisation du climat. On se focalise à juste titre sur les température, mais c’est tout l’environnement qui va changer pour nous au Koweït : la force et le sens des vents, l’humidité des sols, le niveau de la mer qui augmente. »

Assis à 22 h 30 dans un gigantesque centre commercial de luxe au centre de Koweït City, où toutes les boutiques sont ouvertes et où il est presque nécessaire de mettre un pull pour résister aux assauts de la climatisation alors qu’il fait 42 °C à l’extérieur, Hussain al-Sarraf balaie les environs de la main : « On peut très bien supporter 55 °C : nous vivons essentiellement à l’intérieur de nos maisons, de nos bureaux et dans nos voitures. Mais est-ce économiquement viable ? Les gens en sont conscients, mais ils préfèrent ignorer la question. »

Koweït City est une ville nord-américaine au milieu du désert : des banlieues étendues reliées par des autoroutes à huit voies et des gratte-ciel en verre. C’est-à-dire un urbanisme complètement inadapté aux lieux. Quand on regarde de vieilles photos de la ville au mitan du XXe siècle, avant le boom pétrolier, on voit des bâtiments de deux ou trois étages densément construits, avec des rues étroites, des venelles et des cours intérieures, érigés en bois et en pierre. Cette architecture cultivait l’ombre et la circulation d’air, elle réduisait les distances à parcourir et utilisait des matériaux préservant la fraîcheur. Tout le contraire d’aujourd’hui.

« Est-il nécessaire de régler le thermostat sur 18 °C, comme cela se fait fréquemment au Koweït ? »

Les immeubles de bureaux entièrement en verre à Koweït City, Doha ou Dubaï composent de formidables panoramas urbains concurrençant les skylines de New York ou Hong Kong. Mais ils sont une folie, dans un pays où le soleil les transmute en fours. Aujourd’hui, 10 % de la consommation d’électricité mondiale sert à alimenter des climatiseurs ou des ventilateurs, et ce chiffre doit être encore plus élevé dans les nations du golfe Persique qui ont à la fois les moyens et les ressources énergétiques pour installer des systèmes de refroidissement partout. En 2030, c’est-à-dire demain, un tiers du pétrole du Koweït (10 % des réserves mondiales) servira à produire de l’électricité et de l’eau, à travers les usines de dessalement, très gourmandes en énergie, qui fournissent la quasi-totalité de l’eau du pays. On voit bien le serpent qui se mord la queue…

Face à ces scénarios, qu’est-ce qui est fait ? Eh bien, pas grand-chose. Nasser Abulhassan, fondateur du cabinet d’architectes Agi, essaie de promouvoir des bâtiments plus petits, mieux orientés et moins gourmands en énergie. De son propre aveu, il n’est pas toujours bien reçu quand il dévoile ses plans à ses clients : « On me demande souvent : mais pourquoi les fenêtres ne sont-elles pas plus grandes ? Pourquoi n’y a-t-il pas plus de place dans les bureaux individuels ? Même quand on leur explique les gains économiques, les gens ont du mal à l’accepter. Alors on leur demande : de quoi avez-vous vraiment besoin ? Est-il nécessaire de régler le thermostat sur 18 °C, comme cela se fait fréquemment au Koweït, ou est-ce que vous vous sentez bien à 26 °C ? Essayez de petites ouvertures et vous verrez que vous aurez besoin de moins de lampes, car l’œil humain s’accommode. »

Bien qu’il conçoive des édifices, Nasser Abulhassan estime que les solutions à ce problème de surconsommation dépassent le simple cadre de l’architecture ou de l’urbanisme. « Nous devons avoir une approche holistique, qui prenne en compte les problèmes de réglementation – aujourd’hui par exemple, la luminosité minimale dans les bâtiments est fixée par les fabricants d’ampoules électriques –, de sociabilité – voulons-nous vivre éloignés les uns des autres ? –, de cohérence – nous sommes devenus bons pour recycler les bouteilles d’eau en plastique, mais nous continuons à aller les acheter en voiture au supermarché – et de choix politiques. Le Koweït est un pays providence, qui subventionne ses citoyens. Par conséquent, il est très difficile de les rendre responsables quand ils payent leur eau, leur essence ou leur électricité trois fois rien. »

Mais le Koweït est également un pays où 70 % de la population est composée de travailleurs migrants venus d’Asie, du Maghreb et d’autres régions du Moyen-Orient. Or ces gens-là ne sont à la fois pas « subventionnés » (ou bien moins) et ils sont les premières victimes des conséquences du changement climatique. Ce sont eux qui s’agitent en plein air sur les chantiers, dans les jardins, comme vendeurs de rue ou gardiens de parking. La législation interdit désormais le travail en extérieur entre midi et 16 heures, mais il n’est pas rare de constater que son respect laisse à désirer. Il suffit de se promener dans Koweït City pour observer des ouvriers du bâtiment œuvrant à toute heure de la journée, cherchant l’ombre d’un mur ou d’un échafaudage.

« Vu les systèmes de sous-traitance en cascade et la réglementation sur les permis de séjour qui régissent les relations de travail au Koweït, personne n’ose jamais se plaindre », confie Omar, le représentant d’un collectif (informel) d’ouvriers égyptiens sur le site d’un futur gratte-ciel de la capitale. « Personne ne recense leur nombre, mais il y a des centaines de morts chaque année sur les chantiers : des accidents bien sûr, mais aussi beaucoup d’ouvriers qui décèdent de coups de chaleur. On nous dit : il est mort de crise cardiaque parce qu’il était de faible constitution ou de déshydratation parce qu’il n’a pas assez bu, mais nous savons très bien que ce sont les conditions de travail avec la température qu’il fait ! »

Contrairement à ce que l’on pourrait penser en se fiant aux images spectaculaires de grimpeurs himalayens décédés lors d’une ascension ou en se focalisant sur les efforts déployés pour aider les SDF en hiver, on meurt assez peu de froid dans le monde aujourd’hui. Il suffit de protéger son corps du contact avec l’air et le sol en rajoutant des couches de vêtements et de se mouvoir pour échapper à l’hypothermie. La chaleur, en revanche, est un « tueur silencieux », qui provoque des dizaines voire des centaines de milliers de décès chaque année, mais que l’on a du mal à comptabiliser.

Même nu, même à l’ombre, même sans bouger, même avec de l’eau en quantité suffisante, si la température élevée ne baisse pas et si l’on n’a pas accès à une pièce relativement fraîche, la mort approche en quelques heures. Dans ces circonstances, la solution actuelle à une telle situation – la climatisation – ne fait que contribuer au problème, aggravant les causes du changement climatique. Avec toutes ses réserves de pétrole, le Moyen-Orient est directement confronté à ce paradoxe : sa richesse des soixante-dix dernières années condamne sa vie sur place dans les cinquante prochaines.

 

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