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3 juillet 2018 2 03 /07 /juillet /2018 06:10
Henry Moore

Henry Moore

Henry Moore : Engagements et establishment, les noces de la pierre et de l’espace. - Par Renaud Faroux, historien et critique d'art

 

 

Henry Moore : Engagements et establishment, les noces de la pierre et de l’espace.

- Par Renaud Faroux

 

Tous les grands musées du monde possèdent des œuvres de Henry Moore. Si l’artiste a atteint les sommets de la réputation internationale, ses œuvres restent assez peu vues en France. Autant dire le très grand intérêt de la rétrospective présentée par la Fondation Leclerc. Elle ne se limite pas à une simple exposition entre les murs du musée mais présente des pièces monumentales dans les villes de Landerneau jusqu’à Brest. Elles fascinent les passants en inscrivant leurs silhouettes spectaculaires hors les murs où le ciel, la mer, les arbres et les bâtiments servent de toiles de fond à leur présentation. Ce mariage réussi entre la Fondation et la ville, l’atelier et le paysage, illustre à merveille les désirs du sculpteur qui affirmait : «  Je préfère voir ma sculpture dans un paysage, même indifférent, plutôt que dans le plus beau bâtiment… »

 

 

Henry Moore : Engagements et establishment, les noces de la pierre et de l’espace. - Par Renaud Faroux, historien et critique d'art

Une fusion dans le paysage :

La majorité des œuvres exposées viennent de la Henry Moore Foundation de Perry Green, un musée en pleine campagne à cinquante kilomètres de Londres où les sculptures sont posées comme tout naturellement sur du gazon au milieu des moutons et où se trouve encore son atelier. Pour Moore « la sculpture est un art de plein air » et à Landernau, pour évoquer l’atmosphère champêtre de son lieu de travail, plusieurs pièces se trouvent à dehors. A l’entrée, sur le parvis de la Fondation Leclerc, trois bronzes monumentaux symbolisent les grandes préoccupations du maître : une femme à l’enfant, une belle figure allongée et une imposante forme sphérique trouée en son milieu et au titre tout surréaliste de « Locking Piece », « sculpture fermant à clef ». Sur le quai du Léon s’impose une de ses figures caractéristiques : une monumentale silhouette féminine abstraite entrecoupée de vides qui accaparent l’espace et donnent un aspect fantastique à l’œuvre ; face à la mairie trône une grande « Arche » en fibre de verre ; sur la rive du Penfeld aux Ateliers des Capucins de Brest, un colossal bronze d’un personnage allongé tranché en son milieu. Michel Edouard Leclerc insiste : «  C’est une vraie gageure pour notre Fondation que de pouvoir porter un projet d’une si grande envergure ! C’est grâce à Jean-Louis Prat que la Henry Moore Foundation nous a ouvert ses portes, lui à qui l’on doit l’historique rétrospective Henry Moore à la Fondation Maeght de Saint Paul de Vence en 2002. »

Henry Moore : Engagements et establishment, les noces de la pierre et de l’espace. - Par Renaud Faroux, historien et critique d'art
Henry Moore : Engagements et establishment, les noces de la pierre et de l’espace. - Par Renaud Faroux, historien et critique d'art

La mère à l’enfant :

La première salle d’exposition s’ouvre sur un mur de dessins avec une série de feuilles consacrées au thème de la mère et l’enfant incarnée en volume dans une petite sculpture de 1930 toute en rondeur et en sensualité. Christian Alandete, le commissaire de cette présentation insiste sur ce thème repris en de multiples variations par l’artiste et rappelle un souvenir freudien du sculpteur : « le jeune Moore a éprouvé une des plus fortes sensations de sa vie un jour où sa mère lui demanda de lui masser le dos. Le volume de l’omoplate, la peau féminine roulant sous l’os dont il sent la forme géométrique bizarre rappellent soudain au jeune enfant la terre de sa campagne natale du Yorkshire et les pierres qui affleurent à la surface. »

Très tôt s’impose à l’artiste cette fusion entre la lande des « Hauts de Hurlevents » et la femme, la terre et la mère. Ce thème « œdipien » scande toute l’exposition dans différentes sections. Après cette première approche se découvrent deux divisions en vis-à-vis consacrées à l’abstraction et au surréalisme. Cette période est surtout marquée par un intérêt pour le matériau. Sous l’influence de ses compatriotes Jacob Epstein et Gaudier Brzeska, ne s’autorisant que la taille directe, utilisant les étrangetés de la nature, Henry Moore précise : «  les coquillages représentent la forme dure, mais creuse de la nature et possèdent la merveilleuse complétude d’une forme unique. Les cailloux et les rochers révèlent la manière dont la nature travaille la pierre. Les galets roulés par la mer exposent le processus d’usure, de frottement de la pierre et les éléments d’asymétrie. Les rochers divulguent le traitement de la pierre ébréchée, cassée, et ont le rythme d’un bloc anguleux et nerveux… » Ainsi le matériau par sa forme, sa consistance, ses accidents prédétermine l’œuvre. Le bronze, le plâtre, le marbre, l'albâtre, le cumberland, la pierre d'Ancaster, l'ébène, le fer, le bois de noyer, le plomb...

Henry Moore sculpte tous les matériaux. Issu d'une famille de travailleurs miniers, encouragé par sa professeure de travaux manuels, il développe rapidement une affection particulière pour les "cailloux anglais" : "Au début de ma carrière, je me faisais un honneur d'utiliser les matériaux indigènes, parce que je pensais qu'étant Anglais je me devais de comprendre nos pierres. Elles étaient moins coûteuses et je pouvais aller voir un tailleur de pierre pour lui acheter des pièces aux formes et tailles aléatoires. J'ai essayé d'utiliser des pierres anglaises qui n'avaient encore jamais été utilisées en sculpture."

 

Dans ses premières figures couchées, se découvre aussi l’influence du cubisme et de la sculpture précolombienne et en particulier la figure du dieu Chac-Mool de Chichèn-Itzà. Les formes alanguies ou cousues entres-elles par des fils de sa période surréaliste rappellent les « Concrétions » de Hans Arp, les grèves infinies de Yves Tanguy, les découpes aériennes de Calder aussi bien que les objets contondants d’Alberto Giacometti. Jean-Louis Prat souligne que « l’originalité du travail de Moore n’est compréhensible que si l’on se souvient qu’il hantait aussi bien les salles d’art égyptien ou de l’art des Cyclades, au British Museum, que le Natural History Museum où il découvrait les pierres fossiles et les ossements des premiers occupants de la planète ! » On pourrait compléter les influences en citant Michel-Ange, Brancusi, Archipenko, Picasso… André Breton quant à lui se souvient qu’ : « Apollinaire avait rêvé, par opposition à toutes les autres, d’une statue en creux qui fut construite dans la terre : c’est  cette statue qui, par l’art de Moore, a réussi à joindre l’autre, la statue pleine, et en toute harmonie, à l’étreindre. »

Henry Moore : Engagements et establishment, les noces de la pierre et de l’espace. - Par Renaud Faroux, historien et critique d'art

Du dessin au monumental :

Les années 30 furent les plus heureuses et les plus inventives de Moore. Installé à Parkhill Road dans le quartier de Hampstead à Londres il a comme voisins des artiste comme Roland Penrose, Barbara Hepworth, des écrivains comme le poète engagé dans la lutte des classes Stephen Spender, l’historien d’art Herbert Read… C’est à cette époque qu’il forme le groupe « Unite One » avec Barbara Hepworth, Ben Nicholson, Paul Nash, Edward Wadsworth, Edward Burra et l’architecte Wells Coates.

Henry Moore : Engagements et establishment, les noces de la pierre et de l’espace. - Par Renaud Faroux, historien et critique d'art
Henry Moore : Engagements et establishment, les noces de la pierre et de l’espace. - Par Renaud Faroux, historien et critique d'art
Henry Moore : Engagements et establishment, les noces de la pierre et de l’espace. - Par Renaud Faroux, historien et critique d'art

Homme de gauche, pacifiste, vétéran de la première Guerre Mondiale, horrifié par la seconde, partisan des Républicains espagnols, sympathisant communiste… matérialiser ce qu'il ressent ne lui suffit pas et l'artiste s'engage également dans des actions politisées.

Élevé par un père mineur et syndicalisé, Moore a vécu de près les grèves qui ont précédé la grande crise de 1929 et qui nourriront son engagement socialiste ultérieur. Il n'hésite pas à critiquer publiquement la politique de non-intervention de son gouvernement face aux exactions nazies en Espagne, puis en Tchécoslovaquie.

Lorsqu'il souhaite se rendre dans la péninsule ibérique avec une délégation pour témoigner son soutien aux Républicains, sa demande de sortie du territoire lui est refusée.

Ses œuvres sont classées "art dégénéré" en Allemagne, et systématiquement détruites. Son engagement explique certainement la commande publique reçue en 1942 pour documenter, à l'aide de dessins, le travail des mineurs britanniques : "Si l'on demandait à quelqu'un de décrire l'enfer, ceci ferait l'affaire", raconte Moore à propos des mines qu'il reproduit à l'aide de pastels gras, crayons et aquarelles dans des tons extrêmement sombres, variations de gris et de noir. A nouveau, le corps est au cœur de ses toiles. Un corps anonyme, presque translucide, vulnérable. Ses descriptions de la terrible vie des mineurs sont comme un complément visuel aux fameuses descriptions de Georges Orwell dans « Down the Mine ».

Dans les années 1940, pendant le « Blitz », dans les stations du métro de Londres utilisées comme abris anti-aériens, Moore exécute une extraordinaire série de dessins rehaussés de craies et de couleurs : des corps couchés, transis, collés les uns aux autres qui rappellent les corps fossilisés par les cendres du Vésuve découverts à Pompéi et filmés par Roberto Rossellini dans « Voyage en Italie ». Avec cette série connue sous le nom de « Shelter drawings » son œuvre va devenir très populaire : ses dessins deviennent non seulement un "war art", un art de guerre militant, mais influencent surtout la perception de la guerre de toute une nation : nombreux sont les Britanniques qui associent la seconde guerre mondiale aux tableaux prégnants de Moore. Par la suite, l'artiste ne manque pas de décrier les horreurs de l'ère atomique, comme en témoigne « Atom Piece » à mi-chemin entre un crâne humain et un champignon nucléaire. Certaines figures d'après-guerre « Girl Seated against Square Wall », étranges réminiscences des êtres destitués d'Alberto Giacometti, font sciemment écho aux horreurs de la Shoah. Moore donne aussi vie à des masques et des figures de guerriers qui évoquent autant « Guernica » que « L’homme à cheval » de son collègue, le sculpteur italien Marino Marini. Comme ce dernier Henry Moore va se lancer dans une géométrisation de la figure humaine qui va lui permettre de travailler dans le monumental. Il met en œuvre comme on le découvre dans la grande vitrine qui recompose son atelier deux découvertes fondamentales : le trou et le corps constitués d’éléments détachés. Il précise : « le premier trou que j’ai fait à l’intérieur d’une pierre fut une révélation. Le trou connecte une face à l’autre, et donne tout de suite une plus grande dimension tridimensionnelle. Un trou peu avoir autant de signification qu’une masse solide.

 

Le mystère du trou renvoie à la fascination pour les cavités au milieu des collines et des falaises. » Les objets-personnages aux fortes carrures par rapport aux têtes minuscules créent des effets de clair obscur qui les subliment. Moore invente des compositions disloquées qui mettent en relation corps et paysage où les genoux et les seins deviennent des montagnes. Une fois que ces parties sont séparées, le sujet n’est plus une sculpture naturaliste et on découvre la figure comme un paysage. Plus il géométrise, plus les œuvres se font grandes, plus les formes s’allongent, s’assouplissent, deviennent organiques. La pierre semble contenir la vie comme dans sa splendide série de lithographies consacrées aux pierres levées de Stonehenge qui transforment ces pesants mégalithes en véritables formes humaines. A l’inverse de l’approche métaphysique de Giacometti qui donne un sens tragique au destin de l’homme, celle de Moore est toujours pleine de vie et d’espoir et annonce déjà les préoccupations d’artistes aussi divers qu’Anish Kappoor, Richard Long, Richard Deacon, Thomas Schütte où Marc Quinn.

 

Dans ce vaste parcours linéaire une des réussites de l’exposition est aussi liée à la scénographie d’Eric Morin qui fait communiquer visuellement toutes les différentes sections par des mises en perspective. Le choix de grands fonds colorés rappelle la nature anglaise et conjuguent avec brio la mise en situation de différentes échelles. Ainsi par exemple la dernière salle consacrée aux œuvres monumentales s’ouvre tout naturellement vers l’extérieur et les pièces imposantes du parvis semblent se fondre naturellement dans l’espace intérieur et illustrent habilement un des mantras de Moore : «  la sculpture comme un paysage et le paysage comme une sculpture. »

 

Renaud Faroux

Henry Moore : Engagements et establishment, les noces de la pierre et de l’espace. - Par Renaud Faroux, historien et critique d'art
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