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18 février 2018 7 18 /02 /février /2018 06:58

 

Désigné par une minorité des classes moyennes et supérieures redevables de l’impôt, le chef de l’État pousse l’érosion des principes républicains jusqu’aux limites de notre monarchie élective. Et si nous approchions de 1848 ? Et s'il y avait chez Charles Maurras comme du proto-Macron ?

 

Le moment Macron dévoile, jour après jour, son prodigieux vice caché. La présidentielle de l’an passé avait donné l’impression que, face à l’incarnation du pire – Marine Le Pen –, l’élu du second tour sauvait la démocratie en danger. Or son action consiste, insensiblement, à comprimer nos acquis politiques et sociaux en favorisant une atrophie démocratique des plus retorse.

Emmanuel Macron s’inscrit dans un reflux qui affecte l'ensemble des régimes représentatifs occidentaux. Ceux-ci tournent le dos aux Lumières, au progrès et aux conquêtes sociales, en se livrant à des variantes nationales puissamment caricaturales : de Viktor Orbán en Hongrie à Donald Trump aux États-Unis d’Amérique, en passant par le gouvernement de Londres issu du Brexit. Celui-ci file à l’anglaise vers le smog ; Trump sème le chaos à l’américaine ; Macron échafaude une régression à la bonne franquette…

Dans l'Hexagone et ailleurs – n'oublions pas la Guyane ni les îles éparpillées –, le tableau est sombre : destruction programmée des services publics, de la santé à l'audiovisuel, des transports à l'université bientôt subordonnée au capital non plus culturel mais monétaire. L'État favorise un grignotage de plus en plus glouton opéré par les seuls plus riches comme en témoigne, de façon métaphorique, le littoral abandonné aux appétits bétonneurs de particuliers terrassant l'intérêt général.

L'involution qu’impose aux démocraties le capitalisme mondialement effréné, consiste à liquider toute culture d’égalité. Or celle-ci repose sur le suffrage universel, qui eut cependant le plus grand mal à triompher (masculin dans les faits avant que d’être également féminin). Ce suffrage universel s’avère aujourd’hui fragile. Et menacé dans ses fondements encore mal assurés, tant ne participent plus aux élections que les couches sociales contribuant à l'impôt. Sont de plus en plus abandonnés au bord des urnes des pans entiers de la société, traités en rebuts économiques et civiques. Comme jadis, mais sans justification légale encombrante parce que mobilisant les peuples…

Au Royaume-Uni, tributaire de son aristocratie terrienne, il fallut attendre février 1918 pour que la loi sur la représentation populaire (Représentation of the People Act 1918) permît aux hommes de voter sans qu'un tel droit découlât de leur état de propriétaire. Cela durera-t-il, alors qu’un regain de thatchérisme voue les pauvres aux gémonies ? Aux États-Unis d’Amérique, prisonniers d’une guerre de Sécession jamais résolue, le vote des Noirs tient de la bataille inachevée – en dépit de la loi de 1965 (Voting Rights Act), sur laquelle Donald Trump entend revenir, tant il multiplie les restrictions pour tenir encore davantage éloignées des machines à voter les populations afro-américaines.

En France, c’est en 1848 que prit fin le suffrage censitaire, qui avait jusqu’alors permis de s’exprimer aux seuls « citoyens actifs » (payant un certain montant d’impôt), contrairement aux « citoyens passifs » jugés indignes de donner leur avis. Or tout porte désormais à croire qu’Emmanuel Macron, avec talent et doigté, envisage de redonner du… cens.

Dans un essai remarquable publié voilà quarante ans, Le Cens caché, le sociologue Daniel Gaxie écrivait : « Accordé à tous, après qu’il eut été longuement et difficilement conquis, le droit de vote est devenu l’élément essentiel du credo démocratique […] Faisant fortune de toutes les nécessités, les élites dirigeantes se sont réemparées du droit de suffrage dont elles s’étaient si longtemps et si jalousement réservé l’usage pour justifier un pouvoir qu’elles n’ont jamais cessé d’exercer. »

Et Daniel Gaxie de conclure, en disciple de Pierre Bourdieu : « Si les conditions actuelles de fonctionnement du champ politique constituent un élément essentiel de la dissimulation des rapports sociaux, elles en permettent également l’expression. Les élections, comme les sondages, sont à la fois un instrument d’occultation et une manifestation confuse, déformée, de la lutte des intérêts […] Et quand la lutte pour la conquête et l’exercice du pouvoir politique est objectivement réservée à un petit nombre d’agents spécialisés, les autres ne peuvent assister – sauf exception – qu’en spectateurs à une activité symbolique dont ils se trouvent écartés […] Le champ politique favorise ainsi, par sa seule existence, le maintien de la domination politique des catégories dominantes […] L’existence même d’un champ politique est probablement la contribution la plus cachée, donc la plus décisive, apportée à la reproduction de leur domination. »

Longtemps, l’égalité politique a donc été une égalité formelle cohabitant avec l’existence d’une société réellement inégalitaire. Désormais, tout se passe comme si le semblant d'égalité était de trop, dans nos sociétés inégalitaires qui s'assument et se revendiquent comme telles. Pour le coup, une lutte s'engage sous nos yeux pour rétrécir le suffrage universel aux seules classes moyennes et supérieures, là où son élargissement vers les couches populaires avait rythmé les combats et les débats politiques du XIXe siècle.

Si bien que la courbe d'Emmanuel Macron va croiser celle de François Guizot, pièce maîtresse du pouvoir orléaniste, qui répliquait aux partisans de l'abaissement ou de la fin du cens (celui-ci, fixé à 200 F, limitait jusqu'en 1848 le corps électoral à 240 000 individus mâles pour un pays de 36 millions d’habitants) : « Enrichissez-vous par le travail et par l’épargne et vous deviendrez électeurs. » La postérité n'a retenu que l'impératif, cet « enrichissez-vous » auquel Emmanuel Macron semble faire écho, en janvier 2015, dans un entretien aux Échos : « Il faut des jeunes Français qui aient envie de devenir milliardaires. »

Emmanuel Macron, en nos temps de recul démocratique, ainsi que François Guizot, en cette époque de progression que fut le XIXe siècle, manifestent la même volonté : compenser le principe d'égalité – héritage pesant de la Révolution française – par un impératif de sélection sociale. Dans ses Mémoires, Guizot revient sur le procès qu'il fit toujours à la démocratie : « Elle n’a pas su, elle n’a pas voulu admettre cette variété, cette hiérarchie des situations qui se développent naturellement dans l’état social et qui admettent parfaitement le mouvement ascendant des individus et le concours entre eux selon le mérite. »

Ce « mouvement ascendant », Emmanuel Macron s'en est fait le chantre en utilisant la métaphore du « premier de cordée ». C'était en octobre 2017, sur TF1 et LCI, lors de son premier entretien télévisé consenti, en France, depuis son élection : « Pour que notre société aille mieux, il faut des gens qui réussissent. Et il ne faut pas être jaloux d'eux. Il faut dire “c'est formidable !” Je crois à la cordée. Il y a des femmes et des hommes qui réussissent dans la société, parce qu'ils ont des talents – la réussite n'est d'ailleurs pas uniquement monétaire ou financières (il y a des gens qui réussissent dans les arts, dans des associations ou dans leur vie familiale). Et je veux qu'on célèbre toutes ces réussites. Il y en a d'autres pour qui la vie est plus dure,  je veux les aider, par leur travail, à réussir ; et d'autres qui sont fragiles, nous les protégerons. Mais si on commence à jeter des cailloux sur les premiers de cordée, c'est toute la cordée qui dégringole. »

Une telle défense des principes capacitaires rejoint la pensée de Guizot, pour qui on ne pouvait être un citoyen apte à infléchir la vie de la nation sans faire montre d'aptitudes, à conquérir le plus souvent – notons qu'une telle élasticité tranchait d'avec l'immobilisme conservateur qui se voulait garant d'un ordre immuable. Place non plus aux héritiers permanents, mais aux méritants en marche !

François Guizot mettait ainsi en avant « l’admirable vertu de notre gouvernement qui provoque sans cesse l’extension de cette capacité, qui va semant de tous les côtés les lumières politiques, l’intelligence des question politiques, en sorte qu’au moment même où il assigne une limite aux droits politiques, il travaille à déplacer cette limite, à l’entendre, à la reculer et à élever ainsi la nation entière ».

Le jour viendra-t-il où nous découvrirons qu'Emmanuel Macron se situe à rebours de François Guizot – celui-ci songeait à l'intelligence en recommandant de s'enrichir, alors que celui-là pense aux biens matériels en préconisant de se cultiver ?…

 

« L’inégalité protectrice »

Parce que le XIXe siècle était dans un mouvement de conquêtes démocratiques, Guizot ne faisait que retarder l'égalité en la conditionnant aux capacités. Il s'avérait donc plus lucide que la postérité ne l'a voulu considérer, comme l'a démontré Pierre Rosanvallon. En revanche (de l'histoire !), ce XXIe siècle marquant une nette tendance aux régressions démocratiques, Emmanuel Macron, en indexant l'égalité sur les aptitudes à l'excellence, rejoint la petite arrière-garde qui toujours clama que les masses n’ont pas les lumières suffisantes pour se prononcer sur les affaires publiques.

Les remarques acerbes du candidat puis du président Macron allaient le poser là, au sujet de ces populations « illettrées », qui regorgent de « fainéants », « irréformables » ; tous ces « gens qui ne font rien », sinon « foutre le bordel »

Au premier rang de la cohorte se défiant du peuple, au point de ne jamais le considérer comme adulte et moteur mais toujours comme mineur et assisté, a longtemps figuré Charles Maurras. Sa préface à Mes idées politiques (Fayard, 1937) comportait un premier chapitre qui s'intitule : « L'inégalité protectrice ». Obnubilé par un ordre hiérarchique prétendument au service de la société, le théoricien monarchiste y prônait le corporatisme – ne doutons pas que les accords de branche de la « loi sur le travail » de l'été 2017 lui sembleraient un premier pas en arrière prometteur…

Maurras rejetait en ces termes la démocratie : « Il lui faut maintenir la guerre sociale : sa guerre. Elle exclut par définition tout régime corporatif, car c'est un régime de paix. L'ouvrier qui est tenté est un renégat ; le patron qui y incline, un hâbleur [...] La démocratie sociale prêche un égalitarisme contre nature d'après lequel le fort doit insulter au faible, et la faible haïr le fort. » Le fondateur de L'Action Française se ralliait ainsi à la maxime de coopération sociale articulée par Auguste Comte dans son Catéchisme positiviste : « Dévouement des forts aux faibles ; vénération des faibles pour les forts. » Le président Macron ne semble pas loin d'en prendre de la graine…

Partisan d'une présidence « jupitérienne », confessant « j'assume la verticalité » à propos de son mouvement En Marche! nanti de ses initiales (armoiries devenues !), M. Macron affirmait, en juillet 2015, à l'hebdomadaire Le 1 : « Dans la politique française, cet absent est la figure du roi, dont je pense fondamentalement que le peuple français n'a pas voulu la mort. La Terreur a creusé un vide émotionnel, imaginaire, collectif : le roi n'est plus là !

«On a essayé ensuite de réinvestir ce vide, d'y placer d'autres figures : ce sont les moments napoléonien et gaulliste, notamment. Le reste du temps, la démocratie française ne remplit pas l'espace. On le voit bien avec l'interrogation permanente sur la figure présidentielle, qui vaut depuis le départ du général de Gaulle. Après lui, la normalisation de la figure présidentielle a réinstallé un siège vide au cœur de la vie politique. Pourtant, ce qu'on attend du président de la République, c'est qu'il occupe cette fonction. Tout s'est construit sur ce malentendu. »

Le dossier monarchien de M. Macron s'alourdit encore si l'on se souvient de son ode à Jeanne d'Arc le 8 mai 2016 à Orléans (« Comme une flèche […] sa trajectoire est nette, Jeanne fend le système, elle brusque l’injustice qui devait l’enfermer [...] Jeanne se fraye un chemin jusqu’au roi ») et si on la compare à ces lignes de Maurras dans Jeanne d'Arc, Louis XIV, Napoléon ( Flammarion, 1937) : « Son sens de l'ordre est tel qu'elle a volé droit au sommet ! Point de chef, point de peuple ! Point de Roi, point de France ! »

La prose de Charles Maurras apparaît comme du proto-Macron, à mesure que celui-ci se laisse tenter par les délices du pouvoir absolu, en provincial grisé par sa conquête de Paris, flanqué de sa femme devenue reine d'un quinquennat. Balzac eût croqué avec ravissement ce couple parvenu au sommet après que monsieur eut rédigé son opuscule titré d'une antiphrase impudente, Révolution, dans la propriété du sieur Fabrice Luchini aux Portes-en-Ré !

Mais la satire cède le pas à l'inquiétude quand on lit, sous la plume de Maurras, dans Dictateur et Roi (1928), ces mots que nous imaginons déjà sortis de la bouche macronnienne :

« Nous avons un gouvernement républicain et une administration monarchique : le bien public exige que cet ordre paradoxal soit renversé. L'administration doit être républicaine, puisqu'elle doit servir le public ; le gouvernement, monarchique, puisqu'il doit gouverner. Ce qui importe, en effet, à la vie des administrés, c'est la liberté ; ce qui importe à la vie politique d'une nation, c'est l'autorité, condition de l'esprit de suite, de la décision et de la responsabilité. » Le tout se résume dans cette synthèse claquante, qui ne déparerait pas chez le huitième président de la Ve République : « L'autorité en haut, en bas les libertés. »

En France, les politiques impérieuses et cassantes ont souvent valu de cuisants déboires à leurs promoteurs. François Guizot, muré dans son intransigeance de 1847, fut renversé par la campagne des banquets. Celle-ci aboutit à l'ébrouement de février 1848, juste après l'interdiction à Paris d'un de ces festins démocratiques capables, au moment des toasts, de faire vaciller les plus hauts sommets peuplés des plus vives intelligences – cependant gâtées par l'exercice du pouvoir au point de finir absorbées dans leurs ténèbres.

Guizot tempêta contre « les passions ennemies ou aveugles ». Mais la cécité était de son côté. Lamennais l'avait prédit dès 1843 : « C'est Guizot qui doit conduire la monarchie de Louis-Philippe à son dernier gîte. Il est né fossoyeur. »

Ces temps de recul que nous vivons sont peut-être propices à remettre sur le tapis la question que soulevait le grand historien Ernest Labrousse en 1948, lors du centenaire de l'affranchissement quarante-huitard : « Comment naissent les révolutions ? » Labrousse, pour évoquer le passage toujours mystérieux, déroutant et imprévisible de la crise sociale à la crise politique, avait eu cette phrase sibylline et synthétique. Elle a de quoi nous laisser tous songeurs, du chômeur au président Macron, 170 ans après février 1848 : « Les révolutions se font malgré les révolutionnaires. Alors que l’événement est là, les gouvernements n’y croient pas. Mais le “révolutionnaire moyen” n’en veut pas. » (1)

(1) Cité par Vincent Robert dans Le Temps des banquets. Politique et symbolique d’une génération (1818-1848), sa thèse passionnante (Publications de la Sorbonne, 2010, 432 p., 38 €).

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