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22 janvier 2018 1 22 /01 /janvier /2018 16:37
L'union des droites commence par les médias (Lucie Delaporte et Loup Espargilière, Médiapart, 19 janvier 2018)

L’union des droites commence par les médias

 PAR  ET 

Alors que LR et FN sont à terre depuis l’élection de Macron, une nouvelle génération de journalistes, portée par de nouveaux titres, prépare déjà la recomposition politique et l’union des droites, en devançant les formations traditionnelles, chaque jour dans ses colonnes.

 

Recomposition. Le titre du semestriel que s’apprête à lancer Alexandre Devecchio, le journaliste du très droitier FigaroVox, pouvait difficilement être plus explicite. Six mois après l’élection d’Emmanuel Macron, alors que les partis traditionnels sont au tapis, les grandes manœuvres de recomposition à droite, encore embryonnaires dans les formations traditionnelles, commencent à prendre corps dans le paysage médiatique.

« Après les cuisantes défaites électorales fillonistes et frontistes, il est évident que personne n’a d'espoir politique à court terme de ce côté-là. Tout le monde essaie donc de travailler sur des idées et sur le fond, à travers les médias notamment », analyse Jacques de Guillebon, directeur de la rédaction de L’Incorrect, le mensuel « des droites » lancé à la rentrée par des proches de Marion Maréchal-Le Pen. « Le renouvellement ne passe plus par les partis, ça se joue ailleurs », estime pour sa part le fondateur de TV Libertés, Martial Bild. Un certain paysage médiatique semble revigoré par l’éclatement des lignes partisanes habituelles.

Ce renouveau des médias de droite est porté par une nouvelle génération de journalistes, convaincus que ces frontières n’ont plus vraiment de raison d’être. « Il y a aujourd’hui une relève conservatrice, jeune, qui est de grande qualité et qui s’appuie sur un monde intellectuel qui a échappé à la gauche », se réjouit Martial Bild. « Il y a vraiment une effervescence », assure celui qui n’hésite pas à parler d’« une nouvelle école de journalisme dont TV Libertés est un élément important » à côté de Valeurs actuelles,L’Incorrect, le FigaroVox ou Causeur. Preuve que le climat leur est favorable, L’Incorrectassure crouler sous les candidatures d’étudiants en école de journalisme, à Sciences Po, ou d’étudiants en lettres.

Ces trentenaires (ou quasi) très politisés ont paradoxalement en commun une profonde défiance à l’égard du monde politique et un souverain mépris pour les jeux d’appareils. Surtout, à leurs yeux, la ligne de partage entre la droite républicaine et l’extrême droite n’a plus vraiment de sens. Alors que leurs aînés étaient bien plus clairement affiliés à tel ou tel parti, Le Figaro et Valeurs actuelles, organes de la droite républicaine, Minute etPrésent, du Front national, ces nouveaux médias très à droite entendent s’affranchir allègrement de ces anciens clivages. « On nous a bassinés pendant des années avec cette idée de droite hors les murs, mais aujourd’hui, il n’y a plus de murs du tout ; ils se sont effondrés, la trompette Macron a fait chuter les murs de Jéricho », se réjouit Arnaud Stephan, ancien collaborateur de Marion Maréchal-Le Pen, aujourd’hui aux manettes deL’Incorrect, et l’un des plus âgés de la bande.

Avide de débats, cette nouvelle génération de journalistes fustige un monde médiatiquemainstream où régnerait une suffocante « uniformité ». Au Centre de formation des journalistes (CFJ), Alexandre Devecchio affirme avoir côtoyé « des étudiants qui avaient une vision avant tout technique du métier, pas franchement passionnés par le débat d’idées. D’ailleurs, il y avait une totale uniformité idéologique », assène-t-il. « Au moment du débat sur le mariage gay, tous les journalistes étaient favorables à la loi », se souvient Charlotte d’Ornellas, récemment recrutée à Valeurs actuelles, qui s’insurge que certaines positions soient « considérées comme des opinions alors que d’autres, parce qu’elles sont majoritaires, n’en seraient pas ».

« On est les enfants de notre époque. On a résisté à l’air ambiant. Quand je suis face à Jacques Séguéla qui me dit que je mène un combat d’un autre âge… Disons qu’il n’est pas forcément très crédible ! » ironise la jeune femme, persuadée que cette génération de journalistes est beaucoup plus en phase avec les vraies préoccupations des Français.« Les attentats ont fait prendre une douche froide à tout le monde », avance la jeune journaliste.

S’ils se caractérisent par la présence indistincte dans leurs colonnes de journalistes, d’intellectuels ou de politiques des deux rives, de la droite traditionnelle façon LR jusqu'à la galaxie frontiste, et plus si affinités, ils veulent aussi se distinguer des médias de « réinformation » ou complotistes comme Fdesouche ou Égalité et réconciliation, affranchis des règles de base du journalisme. Cette nouvelle génération serait néanmoins la seule capable de s’adresser à un public, souvent jeune, celui de la « fachosphère », « très défiant par rapport à la parole politique mais aussi la parole médiatique », affirme Charlotte d’Ornellas.

 

Le parcours de celle qui se définit elle-même comme « issue du ghetto de la fachosphère », est en soi emblématique. Celle qui a longtemps travaillé à Boulevard Voltaire n’en revient pas d’être reçue dans les médias mainstream, comme la chaîne CNews qui l’invite tous les mardis à donner son point de vue. « Parfois, je me dis que ce que je vais dire va faire hurler sur le plateau et en fait pas du tout. Il y a un travail qui a été fait des deux côtés. »

Ils se voient en tout cas comme les aiguillons d’une droite déboussolée. « À droite, il y a une demande, sauf qu’il n’y a plus de corpus idéologique, parce qu’il a été miné par des crânes d’œuf qui n’ont aucune culture politique et qui sont juste des gestionnaires parlant de points de PIB ou de CSG à longueur de journée. Nous, on  revient sur des sujets de fond, on redonne des armes politiques et culturelles à la droite », explique Arnaud Stephan. En dehors d’échéances électorales immédiates, « on fait de la prospective : la France en 2050, c’est quoi ? Qu’est-ce que sera l’identité, le fait religieux, l’économie, l’écologie, le travail, la famille ? On raconte comment l’on se dirige vers le transhumanisme », précise-t-il. Si leurs thèmes favoris – la montée du communautarisme, les dangers de l’islam, la destruction de la famille ou le poids grandissant du « Lobby LGBT » – sont des grands classiques de la droite de la droite, ils les abordent avec une verve et une « décomplexion » certaine.

« Zemmour a défriché le terrain. Il a été le premier à dire qu’il n’allait pas passer son temps à s’excuser d’être de droite », assure Charlotte d’Ornellas, qui revendique comme beaucoup d’entre eux cette figure tutélaire, tout comme l’héritage de Patrick Buisson. Dernièrement, l’effervescence autour de #balancetonporc et #metoo a été l’occasion d’un grand mouvement de défoulement collectif contre « le harcèlement féministe », comme l’a titré le magazine Causeur. L’Incorrect est ainsi parti dans un plaidoyer pour« L’homme occidental présumé coupable », expliquant en reprenant une vieille antienne zemmourienne, que « coupable de tout pour tous, l’homme censément majoritaire et dominant n’a plus qu’un choix : la soumission ou l’exil ». Le FigaroVox ouvrait, lui, ses colonnes à la philosophe Bérénice Levet, qui affirmait : « Nous ne voulons pas voir le désir masculin, la sexualité masculine alignés sur le désir et la sexualité féminins. Nous ne voulons pas que les hommes renient leur virilité. »

« On a chez nous toutes les familles de la droite »

Dans cette bande de trentenaires, ou quasi, beaucoup sont des amis. La très médiatique Eugénie Bastié, qui officie tant sur France Culture que dans l’émission de Patrick Buisson sur la chaîne Histoire (« Historiquement show »), a rejoint Alexandre Devecchio au Figaro, tout en assurant les pages politiques de la revue Limite aux côtés de Paul Piccarreta, ancien pigiste, comme elle, à Causeur. Élisabeth Lévy, surnommée parL’Incorrect « marraine de la réac académie », a vu émerger ces jeunes pousses très à droite qu’elle a parfois contribué à former. Jacques de Guillebon, Eugénie Bastié, Paul Piccarreta sont tous passés par Causeur, qui détonnait à leurs yeux dans le paysage médiatique avec ces unes ouvertement « provoc’ ».

 

Cette nébuleuse « réac » n’est pas toujours au diapason sur tous les sujets, notamment sur l’économie. « Au Figaro, même si l’on s’entend très bien, ils sont beaucoup plus libéraux qu'on ne l’est, ce qui constitue une différence assez fondamentale », explique Jacques de Guillebon. Ce qui les soude : « On a les mêmes ennemis, ça crée une sphère commune », s’amuse-t-il. Des ennemis qu’Alexandre Devecchio énumère volontiers :« Les Indigènes de la République, une gauche déconstructiviste, les études de genre qui nient quasiment la réalité, l’islamosphère. »

Cette jeune génération a pu trouver et contribuer à façonner un nouvel environnement médiatique où s’épanouir. À Recomposition, Alexandre Devecchio espère faire vivre un débat d’idées forcément bousculé par la nouvelle ère Macron. « L’idée est de faire une version du Débat au XXIe siècle avec des longs formats, plus arides aussi peut-être que dans le FigaroVox. » Ce semestriel qui devrait sortir son premier numéro au mois de mai, pour le premier anniversaire de la présidence Macron, souhaite accueillir  dans ses colonnes des intellectuels étrangers. « Il se passe des choses intéressantes en Europe centrale, aux États-Unis. On voit que tout bouge et que les repères sont en train d’évoluer », explique le jeune journaliste. L’ultra-droitier sociologue canadien Mathieu Bock-Côté, pourfendeur du multiculturalisme, assurera la rédaction en chef de la revue. Preuve que « tout bouge», le vallsiste Laurent Bouvet, figure du Printemps républicain et probable membre du « Conseil des sages de la laïcité » (lire notre article), sera l’un des contributeurs de la revue aux côtés du politologue Jérôme Sainte-Marie et du journaliste de France Culture Brice Couturier. 

Avant la sortie prochaine du premier numéro de Recomposition, c'est L’Incorrect qui fait figure de petit dernier dans la galaxie médiatique des droites. Il se distingue par une maquette élégante et jeune, des unes décalées, une large place laissée à la culture. Dès l’éditorial du premier numéro, paru en septembre 2017, le directeur de la rédaction Jacques de Guillebon donne le ton. Face au libéralisme, « nous proposons […] une autre voie qui conserve et développe les vertus des multiples maisons de la droite, tout en en bannissant les erreurs passées. Car sans l’alliance de ces parties qui peuvent, au-delà de leurs différences, s’entendre sur le fait de conserver, notre monde en tant que civilisation court à l’évidence à sa perte ». À L’Incorrect, l’union des droites commence par l’équipe éditoriale. Jacques de Guillebon et Arnaud Stephan, le directeur de la communication, sont des proches de Marion Maréchal-Le Pen. On trouve également Gabriel Robin, issu du collectif Culture Libertés et Création du Front national, ou Chantal Delsol, catholique, philosophe et femme de Charles Millon, l’ancien président (UDF) de la région Rhône-Alpes, élu avec les voix du FN en 1998 et soutien de François Fillon lors de la campagne de 2017. Les deux époux sont par ailleurs membres du think tank L’Avant-garde, créé par Charles Millon et l’homme d’affaires Charles Beigbeder, qui promeut une union des droites autour de valeurs conservatrices et ordolibérales.

« On a chez nous toutes les familles de la droite, indique Arnaud Stephan. Ça va des cathos aux pas cathos, des gens qui ont été proches du Front, d’autres qui étaient vraiment LR, ou plutôt chrétiens-démocrates. » Le socle idéologique de la revue, c’est « une grande critique du libéralisme, sociétal et culturel. Nous sommes pour l’économie de marché, mais contre la financiarisation de l’économie », explique Arnaud Stephan. Depuis sa création, le mensuel a invité à s’exprimer dans ses colonnes, en vrac : l’ancien directeur du Front national de la jeunesse Julien Rochedy, Christophe Billan, qui dirigeait alors Sens commun (lire ici), le député FN Gilbert Collard, le président de Debout la France Nicolas Dupont-Aignan, ou encore Maël de Calan, candidat à la présidence de LR. « Nous avons la volonté de faire se parler entre elles des droites qui se pensent comme différentes, mais qui n’ont pas de raison de ne pas se parler du tout, explique Jacques de Guillebon. Mais le but principal, c’est plus d’avoir voix au chapitre et redonner une légitimité à nos idées de fond, essayer de les développer, de ne pas rester sur le même langage statique d’il y a 50 ans, et d’inventer de nouvelles idées. » Une manière de « légitimer par le papier » leurs idées conservatrices, selon Arnaud Stephan.

Il semblait annoncer L’Incorrect : le magazine France avait apparu et disparu la même année, en 2016. Il avait été cofondé par Charlotte d’Ornellas, passée ensuite parL’Incorrect avant d’être débauchée par Valeurs actuelles, et Damien Rieu (connu des lecteurs de Mediapart), issu de Génération identitaire, proche de Marion Maréchal-Le Pen et directeur de la communication de la mairie FN de Beaucaire (Gard). Dans le premier numéro de L’Incorrect, ce dernier avait signé un reportage sans aucune distance à bord du C-Star, ce navire des « identitaires » européens qui, à l'été 2017, s’étaient fixé pour mission d’empêcher le travail des ONG auprès des migrants en Méditerranée.

Boulevard Voltaire, TV Libertés, FigaroVox, enfants du quinquennat Hollande

Cette nouvelle génération ne sort pas de nulle part. Depuis 2011, la presse d’entre-deux-droites a repris des couleurs. Cette année-là, c’est le pure player Atlantico qui est lancé, sous le parrainage, déjà, de Charles Beigbeder. Dès ses débuts, on peut y lire la précitée Chantal Delsol, le néolibéral Gaspard Koenig ou encore feu Gérard de Villiers, écrivain des romans SAS, un temps proche des idées du Front national et ami de Jean-Marie Le Pen, devenu sarkozyste.

Si le quinquennat de Nicolas Sarkozy avait vu naître les pure players de gauche Mediapart, Rue 89 ou Slate, celui de François Hollande aura été celui de l’émergence des nouveaux médias des droites. En 2012, le site d’information Boulevard Voltaire est créé par Robert Ménard, ancien porte-étendard de Reporters sans frontières, et Dominique Jamet, alors membre de Debout la France. Sous couvert d’une liberté d'expression totale, et alors que pendant un temps, certains contributeurs proviennent des rangs de la gauche, le site se mue rapidement en catalogue de toutes les pensées réactionnaires issues de la droite « hors les murs ».

Champion de la « défense et la promotion de la culture et de l’esprit français au cœur des nations européennes », le site TV Libertés est lancé en 2014 par deux anciens du FN, Martial Bild et Jean-Yves Le Gallou. Pensée au départ comme un « Fox News à la française », cette chaîne de télévision numérique issue de l'extrême droite politique s’est fait une spécialité de brasser large parmi les diverses tendances de la droite. Nicolas Dupont-Aignan, l’ancien ministre de Nicolas Sarkozy Thierry Mariani ou l’ex-présidente du Parti chrétien-démocrate Christine Boutin y sont passés. Le député FN Gilbert Collard y a présenté une émission littéraire, « Livre libre ». Marion Maréchal-Le Pen y a même annoncé son retrait de la vie politique, l’un des plus gros buzz de la jeune télé.

Martial Bild, directeur de la rédaction, refuse le qualificatif de « média d’union des droites ». « Je suis retiré de la politique depuis dix ans, j’ai passé trente ans au FN, j’ai donné ! » Lors de la dernière campagne présidentielle, il indique avoir reçu vingt-sept personnalités issues des droites, dont, par exemple, Hervé Mariton (LR) et Louis Aliot (FN). « Nous essayons de montrer qu’il y a peut-être plus de points communs que de divergences […]. Lors de La Manif pour tous, il y avait une convergence, certes pas totale, d’une partie des droites, alors nous avons appuyé dessus. »

Toujours en 2014, c’est le grand frèreLe Figaro qui inaugure son FigaroVox. Un espace de tribunes et d’entretiens administré par Alexandre Devecchio, passé par le Bondy Blog et Atlantico. Depuis quatre ans, de nombreux penseurs réactionnaires y ont élu domicile, parmi lesquels, pour les plus illustres : Éric Zemmour, qui s’inquiète que « la laïcité à la française » ne devienne la « nouvelle cible des propagateurs de l’islam », l’avocat Gilles-William Goldnadel, quis’émeut par exemple du lynchage médiatique dont est victime l’humoriste Tex, Chantal Delsol, ou encore Élisabeth Lévy, qui y tient une chronique hebdomadaire. Lorsque Laurent Bouvet, régulièrement interrogé, y explique que « toute une partie de la gauche n’accepte pas que la liberté d’expression, la liberté de caricature et finalement la liberté de la presse se fasse à l’encontre de la religion musulmane », il ne détonne pas dans le paysage. 

En guerre pour ravir à la gauche l’hégémonie culturelle

Malgré ses 7 millions de vues mensuelles, Martial Bild a dû se muer en « sergent-recruteur » pour assurer la survie de son média, qui ne compte, dit-il, que sur les dons. Il s’étrangle d’ailleurs à l’évocation de ce à quoi servent les 138 euros de redevance télévisuelle. Si l’effervescence est réelle, le modèle économique de ces nouveaux médias de la droite « hors les murs » reste à trouver. Boulevard Voltaire, dont le modèle repose entièrement sur la publicité, a été la cible à l'automne d'une attaque des Sleeping Giants, un réseau d’activistes issu des États-Unis, qui a obtenu que les plus grandes marques retirent leurs réclames du site (à lire sur le site de Télérama).

Charles Beigbeder a pu laisser penser pendant un temps qu'il deviendrait le nouveau Xavier Niel de droite. Tous deux avaient d'ailleurs investi dans Causeur, lorsque le magazine d'Élisabeth Lévy avait vu le jour en 2007. Malgré les 7 800 abonnés qu'elle revendique et des ventes en kiosque qui varient entre 6 500 et 9 000 exemplaires « pour les bons numéros », Élisabeth Lévy concède que le magazine perd 120 000 euros par an.« On a toujours eu de quoi vivoter, mais pas de quoi investir », explique la journaliste. Beigbeder a également placé quelques billes dans Atlantico, site au modèle économique fragile, qui a vu partir certaines de ses jeunes plumes comme Alexandre Devecchio.« Atlantico, ça a fait son temps. Pas sûr qu’ils perdurent », persifle Jacques de Guillebon, dont le mensuel a également reçu des financements de Beigbeder. « Il a mis un peu d’argent au début, mais pour des raisons personnelles, il n’a pas rajouté ce qui était prévu au début », ajoute le rédacteur en chef. Après les 8 000 exemplaires du premier numéro vendu, Arnaud Stephan indique que les ventes se sont tassées avant de remonter, espère-t-il, à 6 000 ou 7 000 pour le cinquième opus actuellement en kiosque.« On a trouvé notre lectorat, on espère l’agrandir, mais nous ne faisons pas de plans sur la comète, considère Jacques de Guillebon. On a un tout petit capital, il n’y a pas de Perdriel ou de Niel derrière nous. » « Quand Pierre Bergé est mort, j’ai dit que c’était un monstre, mais il avait une seule qualité, c’est qu’il soutenait financièrement ses idées, considère Martial Bild. Les grands chefs d’entreprise ne le font pas pour nous, parce qu’ils ne sont pas de droite. » Arnaud Lagardère, Vincent Bolloré et Patrick Drahi, ces patrons gauchisants…

Celui qui s’en sort le mieux, c'est encore l’aîné, Valeurs actuelles, qui a fêté ses 50 ans en 2016. Depuis le grand virage à droite qui a suivi la reprise en main du titre du groupe Le Figaro par Yves de Kerdrel en 2012, les ventes ont fortement progressé : elles sont passées de 87 000 cette année-là à 125 000 l’été dernier. La méthode Kerdrel, ce sont des unes chocs, une équipe très rajeunie autour de Geoffroy Lejeune, et une ligne à droite toute.

La bataille culturelle contre la gauche

Si une partie de la presse réactionnaire aime à citer les travaux contestés de la démographe Michèle Tribalat, certains rédacteurs n’hésitent pas à carréments’affranchir  des faits dans leur démonstration de ce phénomène à l’œuvre selon eux. L'article « Demain, le suicide démographique européen », paru en septembre 2017 sur le site de Causeur, fait figure de cas d’école. Le lecteur saura apprécier la puissance de l'argumentation :

« Imaginons que dans un pays, les femmes liées à la population de “souche” aient en moyenne 1,3 ou 1,4 enfant/ femme tandis que la population d’origine immigrée (ce qui veut dire en Europe, principalement musulmane) ait un taux de fécondité de 3,4 à 4 enfants par femme. Postulons qui plus est que cette population nouvelle ne représente que 10 % de la population totale. […] En fait, et si l’on retient mes hypothèses, le basculement se produira au bout de 30 à 40 ans. Dans 40 ans, il y aura autant de petits-enfants issus des 90 % que de petits-enfants issus des 10 %.  Et à ce moment-là, la majorité de la population française deviendra inéluctablement “d’origine musulmane”. »

Un peu plus loin : « La réalité est probablement que nous en sommes déjà à 90 % de la population ayant un taux de fécondité des femmes de 1,4, comme partout ailleurs en Europe, et que les 10 % restantes doivent être à 4 ou à 5 enfants par femme (ce que je peux constater dans les zones commerciales autour d’Avignon), ce qui nous amène aux alentours de 1,8 pour le taux de fécondité “national”. » Dans ce papier, aucune source ni lien, les estimations sont faites au doigt mouillé, tout n'est que ressenti, la peur pour seule boussole. Cet article a bénéficié de la prime à l'outrance que pratique à l’envi une certaine presse de droite qui a parfaitement intégré les codes de son temps. Il a été partagé 11 000 fois.

« J’ai passé des papiers qui me scandalisent », confesse Élisabeth Lévy, qui suggère, comme Montaigne avant elle, de « frotter […] sa cervelle contre celle d’autrui ».Voilà qui justifie toutes les outrances. Dans un autre article, plus récent encore, un contributeur suggérait rien de moins que l’apartheid entre « les Français » et « les musulmans » :« Plutôt que de nous voiler la face ou d’adopter des mesures inenvisageables en démocratie (remigration, expulsions forcées des plus radicaux), pourquoi ne pas instaurer un double système de droit dans l’Hexagone ? » s’est demandé sans ciller un certain Christian de Moliner. L’article n'a pas été publié dans la version papier du journal mais uniquement sur le site internet de Causeur. Pas question néanmoins pour Élisabeth Lévy de s’en désolidariser.  « Cette histoire d’apartheid est un enfumage malveillant. Cet article ne prônait pas l’apartheid mais une séparation que l’auteur considérait comme inévitable. Il ne suggérait aucun régime politique de domination. À la réflexion, je l’aurais publié aussi, bien que je ne partage aucunement son analyse. Si on arrête de publier des opinions qui risquent de vous choquer, la notion même de débat public n’aura plus de sens. Et accessoirement, on va s’ennuyer ferme », affirme la journaliste.  

« Ceux qui contestent le grand remplacement ont perdu. Par définition, c’est un ressenti. En matière d’immigration, […] il y a une distorsion entre ce que les gens entendent et ce qu’ils voient », constate Martial Bild. On peut ainsi affirmer n'importe quoi sans preuve.« Ce qui manque parfois à droite, c’est la culture des faits », considère Paul Piccarreta, cofondateur de la revue Limite.

Mais il serait injuste de tenir ces jeunes journalistes pour comptables du travail des contributeurs anonymes qui se déversent dans les colonnes numériques de Causeur. « Il y a une volonté de notre génération de faire les choses correctement, assure Charlotte d’Ornellas. Je n’ai jamais rien fait sous pseudo. Les gens savent très bien d’où je parle. »Elle affirme d’ailleurs devoir être plus rigoureuse que les autres, compte tenu de ses opinions. « Je ne peux pas me permettre le quart de ce que peuvent se permettre d’autres journalistes. »

Reste que l'enquête, tout comme le reportage, sont des genres largement délaissés au profit d’un fort appétit pour l'éditorial, format roi de cette presse conservatrice.« L’enquête, quand c’est à gauche, c’est de la dénonciation, et quand c’est la droite, c’est de la délation », grince Martial Bild, en guise de défense. « C’était réservé à Minute, qui est devenu une caricature de lui-même. On considère que ce n’est pas le genre le plus noble, mais c’est une bêtise », abonde Arnaud Stephan.

Ces jeunes « réacs » se vivent comme une tribu d’Indiens dans une corporation perçue comme forcément « de gauche ». « Nous sommes les moisis et l’on ne se débarrassera pas de nous », écrivait dans un récent édito Jacques de Guillebon, l’un des « grands frères » de cette génération. Dans leur combat pour ravir l’hégémonie culturelle à la gauche, un thème récurrent chez certains journalistes des deux droites, Jacques de Guillebon voitL’Incorrect en « David contre Goliath » : si Le Figaro ou Valeurs actuelles ont de gros moyens, rien de comparable avec la Maison de la radio, pour ne citer qu’elle, vue comme une forteresse imprenable du gauchisme médiatique. « En terme de force de frappe, ce n’est pas parce qu’on donne quelques coups dans le quartier général que l’hégémonie a changé de camp », confirme Élisabeth Lévy. Martial Bild est beaucoup plus optimiste.« Je crois que c’est fait. La bataille culturelle serait gagnée par la droite si on arrêtait les soins palliatifs pour la gauche. » Autrement dit, si les mécènes cessaient de maintenir sous respirateur artificiel les grands groupes de l'audiovisuel public ou Canal+. « On est en train de clore Mai-68 », se félicite le chef de TV Libertés. 2018, année de la révolution conservatrice ?

Ces médias, dont certaines figures ont désormais leur rond de serviette dans plusieurs émissions du PAF, ont réussi à imposer dans le débat certains termes autrefois bannis. C’est le cas du « grand remplacement », théorie selon laquelle les populations étrangères entreprendraient de remplacer les Français « de souche », passée dans le langage courant. À tel point que Laurent Wauquiez n’hésite pas à flirter avec cette notion pour décrire la situation de certains quartiers français.

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