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4 août 2017 5 04 /08 /août /2017 05:29

En cinq jours d’audience, les 17 journalistes et cadres du quotidien d’opposition turc Cumhuriyet ont démontré avec maestria l’ineptie de l'acte d’accusation élevant la critique contre le gouvernement au rang de crime. La cour a libéré sept des onze accusés détenus. Prochaine audience au 11 septembre.

 

Istanbul (Turquie), de notre correspondant -. « Quand j’ai lu l’acte d’accusation pour la première fois, j’ai d’abord pensé à l’histoire de la chèvre de Monsieur Seguin, ce joli conte où un loup est décidé à manger la chèvre coûte que coûte et, pour parvenir à ses fins, raconte toutes sortes de mensonges. » Dans la version contemporaine de ce conte, le loup porte la robe noire d’un procureur. La chèvre a différents visages, ou peut-être devrait-on parler d’un troupeau tout entier. Il y a d’abord Mustafa Kemal Güngör, l’auteur de cette analogie, détenu depuis 271 jours, et ses 16 compagnons du journal social-démocrate turc Cumhuriyet, jugés depuis lundi pour avoir soutenu par leurs écrits divers animaux sauvages : les disciples du prédicateur islamiste Fethullah Gülen, impliqués dans le coup d’État sanglant du 15 juillet 2016, les rebelles kurdes du PKK, les militants du groupuscule d’extrême gauche DHKP/C. On peut aussi voir en elle la presse d’opposition, la liberté d’expression, la Turquie tout entière.

Pour Güngör, même le parquet et ses experts ne sont pas dupes de leurs accusations. Mais, a-t-il résumé devant les juges, « depuis le début, ils ont décidé de nous poursuivre, de nous emprisonner, de nous écraser ». Comment imaginer en effet Hikmet Cetinkaya, l’un des premiers journalistes à avoir dénoncé, dès les années 1970, la menace constituée par les réseaux gülenistes, dans le rôle d’un apôtre du prédicateur ? « Gülen portait plainte contre moi à tout bout de champ, il ouvrait des procès en dommages-intérêts. Mais avec Cumhuriyet, nous avons continué d’écrire, sans céder », a rappelé devant la cour l’auteur septuagénaire. Et Ahmet Sik, détenu pendant 375 jours parce qu’il avait enquêté sur l’infiltration du système judiciaire par ces mêmes réseaux ? L’éditorialiste Kadri Gürsel ne fait pas un meilleur sympathisant du PKK, lui qui fut enlevé et séquestré par les rebelles kurdes pendant 26 jours en 1995.

De fait, le parquet a été bien en peine de trouver un seul texte dans lequel l’un des auteurs inculpés fait l’apologie d’une organisation clandestine armée. Ne subsiste dès lors de l’accusation que les critiques répétées du journal contre le pouvoir islamo-conservateur du président Recep Tayyip Erdogan, assimilées dans l’acte d’accusation à une « guerre asymétrique », et de bien fébriles tentatives de dévoiler des connexions entre les accusés et les groupes clandestins.

Ces tentatives, les accusés les ont magistralement balayées durant ces cinq jours d’audience. En démontrant l’inanité de certaines accusations : « La personne qu’on m’accuse d’avoir contactée est un pideci [le pizzaiolo turc] de Cankaya. Comment est-ce que je suis censé savoir qu’une enquête est en cours visant le type chez qui je commande des pide de temps en temps ? », a fait remarquer Güray Öz, le médiateur du journal, incarcéré depuis 9 mois. Ou en revendiquant le droit et l’obligation, pour un journaliste, de s’adresser à des gens peu fréquentables : « Oui, j’ai parlé avec plusieurs représentants du mouvement güleniste. Si je ne parle pas aux gens, je ne peux rien apprendre. On ne peut pas rester vierge quand on est journaliste », a assumé Aydin Engin, une pointure de la presse turque. Relatant ses enquêtes au long cours auprès du hezbollah turc et des talibans, en Afghanistan, il a poursuivi : « Parce que j’ai parlé avec ces gens, est-ce que ça fait de moi un terroriste du Hezbollah ou d’Al-Qaïda ? »

Avocat de Cumhuriyet pendant de nombreuses années, Bülent Utku, lui aussi écroué, a l’habitude de batailler avec les délits d’opinion. « Je pense que ma seule réponse concernant le chapitre de l’acte d’accusation consacré au “changement de la politique éditoriale”, c’est “mêle-toi de tes affaires” », a-t-il lancé avec aplomb au procureur. « Le changement de politique éditoriale d’un journal, ça regarde ses lecteurs, pas les procureurs. »

Les accusés et leurs avocats ont par ailleurs insisté sur les graves irrégularités survenues au cours de l’instruction, à commencer par l’incroyable présence, au sein de l’équipe menant l’enquête, d’un procureur lui-même poursuivi pour appartenance aux réseaux gülenistes. « Un procureur ne peut pas exercer s’il est poursuivi pour un crime passible d’une peine de plus de trois mois de prison, or Murat Inam est jugé pour 10 crimes passibles de la prison à vie. Vous verrez que tous les actes de l’instruction seront invalidés en raison de sa présence », a prévenu l’avocat Fikret Ilkiz, un des ténors du barreau d’Istanbul.

Inam, dont le nom a été effacé des documents récents de l’instruction, n’était pas présent dans la salle d’audience, mais son remplaçant n’est pas vierge de tout soupçon non plus. Le procureur Haci Hasan Bölukbasi, assis sur le fauteuil du ministère public, a ouvert un procès en 2014 contre une éditorialiste de Cumhuriyet, Mine Kirikkanat, pour insulte à… Fethullah Gülen, a indiqué Bülent Utku lors de sa déposition. Les critiques n’ont pas épargné le gouvernement, le journaliste d’investigation emprisonné Ahmet Sik délivrant un réquisitoire enflammé contre les hommes d’Erdogan et leur rôle dans la montée en puissance des gülenistes.

Vendredi soir, la cour a ordonné la remise en liberté provisoire, dans l’attente d’un verdict, de sept des onze accusés encore en détention, et a fixé au 11 septembre la prochaine audience. Restent en prison le président du conseil d’administration de la Fondation Cumhuriyet, Akin Atalay, le directeur de la rédaction du journal, Murat Sabuncu, l’éditorialiste Kadri Gürsel et Ahmet Sik, contre lequel le procureur a par ailleurs annoncé qu’il allait lancer des poursuites pour dénigrement de l’État turc.

À l’annonce de cette décision, Ahmet Sik a interpellé le public. « Tous les membres et institutions de cette organisation du mal, vile et indigne, doivent savoir que jusqu’à présent, je ne me suis mis à genoux que devant mes parents pour leur embrasser la main, et que je continuerai comme ça », a déclaré le journaliste, dont la sortie a été filmée par un témoin.

Ahmet Şık: Bu organize örgütün tüm adamları bilsinler, ben sadece anne babamın elini öpmek için eğildimhttps://t.co/dW7IC4BS7E pic.twitter.com/ypv6wM9Pv8

— Gerçek Gündem (@gercekgundem) 28 juillet 2017

La foule a applaudi l’accusé et scandé « Ahmet sortira, il écrira de nouveau ».

 

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Published by Section du Parti communiste du Pays de Morlaix - dans INTERNATIONAL
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