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22 juillet 2017 6 22 /07 /juillet /2017 07:05

Le général Pierre de Villiers, en poste depuis 2014, a annoncé mercredi sa démission après une semaine de bras de fer sur le budget des armées, en baisse cette année. Il s’agit d’une crise historique, et la première du quinquennat d’Emmanuel Macron, investi il y a seulement deux mois.

 

C’est une crise historique, et la première du quinquennat d’Emmanuel Macron, deux mois seulement après son investiture. Mercredi 19 juillet, le chef d’état major des armées, le général Pierre de Villiers, a annoncé sa démission, après une semaine de bras-de-fer sur le budget de la défense. Il a aussitôt été remplacé par le général François Lecointre, qui s’est notamment illustré en ex-Yougoslavie.

Jamais, sous la Ve République, un militaire d’un tel rang n’avait démissionné de plein gré. Le seul précédent remonte à 1961, avec le général Jean Olié, et il avait eu lieu pour des raisons de santé et après un désaccord sur les sanctions post-putsch des généraux. Cette fois, le contexte est totalement différent : il s’agit d’un débat budgétaire que le président de la République a lui-même envenimé, tout à sa volonté de se poser en « chef », deux semaines et demi seulement après avoir confirmé de Villiers à son poste pour un an.

« Je considère ne plus être en mesure d’assurer la pérennité du modèle d’armée auquel je crois pour garantir la protection de la France et des Français aujourd’hui et demain, et soutenir les ambitions de notre pays », a expliqué mercredi Pierre de Villiers pour justifier sa démission. « Dans le plus strict respect de la loyauté, qui n’a jamais cessé d’être le fondement de ma relation avec l’autorité politique et la représentation nationale, j’ai estimé qu’il était de mon devoir de leur faire part de mes réserves, à plusieurs reprises, à huis clos, en toute transparence et vérité », a-t-il ajouté. Selon une source gouvernementale, il avait prévenu lundi le ministère des armées et l’Élysée de sa décision, permettant à Emmanuel Macron de procéder à son remplacement dès le conseil des ministres de mercredi.

La crise ouverte entre le « CEMA » sortant et le président de la République a commencé après une audition à huis clos de la commission de la défense, la semaine dernière, à l’Assemblée nationale : les députés, pour la plupart novices au Parlement, entendent le chef d’état major des armées, alors que Bercy vient de remettre sa copie sur les demandes d’économies. Pour la Défense, elles sont drastiques : 850 millions d’euros (lire le décryptage de Romaric Godin).

De Villiers, normalement à l’abri du huis clos, conteste ce choix. Mais ses propos fuitent, notamment une petite phrase sur le fait qu’il s’est fait « baiser » par Bercy. Sur le fond, sa colère n’est pas une surprise. En poste depuis 2014, il s’était déjà battu, y compris publiquement, pour le budget de ses troupes et de leurs équipements. Cette année-là, après deux années de réduction budgétaire, les chefs d’état-major (air, terre, mer), ainsi que celui que les chapeaute, Pierre de Villiers, avaient vivement protesté, voire discrètement menacé de démissionner. Ils avaient alors le soutien de leur ministre de tutelle, Jean-Yves Le Drian.

Depuis, à la faveur des opérations extérieures décidées par François Hollande, au Mali, en Centrafrique, puis en Irak et en Syrie, et de l’opération Sentinelle sur le territoire national, le budget de la défense avait été sanctuarisé. En décembre 2016, en pleine campagne présidentielle, Pierre de Villiers avait encore plaidé pour un « effort de guerre », dans une tribune publiée dans Les Échos – un choix rare pour un militaire habitué à la discrétion. Après avoir repris l’avertissement de François Hollande, qui appelait à se préparer à une « guerre longue », le général estimait que « le moindre décalage de cohérence entre les menaces, les missions et les moyens s’apparente au grain de sable qui grippe le système et conduit à la défaite », et défendait une hausse du budget de la défense.

Le chef d’état-major des armées s’en était à nouveau expliqué lors d’une audition, publique, de la commission de la défense, en février dernier. « Depuis deux ans, nos armées ont été sollicitées sur tous les fronts et à un niveau inédit, rappelait le général. À l’heure où je vous parle, plus de 30 000 soldats sont en posture opérationnelle, à l’intérieur et à l’extérieur de nos frontières, de jour comme de nuit, et ce depuis maintenant plus de deux ans. »

Il avait aussi dressé un tableau alarmant de l’état des équipements de l’armée française. Concernant les drones, les avions ISR (intelligence, surveillance, reconnaissance) et les ravitailleurs, la flotte de transport ou les hélicoptères, « nous sommes au bord de la rupture ». « Parfois, en tant que chef des opérations, je renonce à certaines cibles par incapacité, c’est-à-dire par insuffisance de capacités », affirmait-il. Il indiquait aussi que « plus de 60 % des véhicules de l’armée de terre engagés en opérations ne sont pas protégés ». Une alerte qui s’était notamment illustrée lors de l’opération Sangaris, où plusieurs soldats avaient témoigné de la faiblesse des équipements de l’armée française déployée en Centrafrique.

Logiquement, de Villiers avait qualifié le budget de 2018 de « première marche essentielle » pour atteindre l’objectif de 2 % du PIB pour les dépenses militaires en 2025, promis par Emmanuel Macron pendant sa campagne. « Je serai franc, avait glissé devant les députés le général, coutumier des formules chocs : on a déjà donné, pour ne pas dire qu’on a déjà tout donné. »

Le président de la République était donc prévenu. D’autant plus qu’il a eu des échanges avec de Villiers pendant sa campagne, comme le rapporte Le Monde. Pourtant, Macron a choisi le bras de fer, sur le fond comme sur la forme. Jeudi 13 juillet, lors de la traditionnelle réception au ministère de la défense avant la fête nationale, le président de la République a sidéré l’auditoire en tançant, sans le nommer, son chef d’état major devant ses subordonnés.

« Je considère qu’il n’est pas digne d’étaler certains débats sur la place publique, a-t-il déclaré depuis l’hôtel de Brienne. Je suis votre chef. Les engagements que je prends devant nos concitoyens et devant les armées, je sais les tenir. » Avant d’ajouter : « Je n’ai à cet égard besoin de nulle pression et de nul commentaire. » Dimanche 16 juillet, dans le JDD, Macron a insisté : « La République ne marche pas comme cela. Si quelque chose oppose le chef d’état-major des armées au président de la République, le chef d’état-major des armées change. »

« Je suis votre chef »

Entre ces deux déclarations, de Villiers s’est fendu d’un billet sur Facebook, où il s’adressait régulièrement au public, intitulé « Confiance ». « Méfiez-vous de la confiance aveugle, qu’on vous l’accorde ou que vous l’accordiez. Elle est marquée du sceau de la facilité. Parce que tout le monde a ses insuffisances, personne ne mérite d’être aveuglément suivi », a-t-il écrit.

« Le chef d’état-major des armées est le subordonné du chef des armées », a rappelé mercredi, à la sortie du conseil des ministres, le porte-parole du gouvernement, Christophe Castaner, évoquant des « lectures stratégiques divergentes ». « C’est à peu près la même chose avec un directeur d’administration centrale, avec un premier ministre ou un ministre avec lequel [le président] aurait un désaccord », a ajouté l’ancien député socialiste, rappelant l’engagement de Macron de procéder à une évaluation de tous les directeurs d’administration centrale dans les six prochains mois.

De fait, constitutionnellement, le président élu a toute autorité sur les armés – il s’agit même d’un principe républicain essentiel. Mais, dans ce cas précis, les questions soulevées par la gestion d’Emmanuel Macron vont bien au-delà. Sur le fond d’abord, son choix de confirmer la baisse de 850 millions d’euros du budget de la défense en 2017 a stupéfié une grande partie des militaires, tant il semble contradictoire avec l’objectif d’un budget à 2 % du PIB en 2025, contre 1,7 % aujourd’hui, et tant les armées se vivent sur la corde raide.

Surtout, le chef de l’État choisit de diminuer les dotations à la Défense alors même qu’il a décidé de maintenir toutes les opérations en cours : Sentinelle sur le territoire français et les opérations extérieurs au Sahel et au Levant. Il a également choisi de conserver la dissuasion nucléaire. S’il avait décidé de réduire la projection des forces ou de réformer le modèle des armées françaises, la baisse du budget pouvait tout à fait s’entendre. C’est cette contradiction qui révulse de nombreux spécialistes du dossier, y compris au sein de la majorité.

Ainsi, le député Gwendal Rouillard, un très proche de Jean-Yves Le Drian, passé du PS à LREM, s’est dit « révolté » la semaine dernière. « Soit nous garantissons à nos militaires les moyens de leurs missions et la proposition de Bercy doit être recalée. Soit nous actons le retrait des troupes françaises et on doit l’assumer », a-t-il déclaré. Mercredi, il a rendu hommage au général de Villiers.

Mon Général, je vous adresse chaleureusement ma considération, ma reconnaissance & mon amitié. Notre armée est notre fierté ! @EtatMajorFR

Depuis, Macron a promis un effort inédit pour la Défense dans le budget de 2018 et réitéré l’objectif des 2 % en 2025.

Mais le débat ne s’arrête pas là : de fait, la crise de confiance entre le président de la République et le chef d’état-major a été déclenchée par des propos tenus lors d’une audition à huis clos de la commission de la défense. De Villiers, jusqu’à preuve du contraire, n’est pas responsable de la fuite. La très vive réaction de Macron, déjà contestée pour sa pratique du pouvoir, interroge donc sur son respect du droit du Parlement à être informé, comme le souligne l’ancien garde des Sceaux Jean-Jacques Urvoas.

De cette démission du CEMA, on pourrait retenir que le chef de l'Etat ne reconnaît pas au Parlement le droit d'être informé...

— Jean-Jacques Urvoas (@JJUrvoas) 19 juillet 2017

Dans un communiqué, les députés LR « s’indignent de la manière dont l’Assemblée nationale et sa commission de la défense ont été traitées et considérées dans le traitement de cette affaire très grave ». « Le Parlement est souverain. La parole y est libre », rappellent-ils. Sur son blog, Jean-Luc Mélenchon avait déjà répété son attachement au principe selon lequel « le devoir des militaires est de servir et d’obéir ». « Pour autant, au cas précis de l’intervention du général Pierre de Villiers, chef d’état-major des armées, la violence du recadrage et son caractère inutilement humiliant font réfléchir, poursuivait le député de Marseille. Son devoir devant la représentation nationale est de répondre avec franchise et sincérité aux représentants du peuple. Dans un tel contexte, on ne peut lui reprocher d’avoir dit ce qu’il pense et ce qu’il croit juste à propos de la situation des armées. »

Interrogé à l’issue du conseil des ministres, le porte-parole du gouvernement a tenté de déminer le débat en jurant que les propos tenus en commission n’étaient en aucun cas la raison de la crise ouverte entre le CEMA et l’Élysée, évoquant les prises de parole publiques de de Villiers pendant la campagne. À l’époque, Macron s’était pourtant gardé de toute critique.

Lui qui s’était glissé dès son élection dans l’uniforme de chef des armées, en défilant dans un véhicule militaire sur les Champs-Élysées, va désormais devoir rassurer les militaires, les chefs d’état-major comme les soldats en opérations extérieures, et calmer les critiques émanant de l’ensemble du champ politique. Macron en aura l’occasion dès jeudi, lors d’un déplacement prévu sur la base d’Istres, en compagnie du nouveau chef d’état-major des armées, François Lecointre, et de la ministre Florence Parly.

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