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29 mars 2017 3 29 /03 /mars /2017 13:48
"La mémoire de l'insurrection malgache se chuchote" - entretien de Rosa Moussaoui avec l’écrivain Jean-Luc Raharimanana (L'Humanité, 28 mars 2017)

« La mémoire de l’insurrection malgache se chuchote »

Entretien réalisé par Rosa Moussaoui
Mardi, 28 Mars, 2017
L'Humanite

Le soulèvement anticolonialiste de 1947 à Madagasacar et sa sanglante répression tiennent une place singulière dans l’imaginaire de l’Île rouge. Retour sur cette mémoire avec l’écrivain Jean-Luc Raharimanana.

Quelle place l'insurrection de 1947 tient-elle dans l'imaginaire malgache en général et dans votre œuvre littéraire en particulier ?

Jean-Luc Raharimanana. 2017, nous sommes soixante-dix ans après l’insurrection, mais soixante-dix ans sans réel entretien de la mémoire aussi. Entre l’imaginaire et la mémoire, il y a bien sûr une très forte relation. Une mémoire mal entretenue peut disparaître de l’imaginaire mais avant cet oubli, elle peut s’y aménager un endroit trouble et inexplicable, et c’est cet endroit sans nom qu’occupe l’insurrection de 1947 dans l’imaginaire malgache. C’est un événement souvent manipulé par les politiques, et du coup mal appréhendé par l’enseignement, les témoignages sont inégalement transmis, la réalité historique largement méconnue, voire ignorée, mais la sensation mémorielle est forte car beaucoup de familles ont été touchée par elle. Mais les paroles sortent difficilement, ce qui nous ramène à cette région trouble de l’imaginaire, où d’une réalité de tabataba, grands bruits, émeutes, désordres, la mémoire de l’insurrection se chuchote, se fragilise, confrontée à la rumeur, tsao, presque mensonge. Mais elle est sauvée du mensonge par le sacré : masy, et avec la survie de la formule Rano, rano, une formule qui transformerait les balles des colonisateurs en eau… La terre est sacrée, cette lutte fut sacrée… Aujourd’hui, même si beaucoup d’enfants ne soupçonnent pas l’origine de cette formule, beaucoup la lancent encore dans leurs jeux de guerre, ou pour conjurer le malheur face à leurs bêtises… Cet imaginaire dépend aussi des régions, car bien sûr, l’insurrection, et surtout, la répression et les arrestations ont été fortes selon les régions. Il resurgit très fort pourtant lors des grandes insurrections politiques qu’a connues le pays, notamment en 1972, en 1991, et 2002, comme une sorte de désir d’achever une révolution avortée, une révolution où nous les Malgaches n’avions pas su réellement être ensemble. Quelques auteurs ont écrit sur 47, notamment Andry Andraina avec Mitaraina ny tany (1975), et E.D. Andriamalala avec Vohitry ny Nofy, il y a eu le grand chant-poème, Antsa, de Jacques Rabemananjara, l’un des compagnons de négritude de Senghor, de Césaire et d’Alioune Diop, beaucoup de chants traditionnels parlent de 47, je pense à l’incroyable Mama Sana. Personnellement, mon imaginaire d’enfant sur l’événement a été nourri des paysages traversés par la répression, les anciennes gares toujours criblées de balles, les récits des gens sur l’atrocité des colons et des tirailleurs « sénégalais », devenus de véritables figures de terreur, des ogres en puissance, les insurgés jetés des ponts, jetés des avions, mis dans des fosses communes que personne n’était capable de situer, comme si d’un coup, tout bombement de terrain sur les collines était une potentielle fosse commune ignorée de tous, la terre même avait mal pour l’enfant que j’étais.

Vos portraits d'insurgés sont ceux non pas de héros mais de femmes et d'hommes ordinaires arrimés à l'histoire. Pourquoi ce parti pris de raconter l'histoire de l'insurrection de 1947 à partir de cheminements singuliers ?

Jean-Luc Raharimanana. Car les figures connues de l’histoire, Rabemananjara, Ravoahangy, et dans une moindre mesure Raseta, ont toujours refusé d’endosser la responsabilité de cette insurrection, l’assimilant à un complot colonial destiné à mettre à bas le parti MDRM. Et surtout, mon intuition me parlait d’une insurrection hors de contrôle des politiques, hors de contrôle de l’Etat colonial car devenue une révolte profonde de l’être colonisé, c’est-à-dire ceux qu’on appelait indigènes, ceux qu’on considérait comme des moins que rien, juste bons à civiliser, et encore…

Car je voulais aussi donner un visage, des visages à ceux qui se sont battus dans l’anonymat, qui se sont levés, touchés profondément dans leur dignité d’êtres humains.

Car bien sûr, en 2009, lorsque j’ai entamé ces portraits avec Pierrot Men, il ne restait plus beaucoup de vivants de ces « héros ». Je voulais avec Pierrot dresser des portraits qui rendraient « immortels » leurs témoignages, sortir de l’oubli ces versions de l’histoire, poser l’humain derrière un fait historique, et dénoncer de cette manière l’indécent débat sur la positivité du colonialisme, sur l’absurdité de se demander si le colonialisme a été un crime contre l’humanité ou pas. Je ne prétends pas donner une vérité historique à travers ces portraits. Je veux juste poser hors de l’oubli ces versions recueillies dans la bouche de ceux qui ont vécu d’une manière ou d’une autre 1947. Pour qu’ils ne meurent pas une seconde fois, en enterrant leurs témoignages avec eux. 

 

Vous dites du projet colonial qu'il a enterré un monde, une culture, des mythes, une poétique. Exhumer la mémoire de ces insurgés permet-il de reconstituer le souvenir de ce monde précolonial en éclats ?

Jean-Luc Raharimanana. Non. Cela n’a rien à voir. Parler de 1947 ne signifie pas avoir la nostalgie d’un monde précolonial, ou ramener le souvenir d’un monde précolonial. On parle de dignité humaine ici, on parle de justice. On parle de la reconnaissance d’un crime contre l’humanité. Des hommes et des femmes ont été massacrés effroyablement alors même que la France coloniale se proposait d’amener les Lumières dans ces pays. Je « n’exhume » pas non plus la mémoire, car cette mémoire n’est pas morte et enterrée. Elle est juste hors du champ du connu, du débattu, du transmis ou de l’enseigné. Le projet colonial a ceci de monstrueux, de minorer et d’infantiliser la culture de l’autre, je n’ose pas dire d’éradiquer, mais il y a cette tentation de l’Etat colonial de détruire tout ou partie de la culture du colonisé. La colonisation malgache a duré près de 70 ans, d’autres grands crimes ont été commis avant 1947, et je considère que ce fut aussi criminel de broyer la culture de l’autre pour mettre à la place la culture française. Pour moi, il ne sert à rien de rendre un culte à la culture précoloniale, une société avance et se transforme toujours, mais il faut avoir la connaissance de cette culture, pour savoir d’où l’on vient, comment on peut avancer, que prendre, que laisser, que développer. Oublier fait partie du choix de la mémoire, mais on ne peut pas oublier tant qu’on ne le sait pas, tant qu’on n’a pas compris et pardonné. Parler de 47 amène forcément à cette question du pardon. Nous enfants de colonisés, nous voulons que la France reconnaisse les crimes qu’elle a commis sur nos parents, nos grands-parents, car nous enfants de colonisés, nous voulons continuer à vivre sans ressentiments, avec la dignité retrouvée de nos parents, dans la pleine possession de notre histoire et de notre mémoire, pour mieux vivre avec cette France et ses propres enfants. C’est la raison profonde de ce travail que j’ai mené avec Pierrot Men, qu’on laisse derrière nous ce passé et qu’on aille de l’avant. Mais cela ne peut être possible sans partage de la mémoire. 

 

Quel rôle la littérature, la poésie peuvent-elles jouer pour perpétuer cette mémoire de l'insurrection, des luttes anticoloniales, loin des instrumentalisations politiques ?

Jean-Luc Raharimanana. Pour moi, la mémoire n’a aucun intérêt si elle ne sert pas le présent. Et ça c’est politique. D’ailleurs, je ne connais aucune mémoire qui n’a d’intérêt au présent. Car l’homme est perpétuel recommencement et la mémoire une sorte de guide, d’indice pour avancer. Pourquoi associer tout de suite le mot politique à instrumentalisation ? Êtes-vous si désespérée de la politique ? La politique n’est pas qu’instrumentalisation. L’association des deux mots dessert la politique, la vraie. L’artiste est politique. Et je l’assume. L’artiste est politique car il est l’exemple même de la singularité, de la particularité, or la politique est le fait de bien harmoniser l’ensemble des particularités, l’ensemble de la communauté. La politique doit être la porte d’entrée de la liberté car elle est la somme de chaque point de vue. Enseigner l’histoire, c’est politique, car l’histoire nous montre ce que les hommes ont fait ou ont été capables de faire, en bien comme en mal. La transmission de la mémoire, c’est politique, car on choisit ce qu’on transmet, et ce choix est une lutte permanente des uns et des autres, ou un consensus, ou une acceptation du point de vue de l’autre. Alors oui, la poésie et la littérature peuvent être des vecteurs de la mémoire. Certains diront que la poésie et la littérature doivent s’en affranchir, c’est certes liberté de s’en affranchir, mais il ne faudrait pas prêcher le contraire, sinon il faudrait jeter tout Hugo, jeter Le dormeur du val, jeter Boris Vian, jeter Tony Morrison, jeter les Lumières, et tiens, pourquoi pas jeter la sidérée et sidérante Christine Angot…

 

Bibliographie:

  • Pierrot Men & Jean-Luc Raharimanana, 1947, Portraits d’insurgés, Vent d’ailleurs, 2011.
  • Des Ruines, Vents d’ailleurs, 2012.
  • Les cauchemars du Gecko, Vents d’ailleurs 2011.
  • Le prophète et le président, NCDE, 2008.
  • Madagascar, 1947. Illustrations du Fonds Charles Ravoajanahary. Vents d’Ailleurs, 2007.
  • L’Arbre anthropophage. Gallimard/Joëlle Losfeld, 2004.
  • Le Bateau ivre: Histoires en Terre Malgache. Avec des photographies de Pascal Grimaud. Images en Manœuvres, 2003.
  • Nour, 1947. Le Serpent à Plumes, 2001.
  • Rêves sous le linceul, Le serpent à plumes, 1998.
  • Lucarne. Le Serpent à plumes, 1996.
  • Le lépreux et dix-neuf autres nouvelles. Hatier, 1992.

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Published by Section du Parti communiste du Pays de Morlaix - dans PAGES D'HISTOIRE
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