Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
5 février 2017 7 05 /02 /février /2017 08:00
Paul Bouffartigue en quête des classes populaires: « Les classes populaires ne sont pas seulement dominées, elles agissent » (L'Humanité, 3 février 2017)

Dans un essai politique intitulé En quête des classes populaires, le sociologue,avec d’autres chercheurs en sciences sociales, souligne les évolutions d’appartenance au sein des groupes sociaux. Et s’il s’inscrit dans la lutte des classes, il insiste sur la nécessité de tenir compte des nouvelles formes d’autonomisation culturelle.

Pourquoi présentez-vous, avec d’autres sociologues, votre ouvrage,En quête des classes populaires (1), comme « un essai politique » ?

Paul Bouffartigue Nous ne voulions pas faire un nouvel ouvrage savant sur le sujet. On s’engage sur un certain nombre d’idées. La première concerne le passage de la notion de « classe ouvrière » à celle de « classes populaires ». Cela ne va pas de soi et soulève toute une série de questions. « Classes », et non pas milieux, catégories ou couches populaires : nous y tenons. Pour autant, nous ne considérons pas forcément cette notion de classes populaires comme idéale. L’utiliser de manière non critique est insuffisant. Si l’on se contente de définir les classes populaires comme les catégories sociales du bas de l’échelle, avec au-dessus les classes moyennes et encore au-dessus les classes supérieures, on évacue la réflexion en termes de rapport de classe et de lutte de classes. Les classes populaires ne sont pas seulement dominées, elles réagissent et agissent. Et là, nous prenons à rebours une vision académique dominante. C’est en cela que c’est un essai politique. Ce qui nous intéresse, c’est bien la dimension politique et pas seulement sociologique de la déconstruction et de la reconstruction des classes. Dans le même temps, nous n’avons pas trouvé beaucoup mieux que « classes populaires » pour parler de cet espace social. Et surtout, cela permet de ne pas parler que des « classes moyennes », comme le fait le discours politique, médiatique.

C’est aussi vrai de la sociologie ?

Paul Bouffartigue Ici il faut relativiser, compte tenu de l’influence de la sociologie critique. On trouvera peu de sociologues pour soutenir un diagnostic de « moyennisation sociale ». En revanche, c’est loin d’être gagné dans l’espace politique et médiatique, où l’on n’évoque quasiment que les classes moyennes, avec une définition très extensive : presque tout le monde en fait partie… sauf les « exclus ». Nous combattons cette vision.

Où vos travaux se situent-ils par rapport aux autres recherches en sociologie ?

Paul Bouffartigue L’approche des milieux populaires est très marquée par la pensée de Pierre Bourdieu, par rapport à laquelle, inscrits dans la filiation marxiste, nous nous situons en affinité critique. Avec le sociologue Olivier Schwartz, nous considérons, certes, que ce sont des catégories dominées dans une série d’aspects de leur existence, mais qui ont toujours certaines ressources d’autonomie culturelle. Pourtant il faut se demander, avec l’allongement de la scolarisation des enfants des catégories populaires ou encore avec les transformations des conditions d’existence, que reste-t-il de cette autonomie culturelle ? Ainsi, nous allons plus loin, en affirmant qu’au-delà des formes d’autonomie culturelle, il y a des formes de résistance et de réappropriation des conditions de vie qui ont à voir avec la lutte des classes et qui ont des implications politiques. C’est là que nous introduisons avec Denis Merklen la notion de « politicité ». Il s’agit d’essayer de comprendre que, pas davantage que dans les autres classes d’ailleurs, on serait d’abord socialisé avant de rencontrer la politique. Cette notion permet d’appréhender des conduites et des comportements autrement qu’à partir d’un ethnocentrisme de classe amenant, par exemple, à décréter que les gens qui ne votent pas sont extérieurs à la politique. Or il y a des tas de pratiques populaires à dimension politique. Ce sont en particulier des formes de violence voire d’illégalisme qui ont toujours existé dans ces classes, mais que l’on voit réapparaître plus clairement aujourd’hui.

Vous voyez même dans ces pratiques une recherche de collectif ?

Paul Bouffartigue Dans le passage de la notion de classe ouvrière à celle de classes populaires, il y a le passage de l’unité (« la ») à la pluralité (« les »). Et, en même temps, l’effacement d’un acteur politique. Car parler de classe ouvrière c’est parler d’un ensemble d’institutions politiques qui lui assuraient une visibilité et une représentation fortes sur la scène sociale et politique. Dans le cas de la France, en particulier au travers de la CGT et du Parti communiste, entre les années 1930 et 1960. La grande transformation, c’est d’abord l’affaiblissement drastique de ce mouvement ouvrier. Affaiblissement dû à l’offensive néolibérale et à la déstructuration du groupe ouvrier. Mais nous invitons aussi au retour critique sur les fragilités propres au mouvement ouvrier, d’ordres politique et culturel. La critique du travail, du productivisme, du consumérisme et des phénomènes de délégation de pouvoir y a longtemps été refoulée, et les groupes les plus exploités – immigrés, femmes – sous-représentés. Mais comme la lutte des classes est plus que jamais à l’œuvre, il faut essayer de regarder aujourd’hui les classes opprimées avec de nouvelles lunettes afin de repérer quelles sont ses nouvelles manifestations.

Dans le monde du travail, des transformations profondes sont à l’œuvre. Quelles sont-elles et qu’entraînent-elles ?

Paul Bouffartigue Les classes populaires, ce ne sont pas seulement les habitants des banlieues ou des cités populaires. Elles sont présentes aussi dans des centres-villes, dans les petites villes, dans les zones rurales, etc. Les classes populaires, ce sont d’abord les mondes du travail ouvrier et employé, en gros la moitié de la population. Il existe aussi de nombreuses catégories sociales qui en relèvent ou s’en rapprochent. D’ailleurs même à l’époque de l’hégémonie de la classe ouvrière sur les mondes populaires, l’ouvrier d’usine des grandes concentrations industrielles était loin d’épuiser la réalité du monde du travail. Aujourd’hui, les ouvriers sont dispersés dans une multitude de petites entreprises sous-traitantes. D’ailleurs, une grande partie d’ouvriers sont aujourd’hui recensés dans le tertiaire (maintenance, logistique, transports, commerce, etc.).

Mais qui sont alors les ouvriers et les employés d’aujourd’hui ?

Paul Bouffartigue Les frontières entre les cols bleus et les cols blancs ont explosé, dans les contenus du travail mais aussi dans les parcours professionnels. Il y a une convergence dans les conditions matérielles objectives de travail entre production et services. Anciennes et nouvelles formes d’oppressions et de pénibilités se superposent : la précarité s’ajoute à la faiblesse des salaires, la pénibilité physique, l’allongement de la durée du travail, les pressions psychiques, les tensions avec le public, l’appel à la responsabilité, etc. Dans ce contexte, il est souvent bien plus difficile de faire grève. Reste que les formes de contestation et d’action revendicatives sont nombreuses et évoluent : refus des heures supplémentaires, pétitions, délégations auprès de la direction, mais aussi démissions, absentéisme, etc.

Quelle est aujourd’hui la « figure du peuple réel » composant les classes populaires ?

Paul Bouffartigue On peut partir de la manière dont le genre construit ces classes populaires. Les ouvriers sont majoritairement des hommes, et les femmes des employés. Pour relativiser les mouvements de polarisation entre précaires et moins précaires – indéniables par ailleurs –, il suffit de savoir que très souvent un homme ayant un emploi stable vit avec une femme qui est davantage exposée à la précarité. Inversement, les divisions ont une forte dimension spatiale. Au-delà, avec l’affaiblissement des organisations collectives des classes populaires, toutes les logiques de différenciation et de divisions se renforcent, cultivées et entretenues notamment par les formations politiques de droite et d’extrême droite. Olivier Schwartz parle d’une conscience tripolaire de classe. Là où la conscience de classe opposait le « nous », en bas, aux « eux », les puissants, ceux d’en haut, le « nous » ne s’oppose plus seulement à « ceux d’en haut », mais à ceux qui sont encore plus pauvres, moins méritants, vus comme « assistés » et/ou ceux dont la couleur de peau est plus sombre. Pour autant, il ne faut pas survaloriser conflits et tensions, occulter les pratiques de solidarité qui existent au quotidien et sous-estimer l’existence de nouvelles formes d’autonomie culturelle, comme on en trouve dans le rap.

Ces nouvelles formes incluent-elles la dénonciation de l’exploitation et de tous les rapports de domination ?

Paul Bouffartigue Le risque est d’avaliser le passage du couple « classe ouvrière »/« exploitation » à celui de « classes populaires »/« domination », avec la grande influence en sociologie de la pensée de Bourdieu. Mais comment lutter contre la (ou les) domination(s) si on ne voit qu’elle(s) ? Sans parler du concept, qui peut même être très politiquement correct, de discriminations. Le nombre de groupes discriminés est sans limite. Elles peuvent être liées au genre, au faciès, à l’âge, à des handicaps, aux orientations sexuelles, etc. Des luttes éclatées contre les discriminations peuvent entretenir la division des classes populaires. Je ne nie pas la réalité de ces multiples discriminations. Mais sur le plan théorique et politique, il faut réhabiliter la critique de l’exploitation et du capitalisme, qui sont la base de toutes ces divisions. En tenant compte des transformations du capitalisme, telle l’abstraction de l’exploitation liée à la financiarisation. Comment y parvenir à partir de la pluralité des classes populaires et des expériences des oppressions et de l’exploitation ? Cela reste un vaste chantier.

Dans ce chantier, vous identifiez des résistances, quelles sont-elles ?

Paul Bouffartigue Il est important de voir d’abord les résistances existantes, y compris lorsqu’elles nous dérangent, qu’elles prennent des formes violentes. Ensuite, dans les catégories les plus dominées ou opprimées, des luttes parfois spectaculaires se développent : femmes de ménage de l’hôtellerie, travailleurs sans papiers, VTC, jeunes de la restauration rapide, etc. Une fois que l’on a pris au sérieux ce constat, il faut voir comment fédérer et organiser ces luttes. C’est une question qui se pose dans le mouvement syndical. Elle se pose sans doute trop peu du côté des forces politiques qui prétendent représenter ces classes populaires, comme l’a montré Julian Mischi à propos du Parti communiste. La balle est dans le camp des forces qui ambitionnent toujours de changer la société. Pourquoi la place n’est pas suffisamment faite, dans l’ancienne matrice de gauche, à ces nouvelles cultures politiques, de luttes et de résistances ? Ce livre invite à travailler ces questions car nous ne faisons pas le deuil de la représentation politique des classes populaires.

À quelles conditions peut-on arriver à faire émerger des alternatives ?

Paul Bouffartigue C’est la question de la reconstruction d’un projet alternatif et mobilisateur. Il faut donc à la fois promouvoir, bien sûr, la rencontre dans différents espaces entre les acteurs des luttes et la politique, leur laisser une place mais aussi mener le travail sur l’alternative, comme le rappelle Roger Martelli, qui parle de « refaire peuple ». Cela invite au débat avec les théoriciens d’un « populisme de gauche », Ernesto Laclau et Chantal Mouffe. Contre ceux qui tentent de constituer le peuple contre l’étranger, il s’agirait de le constituer – et d’abord par l’alliance des classes populaires et des classes moyennes – contre l’oligarchie financière. Le mouvement altermondialiste, en s’efforçant de relier les enjeux planétaires, environnementaux, de santé publique et les enjeux du travail, de droits économiques et sociaux, a posé les jalons d’un espace de convergence. Ce qui est intéressant dans la notion de peuple, c’est justement sa dimension à géométrie variable. Le peuple, comme les classes, sont des constructions politiques.

(1) En quête des classes populaires, un essai politique, de Sophie Béroud, Paul Bouffartigue, Henri Eckert et Denis Merklen. Éditions la Dispute, 216 pages, 20 euros.
Un sociologue du travail

Du monde ouvrier, autour des aciéries de Fos (Bouches-du-Rhône) des années 1970, des conditions d’existence des ingénieurs jusqu’au travail précaire, Paul Bouffartigue est un sociologue qui n’a jamais déserté le terrain de la lutte des classes. Après des études de sociologie à Caen puis à Aix-en-Provence, il obtient son doctorat en 1982 et est habilité à diriger les recherches depuis 1997. Auteur de nombreuses publications, il est directeur de recherche au CNRS au Laboratoire d’économie et de sociologie du travail (Lest), à Marseille.

Partager cet article

Repost 0
Published by Section du Parti communiste du Pays de Morlaix - dans POLITIQUE NATIONALE
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Le chiffon rouge - PCF Morlaix/Montroulez
  • Le chiffon rouge - PCF Morlaix/Montroulez
  • : Favoriser l'expression des idées de transformation sociale du parti communiste et du Front de Gauche. Entretenir la mémoire des débats et des luttes de la gauche sociale. Communiquer avec les habitants de la région de Morlaix.
  • Contact

Visites

Compteur Global

En réalité depuis Janvier 2011