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16 décembre 2016 5 16 /12 /décembre /2016 10:13
Guerre en Syrie l'impossible décompte (Amélie Poinssot, Médiapart -15 décembre 2016)

Guerre en Syrie: l’impossible décompte

Par Amélie Poinssot

L’assaut final sur Alep s’est accompagné d’innombrables informations contradictoires. En l’absence de journalistes sur place et face aux bilans très variables des organismes de défense des droits de l’homme, une grande inconnue entoure aujourd’hui le conflit : combien de victimes ?Guerre en Syrie: l’impossible décompte

est la source qui revient le plus souvent dans les articles portant sur le conflit syrien : l’OSDH – l’Observatoire syrien des droits de l’homme – est régulièrement invoqué pour dresser le macabre bilan de cette guerre. Les trois agences de presse mondiales, AFP, AP et Reuters, s’appuient sur ses chiffres. Pourtant, d’autres organismes existent, et ils donnent des estimations sensiblement différentes. L’ONU elle-même ne fait plus d’analyse chiffrée du conflit depuis 2014. Et le régime de Damas ne donne plus aucune information sur ses propres pertes depuis 2013. En cinq ans et demi de guerre, combien de personnes ont été tuées, combien forcées de quitter leur ville, combien ont disparu… ? Est-il possible de mesurer l’hémorragie ?

Dans son dernier bilan, en date du 13 décembre, l’OSDH dit avoir documenté l’assassinat de 312 000 personnes depuis le premier mort de la révolution syrienne, le 18 mars 2011, jusqu’au 13 décembre 2016. Mais elle estime qu’il faut ajouter au moins 80 000 morts du côté des troupes loyalistes, de l’État islamique et des différentes factions islamiques, « en raison de la discrétion extrême de toutes les parties sur les pertes humaines causées par le conflit et en raison de la difficulté des communications en Syrie ». Selon l’observatoire, il y aurait en outre deux millions de blessés, et plus de douze millions de déplacés, internes et externes.

Sur son site, l’OSDH se présente comme « un groupe de gens qui croient aux droits de l’homme, sont de l’intérieur et de l’extérieur du pays, documentent la situation des droits de l’homme en Syrie et reportent toutes les violations de droits de l’homme ». Créée en 2006, cette organisation dit s’appuyer sur un réseau de plus de 200 activistes sur le terrain – sans que soit précisé comment ce réseau est encore debout aujourd’hui, après cinq ans et demi de guerre. Elle est dirigée, depuis Londres, par un homme, Rami Abdel Rahman, qui n’a pas mis les pieds en Syrie depuis de longues années.

Pour Fabrice Balanche, démographe et spécialiste de longue date de la Syrie, pays qui concentre l’essentiel de ses recherches depuis vingt-cinq ans, les estimations de l’OSDH sont tout simplement « farfelues ». « Le directeur de cet observatoire est un personnage assez trouble, qui vient du monde du business. Au départ proche de l’opposition syrienne, l’organisme a reçu au début de la guerre des soutiens de l’extérieur, notamment d’Al-Jazeera. Il a alors compris l’importance de donner des chiffres pour les Occidentaux et n’a cessé d’en publier depuis, peu importe s’ils étaient faux. Parfois c’en était grossier, comme lors des manifestations à Hama à l’été 2011, où le site dénombrait 500 000 manifestants alors que la ville ne comptait que 300 000 habitants, parmi lesquels seuls 75 000 hommes étaient en âge de descendre dans la rue… L’OSDH a constamment surévalué l’ampleur des manifestations et des victimes civiles de la guerre. »
Pour ce chercheur aujourd’hui basé aux États-Unis, au Washington Institute, le succès de l’OSDH s’explique par son accessibilité sur Internet et le rythme quasi quotidien de ses rapports. « Peu de journalistes vont se perdre dans la littérature onusienne pour aller chercher des chiffres un peu plus fiables », dit-il. Et aujourd’hui, cet organisme n’a rien d’indépendant. « Il est financé par la France, la Grande-Bretagne, l’Union européenne et le Qatar », assure le chercheur.

Autre organisme qui documente les violations des droits de l'homme sur le terrain : le Centre de documentation des violations en Syrie, une ONG qui a commencé son travail de surveillance en juin 2011, voyant que la situation se transformait en un « conflit armé » et observant « une campagne agressive du gouvernement pour intimider, harceler, détenir et réprimer tous ceux perçus comme relatant la situation (journalistes, blogueurs, écrivains…) ». S'appuyant sur une base d'une trentaine de militants répartis dans plusieurs villes du pays, aujourd’hui domicilié en Suisse après l’attaque de son bureau syrien en 2013, il publie régulièrement des statistiques. C'est sur ces données que s'appuie Human Rights Watch pour dénoncer les « crimes de guerre » de la coalition russo-syrienne : dans son communiqué du 1er décembre, l'ONG américaine reprenait ainsi les chiffres de cette organisation, qui décomptait, sur septembre et octobre, l'assassinat de 440 civils sous les bombardements d'Alep, parmi lesquels plus de 90 enfants. Au total, depuis le début de la guerre, 31 771 habitants de la deuxième ville syrienne ont été tués d'après cette organisation qui met en ligne une base de données où sont enregistrées toutes les victimes, avec leur nom quand il est connu, leur sexe, le jour et la cause de leur mort (bombardement / torture / exécution / attaque chimique…), ainsi que leur affiliation quand elle est identifiée (civil / armée syrienne / État islamique…).

Le bilan de la guerre, à la fin novembre, par cette organisation est toutefois nettement inférieur à celui de l'OSDH : il fait état de 170 741 morts, civils et non-civils, depuis mars 2011. Il répertorie par ailleurs les détenus (65 863) et les personnes disparues (2 683). Parmi les personnes tuées, le Centre de documentation des violations en Syrie compte une majorité de civils (63,4 % d'après ses estimations).
Cet organisme tente aussi de lister les attaques des forces pro-régime. Dans son rapport mensuel de novembre, il fait le décompte sur Alep : 25 attaques ciblées par les forces russes et syriennes ont visé des hôpitaux ou centres de santé et 13 autres ont visé des bâtiments scolaires, des usines, un marché, un camp de déplacés internes. Toutes ces infrastructures sont aujourd'hui hors service. Prudent, le communiqué apporte toutefois la précision suivante : « Ces chiffres ne sont en aucun cas définitifs, et ils sont sujets à un examen continu et périodique par les activistes du centre, les administrateurs de la base de données, et l'équipe de documentation sur le terrain. Les chiffres peuvent différer entre les rapports, et le rapport le plus récent est toujours considéré comme le plus juste. »

Deux autres ONG donnent régulièrement des estimations sur le nombre de morts : le réseau syrien pour les droits de l’homme (203 097 civils tués à ce jour) et le centre syrien pour les statistiques et la recherche (141 296 tués). Bref, rien ne concorde.

Pour Fabrice Balanche, il y a « une guerre de communication sur les chiffres » : « Une grande partie de ces sites sont financés par les pays du Golfe, c’est souvent de la propagande qatarie et saoudienne, avec les Frères musulmans derrière, estime-t-il. Les listes très détaillées des victimes ne sont pas un gage de fiabilité, au contraire. En fait, il est impossible de donner des chiffres fiables sur ce conflit. Moi-même, je n’ai jamais avancé d’estimation. Tout ce que je connais, c’est la répartition démographique du pays avant la guerre, basée sur les derniers recensements de l’État syrien – jusqu’en 2004 – et des projections scientifiques : en 2010, le pays comptait 21 millions d’habitants. »

6,3 millions de déplacés internes

Les Nations unies elles-mêmes ne font plus de bilan. Sur la page du site de l'ONU consacrée à la Syrie, le rapport d'observation le plus récent date de juin 2016. Il porte sur les violations des droits de l'homme sur un laps de temps restreint (du 1er novembre 2015 au 1er février 2016), se contentant d'une liste des incidents connus sur la période étudiée, avec emploi systématique du conditionnel et formules très prudentes (« d'après les informations reçues », « si l'on en croit la vidéo », « le Haut-Commissariat a eu connaissance d'allégations selon lesquelles… », etc.). Les estimations plus générales restent très vagues : « Les violations des droits de l’homme et du droit international humanitaire se sont poursuivies sans relâche en République arabe syrienne. Des civils ont continué d’être tués et blessés en grand nombre à la suite de frappes aériennes, de tirs d’artillerie et de mortier et d’engins explosifs improvisés, tels que des barils d’explosifs et des voitures piégées. » Finalement, au détour d'une ligne en fin de rapport, on note que « quelque 250 000 personnes ont perdu la vie en République arabe syrienne ».

En fait, la dernière analyse statistique de l'ONU sur les morts du conflit syrien date d'il y a… deux ans. Les Nations unies se basaient alors sur des données collectées auprès des quatre organisations de défense des droits de l'homme citées plus haut et des informations délivrées par le gouvernement syrien. Elles établissaient un bilan de 191 369 personnes tuées, toutes identifiées, tout en reconnaissant déjà que leur bilan ne reflétait pas « le nombre complet des morts liés au conflit en Syrie ». Car depuis septembre 2013, le gouvernement syrien ne répond plus aux demandes de chiffres, et l'OSDH elle-même ne partage plus ses informations avec l'ONU à partir de début 2014.

Autre problème pour saisir ce qui se passe réellement sur le terrain : du côté des représentants officiels, les sources ne sont pas fiables non plus. « Quand le maire d’Alep-Est, récemment en visite en France, déclare qu’il y a maximum 200 djihadistes dans sa ville, c’est faux, assure Fabrice Balanche. Tout le monde ment en permanence ! En Syrie, même en temps de paix, on est incapable d’avoir un discours objectif. » Les organisations internationales elles-mêmes n’ont pas accès à certaines parties du pays : il n’y en a plus aucune à Alep-Est. Quant aux médias… Les reporters occidentaux ne vont plus en Syrie depuis longtemps – sauf dans les zones contrôlées par l’armée syrienne, ce qui ne leur permet d’accéder qu’à une part de la réalité. Pour parler avec l’opposition, ils se rendent dans les camps de réfugiés dans les pays limitrophes. De leur côté, les journalistes syriens ont fui en nombre.

Hassan Alkalesh fait partie de ceux-là : réfugié en France depuis deux ans et contributeur du Club de Mediapart, il déplore que les rares journalistes occidentaux qui couvrent le conflit syrien – souvent depuis Beyrouth – soient orientés pro-Assad. « C’est aussi lié au fait qu’il faut une accréditation du régime pour pouvoir venir dans le pays. Sinon, il faut entrer de manière clandestine. » Pour Hassan, les informations les plus justes viennent des citoyens syriens qui vivent encore sur place et les transmettent sur les réseaux sociaux. En revanche, les comptes alimentés depuis les pays occidentaux sont orientés : « Il y a de nombreux comptes pro-Assad et pro-russes. Ils ne vont s’affoler que quand les chrétiens d’Orient sont en danger. »

Pour ce Syrien réfugié à Nice, il y a comme une gêne dans l’extrême médiatisation de la fin de la bataille d’Alep. « Il y a eu pendant cette guerre des massacres plus meurtriers en d’autres endroits. Notamment dans la ville côtière d’Al-Baida, non loin de Tartous, l’un des fiefs d’Assad. C’était en mai 2013. Des milices relevant du régime ont, en collaboration avec des civils alaouites, tué, égorgé et brûlé les civils de ce village avant de les pousser à l’exode. À cette époque, je vivais à Tartous. J’ai su ce qui s’était passé grâce aux activistes de l’opposition qui avaient réussi à s’introduire dans la région. Les médias n’en ont pas du tout parlé. »

Hassan Alkalesh ne peut s’empêcher d’évoquer le massacre de Hama. En 1982, cette ville de l’ouest syrien avait été écrasée par l’armée d’Assad père. « Les Occidentaux n’avaient rien dit, or il y avait eu environ 30 000 morts civils ! » Et le journaliste d’ajouter : « La différence aujourd’hui, c’est qu’il y a d’autres armées aux côtés de l’armée syrienne : il y a les milices iraniennes du Hezbollah, les Russes… C’est comme une occupation, alors qu’au début de la guerre nous étions dans un conflit qui opposait les Syriens aux Syriens. »
Les morts, les blessés, les disparus et les détenus ne sont toutefois pas les seules victimes de ce conflit. S’ajoutent à cette longue liste les millions de déplacés, à l’intérieur même du pays et à l’extérieur. À ce sujet, les chiffres délivrés par le Haut-Commissariat des Nations unies aux réfugiés sont plus solides, car ils reposent sur l’enregistrement des réfugiés dans les camps – d’autant qu’au Liban et en Jordanie, la carte de réfugié permet de toucher une aide modeste de 20 dollars par mois. Le HCR dénombre quelque 4,8 millions de réfugiés syriens dans les pays de la région, dont près d’un million au Liban et plus de 650 000 en Jordanie. « Cela dit, de nombreux Syriens continuent à ne pas s’enregistrer, par peur que les gouvernements ne transmettent les informations à Damas ou par peur de ne pouvoir rentrer un jour chez eux, nuance Fabrice Balanche. L’université Saint-Joseph à Beyrouth estimait cet été que 20 % des réfugiés syriens au Liban n’étaient pas enregistrés. Et ils sont encore plus nombreux dans ce cas en Jordanie. » À Amman, les estimations du gouvernement font d’ailleurs le double des chiffres du HCR : il y aurait 1,2 million de réfugiés contre les 600 000 officiellement enregistrés… « À prendre avec précaution là aussi, ajoute Fabrice Balanche. C’est le jeu des gouvernements que de gonfler les chiffres afin de toucher davantage d’aide. »

C’est sans conteste la Turquie qui accueille aujourd’hui le plus de Syriens : plus de 2,7 millions y auraient trouvé refuge. L’Union européenne, à côté, fait toujours pâle figure, avec ses quelque 884 000 demandeurs d’asile ou réfugiés enregistrés pour l’ensemble du continent. Mais c’est à l’intérieur même des frontières de la Syrie que les déplacés sont les plus nombreux. D’après l’office des Nations unies pour la coordination des affaires humanitaires (UNOCHA), ils sont 6,3 millions à avoir quitté leur foyer. Un chiffre invérifiable dans la mesure où ces gens ne résident pas dans des camps. Mais qui dit bien combien la population syrienne est complètement transformée par cinq ans et demi de guerre. Au total, plus de la moitié des Syriens ont dû fuir leur chez-eux, qu’ils se trouvent encore dans le pays ou à l’étranger.

 

 

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