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2 novembre 2016 3 02 /11 /novembre /2016 21:09
Tsiganes, cette longue ségrégation (Adrien Rouchaléou, L'Humanité - 31 octobre 2016)

Tsiganes, cette longue ségrégation

ADRIEN ROUCHALEOU
LUNDI, 31 OCTOBRE, 2016
L'HUMANITÉ

La reconnaissance de la responsabilité de la France dans l’internement des Tsiganes durant la Seconde Guerre mondiale n’est qu’un premier pas.

« Le jour est venu et il fallait que cette vérité soit dite. » Ce 29 octobre, à Montreuil-Bellay (Maine-et-Loire), François Hollande visitait le plus grand des camps dans lequel l’État français internait les Tsiganes durant la Seconde Guerre mondiale. « La République reconnaît la souffrance des nomades qui ont été internés et admet que sa responsabilité est grande dans ce drame », a reconnu le président de la République. Il fallait que cette vérité soit dite, en effet, mais est-ce pour autant toute la vérité ? Si elle en est l’apogée criminel, l’histoire des vexations, des discriminations, de la haine de la France pour les communautés nomades vivant sur son territoire ne se limite pas à cette période.

L’historien Emmanuel Filhol, spécialiste de l’histoire des Tsiganes de France, la fait remonter au XVIIe siècle, celui des premières politiques raciales, celui du Code noir de Colbert. C’est de cette époque que datent les premières sédentarisations forcées de nomades manouches, roms, gitans ou bohémiens, sous peine de galères pour les hommes ou de tonsure (déjà) pour les femmes. Par la suite, la IIIe République obligera, par une loi du 6 juin 1912, chaque nomade à partir de 13 ans à posséder un carnet anthropométrique, avec empreintes de chacun des doigts, données anthropométriques et photos de face et de profil, comme celles que les policiers utilisaient pour les bandits. Chaque famille détient un carnet collectif, avec obligation de le faire viser par la gendarmerie chaque fois qu’elle s’installe dans une commune. Quand éclate la Première Guerre mondiale, les « Romanichels » d’Alsace et de Lorraine sont déjà perçus par les autorités françaises comme des traîtres potentiels, des espions de l’ennemi. Sans autre cause que leur appartenance à la communauté tsigane, ils sont alors arrêtés, déportés et « internés » dans près de 70 camps, souvent dans le sud de la France (Alès, Saint-Maximin, Crest, etc.). Des familles y sont séparées, la nourriture est rationnée. Ils vivent sans carreaux aux fenêtres. Un enfer qui ne prendra fin qu’avec le traité de Versailles, en 1919.

Dans des camps insalubres et non chauffés

Tout cela nous rappelle qu’il n’a pas fallu attendre la Seconde Guerre mondiale pour que la France et la République ne maltraitent ses populations tsiganes. Mais avec celle-ci, la répression envers ces populations va prendre une ampleur inédite. Et là aussi, il sera difficile de faire porter le chapeau au seul envahisseur nazi. C’est par un décret signé par le président français Albert Lebrun, le 6 avril 1940, soit près de trois mois avant la capitulation devant l’Allemagne, que les nomades sont interdits de circulation. Et si sous l’Occupation les nazis font ouvrir de nombreux camps pour les enfermer, c’est le gouvernement français de Vichy qui décidera tout seul de l’ouverture des camps de Saliers et de Lannemezan, en zone libre, deux endroits spécialement dédiés aux Tsiganes, en plus de ceux de Rivesaltes, du Barcarès ou d’Argelès-sur-Mer, où étaient aussi enfermés des juifs. En tout, le pays comptera plus d’une trentaine de camps dans lesquels seront internés plus de 6 000 Tsiganes.

Dans ces camps insalubres et non chauffés, les Tsiganes français ne sont pas déportés vers les camps de la mort, comme ceux des autres pays d’Europe. Les hommes sont contraints au travail et les enfants (qui représentent plus du tiers des internés) reçoivent une « éducation », notamment religieuse, dans le but de les faire rompre avec leur culture en leur imposant les préceptes d’une société sédentaire. Certains quand même sont envoyés vers les camps de la mort, comme à Poitiers où, selon les travaux des historiens Daniel Pechanski et Jacques Sigot, la municipalité décide de les déporter à la place de jeunes de la région. Dans les camps de la mort, du moins dans un premier temps, les Tsiganes ne sont pas exterminés, mais on les laisse mourir de faim ou de maladies, quand ils ne servent pas de cobayes aux sinistres expériences du Dr Mengele. À partir de 1944, les nazis finissent tout de même par décider de les gazer.

En 1945, c’est la Libération. Mais pas pour les Tsiganes de France. Il faut attendre le 1er juin 1946 pour que les derniers internés soient autorisés à quitter le camp des Alliers, en Charente. Mais pour aller où ? Ils sont relâchés dans la nature, dépossédés de leurs biens. Les communes ne les acceptent plus. Une circulaire du 24 juillet 1946 invite même les maires à distinguer les « bons » Tsiganes sédentarisés des « mauvais » qui perpétuent leur mode de vie. Jamais depuis, ces populations n’ont été indemnisées. Elles patienteront jusqu’au 2 février 2011 pour qu’une institution, le Parlement européen, ne commémore enfin le « génocide des Roms par les nazis ». Aujourd’hui encore, en France, les nomades sont tenus de posséder un livret de circulation.

Une telle histoire laisse des traces… et des stéréotypes sur ce qu’il est désormais convenu d’appeler les « gens du voyage ». Les déclarations d’un ancien ministre de l’Intérieur socialiste, depuis devenu premier ministre et qui considérait en septembre 2013 que « seule une minorité » de Roms avaient vocation à s’intégrer et que « ces populations ont des modes de vie extrêmement différents des nôtres et sont évidemment en confrontation », résonnent étrangement. La reconnaissance par la République de la responsabilité de la France dans la sombre histoire de la Seconde Guerre mondiale est évidemment tardive, mais bienvenue. Elle ne peut être qu’un début.

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