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12 novembre 2016 6 12 /11 /novembre /2016 08:16
Can Dündar, rédacteur en chef du quotidien turc "Cumhuriyet": "Tout dépend du peuple turc pour sauver la démocratie" (L'Humanité)

Can Dündar : « Tout dépend du peuple turc pour sauver la démocratie »

ENTRETIEN RÉALISÉ PARSTÉPHANE AUBOUARD ET PATRICK APEL-MULLER
MERCREDI, 9 NOVEMBRE, 2016
L'HUMANITÉ

L’ancien rédacteur en chef du quotidien turc Cumhuriyet a été fait, hier, citoyen d’honneur de la Ville de Paris. Exilé en Allemagne, le journaliste a accordé un entretien exclusif à l’Humanité.

Quelle est votre situation personnelle aujourd’hui ?

Can Dündar Ma situation est très simple : si je rentre en Turquie, je serai immédiatement arrêté. Il y a un an, j’ai déjà été emprisonné pendant 92 jours avec mon collègue Erdem Gül pour « espionnage et divulgation de secret d’État ». Nous avions publié en mai 2015 un reportage prouvant la fourniture d’armes par les services secrets turcs à des islamistes syriens. Mon dossier est encore en cours d’instruction sur ce sujet. Mais je suis également l’objet de deux nouvelles charges. Le régime m’accuse tout d’abord d’avoir soutenu Fethullah Gülen alors que mon journal comme moi-même n’avons évidemment rien à voir avec l’ancien ami d’Erdogan, que ce dernier accuse d’être derrière le coup d’État avorté de juillet. La justice turque m’accuse enfin d’avoir publiquement soutenu des journaux kurdes proches du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) fermés par la police turque. Ce qui est vrai, mais pas illégal. Mon dossier est désormais dans les mains des juges, qui ont requis un minimum de cinq ans d’emprisonnement, mais cela peut être beaucoup plus. Aujourd’hui je vis en exil en Allemagne. Je continue d’écrire pour Cumhuriyet, et je reste très critique à l’égard du régime. Mais cela devient dangereux, non plus pour moi directement, mais pour mes collègues encore sur place ou mon épouse. Samedi dernier, le rédacteur en chef a été arrêté. Le même jour, la police a fait une descente dans mon appartement d’Istanbul. Quant à ma femme, elle est interdite de sortie de territoire alors que rien ne lui est reproché. Son passeport lui a été confisqué.

Depuis l’arrestation en fin de semaine dernière de députés du HDP et de neuf de vos collègues du quotidien de centre gauche Cumhuriyet, peut-on dire que la Turquie a basculé dans la dictature ?

Can Dündar C’est en tout cas ce qu’Erdogan vise comme objectif. Après la tentative de putch de juillet, il a dit publiquement que cet événement avait été une bénédiction divine pour lui. Il avait raison. Depuis lors, il a eu la possibilité de resserrer son emprise sur le pays. L’état d’urgence permet d’utiliser l’appareil de répression à tous les niveaux de la société. Pour prendre le seul exemple des journalistes, tout le monde peut encore écrire librement en Turquie… mais doit être prêt à en payer le prix. Ce prix, ce peut être la prison, l’exil ou la mort. Quand vous sortez dans la rue, il devient de plus en plus difficile de protester sans vous faire arrêter. La société turque est cernée de toutes parts dans cet état de siège permanent. Il y a aussi un problème de rapport et d’organisation des forces. 80 % des médias sont dans les mains d’Erdogan. Les universités sont à la botte du régime. Les syndicats de moins en moins efficients. Peu à peu la société civile se laisse emporter par la peur. Nous n’avons plus la majorité au Parlement. Depuis la purge débutée en juillet, l’armée qui était une garantie toute relative de la révolution kémaliste a changé son fusil d’épaule. Police et armée sont aujourd’hui main dans la main dans la répression. Il n’y a plus aucune séparation des pouvoirs. Erdogan contrôle le Parlement, l’exécutif et le pouvoir judiciaire. Ce qui lui permet de mettre la société à sa botte pour obtenir les pleins pouvoirs. Il a d’ores et déjà planifié un référendum pour instaurer un régime présidentiel. Il a fait taire la quasi-totalité de l’opposition. Il s’attaque de nouveau aux journalistes et aux médias, derniers lieux d’expression libre et de résistance. Et je pense malheureusement qu’Erdogan continuera de réprimer l’ensemble de la société jusqu’à ce que le fameux référendum ait lieu, pour faire taire toute voix critique. C’est son plan. Et ce sera la fin du vieux rêve démocratique de la Turquie. Dans les prochains mois, nous devons nous tenir prêts à affronter cette escalade liberticide et s’attendre malheureusement à l’érection d’un régime tenu par un seul homme et appuyé par un parti unique. À ce moment-là, cela s’appellera alors vraiment une dictature.

Selon vous, il n’y a donc plus de solution politique possible ?

Can Dündar Il n’y a aucune raison d’y croire. Le problème kurde devait être réglé au Parlement. Mais comme on le voit, les députés kurdes sont systématiquement arrêtés. Par cette stratégie, Erdogan montre clairement qu’il n’a pas choisi la solution politique à cette crise. Il a choisi la voie des armes. Nous ne pouvons donc pas en vouloir aux Kurdes de se défendre. En novembre 2015, lors des dernières élections législatives, six millions de personnes de la région du Kurdistan, dont 80 % en moyenne dans les plus grande villes, ont donné leurs voix au HDP (Parti démocratique des peuples) qui a pu envoyer59 députés au Parlement. Tous leurs représentants issus d’un processus démocratique sont aujourd’hui soit écartés, soit en prison. Les médias inféodés à Ankara ne relaient rien de la réalité. Internet est systématiquement bloqué, les manifestations réprimées dans le sang. Que feriez-vous à la place des Kurdes, qui ne peuvent plus se défendre par les voies de la démocratie ? Eh bien vous retourneriez dans la montagne et vous prendriez les armes pour vous défendre, faire entendre votre voix, autrement dit pour lutter et résister. Erdogan a besoin d’un ennemi. Tout dictateur a besoin d’un ennemi, si possible avec une notion identitaire. C’est la meilleure façon de fédérer autour de vous et de créer un clivage aboutissant à un état de guerre permanent. Bien sûr c’est le piège dans lequel il aurait fallu éviter de tomber. Le fait est que la Turquie n’est pas une nation unifiée et la politique de division d’Erdogan pousse les Turcs dans un clivage dangereux.

La laïcité est-elle en danger ?

Can Dündar Bien sûr, la dérive islamo-conservatrice se ressent maintenant dans la vie de tous les jours. Depuis quelques mois, les femmes sont devenues la cible des islamistes. Des articles paraissent dans les journaux sur le comportement qu’une femme doit avoir concernant ses habits, sa coiffure, ce qu’elle a le droit de manger ou boire. Nous devons donc rester très vigilants et défendre tout particulièrement les droits de femmes. L’égalité hommes-femmes est aujourd’hui en danger en Turquie. Le mois dernier, un islamiste a attaqué une femme dans un bus. Il l’a frappée. Personne n’a bougé. L’homme a ensuite été arrêté par la police mais la cour l’a relâché aussitôt. Il s’agit d’un signe très clair quant à la tendance judiciaire qui s’impose jour après jour dans le pays. Et ce n’est certes pas un cas isolé. En mai dernier, j’ai été moi-même victime d’une tentative de meurtre. La personne qui a tiré sur moi a elle aussi été libérée.

Que faire alors pour préserver la démocratie et la laïcité dans le pays ? Existe-t-il encore des pôles de résistance au sein même de la société civile turque ?

Can Dündar Tout dépend d’abord de nous. Si nous luttons, nous pourrons garder une Turquie libre et laïque. Sinon, ce sera très difficile. Je crois encore dans la capacité du peuple turc à se rebeller. Il y a deux ans, les manifestations de la place Taksim prouvaient que la flamme démocratique n’a pas quitté le peuple turc. Des millions de gens sont sortis dans la rue. Ce fut la plus grande révolte populaire que la Turquie a connue dans son histoire. Ils sont encore là. Ils sont pour l’instant dans le silence, accumulant haine et peur. Il faut redonner aux Turcs le courage de retourner dans la rue. C’est tout le sens de l’action du HDP qui a décidé de boycotter le Parlement turc et de privilégier le rapprochement avec le peuple dans la rue, notamment lors de manifestations. Le parti kémaliste (CHP), qui est aujourd’hui le dernier parti d’opposition en Turquie, réfléchit lui aussi à boycotter le Parlement. Ce dont nous avons besoin, c’est d’un front démocratique. Kurdes, Turcs, alévis, artistes, médias, intellectuels, tous ensemble nous devons créer ce front de résistance populaire. C’est aujourd’hui la dernière et seule solution pour sauver la démocratie en Turquie.

Croyez-vous encore en un soutien de l’Union européenne ou des États-Unis pour endiguer la dérive dictatoriale d’Erdogan ?

Can Dündar Malheureusement non. C’est trop tard maintenant. Il aurait fallu agir bien avant. Nous avons pourtant averti l’Europe par de nombreux articles. Mais nous n’avons pas été entendus. Les dirigeants européens n’ont pas voulu assumer la problématique des réfugiés, donnant à Erdogan la clé des camps de réfugiés dont il menace aujourd’hui d’ouvrir les portes. Pour moi cet accord passé entre la Turquie et l’Union européenne fut une immense déception, presque une trahison des valeurs et principes de l’Europe. Il faut que l’Occident se réveille, mais avec mesure. Car l’autre danger qui menace les Turcs, c’est l’isolement. Si l’Europe stoppe les négociations avec la Turquie, le peuple turc se retrouvera sans aucune force de dissuasion. Or, c’est exactement ce que souhaite Erdogan qui a jeté son dévolu sur d’autres grandes puissances comme l’Arabie saoudite et la Russie. Donc stopper les négociations ne serait pas une punition pour Erdogan, mais pour le peuple turc lui-même. À l’image de l’Europe, les États-Unis préfèrent une Turquie stable aux mains d’un pouvoir autoritaire, voire totalitaire, plutôt qu’une Turquie démocratique. Quand vous avez une force comme la Turquie à peu près stable dans une région complexe comme le Moyen-Orient, vous n’avez pas besoin de démocratie pour défendre vos intérêts, même s’il y a quelques frictions au sein de l’Otan. Il est préférable d’avoir un État qui torture et qui emprisonne ; vous le condamnez publiquement et tout le monde oublie. Pour moi cette attitude est une honte. Car nous avons besoin du monde occidental en Turquie. Nous avons besoin des idées occidentales. D’une politique laïque. Nous avons besoin de partenaires qui mettent la religion après la politique. Nous avons besoin de discours et d’actes démocratiques. Malheureusement, l’Europe comme les États-Unis ont sacrifié leurs valeurs pour leurs intérêts financiers.

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