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4 septembre 2016 7 04 /09 /septembre /2016 07:20

Jean-Michel Galano, prof de philo en classe prépa, amoureux du Royaume-Uni, ami de Jeremy Corbyn, et militant communiste à Paris ayant aussi milité et travaillé jadis dans les Côtes d'Armor, a animé une formation militante sur la pensée dialectique de Marx à Brest cette année, dans le cadre du session de formation programmée par la fédération PCF du Finistère.

Nous donnons ici à lire le texte de sa conférence très stimulante à l'université d'été du PCF, à laquelle nous avons assistée avec bonheur. C'est Jean-Michel qui nous a transmis le texte.

Sommes-nous toujours progressistes ?

(Intervention à l’université d’été du PCF le 27.08.2016)

Maurice Thorez concluait en 1960 son livre « Fils du peuple » en adressant à la France une citation de Victor Hugo, extraite du poème « Plein ciel » dans La Légende des siècles,:

« Où va-t-il, ce navire ? Il va, de jour vêtu,

A l’avenir divin et pur, à la vertu,

A la science qu’on voit luire,

A la mort des fléaux, à l’oubli généreux,

A l’abondance, au calme, au rire, à l’homme heureux,

Il va, ce glorieux navire. »

Plus d’un demi-siècle après, et après tout ce qui s’est passé, je reconnais encore mon idéal communiste dans cette citation, sous réserve d’une modification importante.

Plus personne de nos jours ne crie « vive le progrès ! » Il en est même pour vanter la décroissance,, la frugalité voire « le retour aux forêts ».

Que s’est-il donc passé ?

Incontestablement, une série de désillusions. Plus encore, une des caractéristiques majeures de la situation actuelle, c’est la réalité de régressions gravissimes dans la vie des hommes et des peuples, régressions d’autant plus inacceptables qu’elles vont de pair avec des progrès techniques et même des révolutions extraordinaires dans de nombreux domaines : production, santé, communication… Les inégalités explosent, mais aussi l’on voit dans de nombreux domaines la profusion au rabais là où c’était il y a encore peu le règne de la rareté. Il nous faut désormais non plus chercher les informations, mais plutôt les trier. Si la consommation s’est développée, on assiste à l’invasion des choses produites au rabais : pseudo-culture, « prêt à penser », vie politique démonétisée, junk food, et tout ce que Norman Mailer appelait vigoureusement « the shits. »

Pour s’y repérer, il n’est sans doute pas inutile de revenir brièvement sur la genèse de l’idée même de progrès, son ambition mais aussi les fragilités dont elle était porteuse sous sa forme traditionnelle – fragilités qui expliquent largement pourquoi elle est actuellement mise en question.

UNE GENEALOGIE COMPLEXE MARQUEE PAR LE « REVE INDUSTRIEL »

L’idée de progrès dérive à l’évidence de ce qu’on peut appeler les « faits de progression » et relève en ce sens d’une métaphysique du temps : il y a progrès quand le temps s’unifie dans un processus au lieu de s’éparpiller, quand un segment temporel AB fléché de A vers B est tel que B suppose A et que B>A, quels que soient les critères de cette supériorité.

Mais il y a là bifurcation entre les conceptions qui font de A un simple moment voué à la disparition (comme par exemple un simple point d’appui, une marche d’escalier) et la conception hégelienne de l’Aufhebung, où les moments dépassés restent conservés dans un mouvement qui « constitue la vie du Tout »[1].

Plus profondément, il nous faut à cette occasion distinguer le temps naturel, cyclique et répétitif, celui des cycles, des semailles et des moissons ou encore des rythmes circadiens, et le temps historique. La vie d’un individu est faite d’irréversibilité, toutefois la vie de l’individu fait partie des cycles naturels : c’est tragique si l’on veut, mais ce n’est pas historique. La temporalité historique suppose, et c’est là le point de rupture, une révolution dans les rapports de l’homme et de la nature, ce que Marx appelle une « rupture métabolique »[2], à savoir non pas l’adaptation de l’homme à la nature, mais l’adaptation de la nature aux besoins humains, avec la nécessité impérieuse (mais pas toujours respectée) de chercher un nouveau métabolisme.

Prenons un exemple élémentaire, celui de la pierre taillée. Dans cet acte de travail le plus simple, il faut néanmoins distinguer trois moments : (i) l’homme regarde la pierre et l’imagine taillée : c’est le projet : « Le travail réalisé préexiste idéalement dans l’imagination[3] du travailleur » (Marx). (ii) le travail effectif, vivant, qui est une application et qui a pour caractéristique de durer, si court soit-il, et de remplacer les « connexions naturelles » par d’autres « connexions. » (iii) enfin, le temps du bilan : la pierre est taillée, et l’homme compare ce qu’il a réalisé avec son projet initial. Il y a toujours un écart, en général négatif, qu’il mesure : imagination, mémoire, comparaison, mesure, jugement : toutes les soi-disant « facultés » psychologiques, qui sont sociales aussi, car son projet se sédimente hors de lui et prend forme objective, matérialité et existence sociale, naissent de là.

Mais il y a plus : les objets ainsi créés, et qui permettent à l’homme de « s’emparer » de la nature, créent à l’espèce humaine une sorte de « nature intermédiaire », qui à la différence de l’usage biologique des organes du corps exige apprentissage et appropriation, et donc aussi stockage, outils sociaux de conservation et de transmission, voire de codification. Un processus cumulatif est ainsi initié.[4]

Ce qui rend donc possible la métaphysique du temps qu’exprime l’idée de progrès, c’est donc en premier lieu la réalité anthropologique du travail, et l’idée de progrès est d’abord une abstraction réalisée à partir de cette réalité-là.

Cette conception se trouve déjà en germe chez Eschyle[5] : Prométhée aurait arraché aux dieux non seulement la lumière du feu, mais aussi ses propriétés… Une autre caractéristique de l’idée de progrès est dès lors en germe : sa caractérisation essentiellement humaniste. L’homme n’a plus à se conformer à une nature ou à une condition, il est à lui-même sa propre norme. Pas de progrès sans liberté. Et un fort contenu laïque, un contenu d’émancipation, va s’attacher à l »idée de progrès. Sa contestation, de fait, prendra le plus souvent sinon toujours, des formes réactionnaires et anti-humanistes.

Les prémisses de la révolution industrielle donnent corps et matérialité à l’idée de progrès entendue comme globalisation. Il y a bien sûr les résultats de moins en moins contestables dont les nouveaux savoir-faire techniques, industriels, médicaux peuvent se prévaloir. La bourgeoisie industrieuse qui cautionne le projet de l’Encyclopédie substitue un idéal de bonheur à l’antique idéal de grandeur. Si elle n’a pas encore le pouvoir politique, elle a déjà le pouvoir économique, et les « philosophes des Lumières » ont de bonnes raisons de penser que le « rétablissement des sciences et des arts » (c’est-à-dire les nouveaux moyens financiers et institutionnels conférés aux techniques, dites encore « arts appliqués ») auront des retombées positives y compris sur le bas peuple. L’idée que le progrès matériel est bon par nature s’affirme dès lors. Il n’est pas jusqu’aux courbes géométriques, aux « progressions » exponentielles si prisées à l’époque, qui ne semblent confirmer l’idée d’un progrès linéaire et infini.[6]

ROUSSEAU, MALTHUS, HEGEL, TROUBLE-FETE ET DOCTRINAIRES

L’idéal progressiste dont la philosophie des Lumières était porteuse va toutefois recevoir des coups sévères. Je ne parlerai pas ici, sans doute à tort, du déclin des Lumières, très sensible partout et notamment en Allemagne, quand la crise économique, sociale et politique a suscité une résurgence des nationalismes et le retour, avec l’irrationalité romantique, des « ombres de la nuit » (Moses Mendelssohn).[7]

Le premier est porté par Rousseau. Homme du peuple, Rousseau ne l’est pas plus que Diderot, encore qu’il ait eu davantage que ce dernier à souffrir de sa différence (Genevois, donc protestant et républicain, mais surtout étranger, fragile psychologiquement et faisant un peu « tache » dans ce milieu déjà conformiste). Avec beaucoup de courage et de lucidité, Rousseau se met à contre-courant. Pendant un certain temps, il jouira d’une certaine considération, à savoir tout le temps qu’on le prendra pour un simple original épris de paradoxes. Or Rousseau est sérieux. Le moment séminal dans l’élaboration de sa pensée, tout le monde le sait, c’est « l’intuition de Vincennes » : en route vers la prison de Vincennes où il va rendre visite à Diderot, il lit dans le journal l’énoncé de la question mise au concours par l’académie de Dijon : « Si le rétablissement des sciences et des arts a contribué à épurer les mœurs ». Là, tout se coagule. Il va répondre : en rien ! Nous sommes en décadence. Dans ce texte[8] de tournure très rhétorique, on ne retiendra que le corps de l’argument : bien sûr, il y a eu des progrès, dans les domaines les plus variés, et comment le nier ? Pour autant, il n’y a pas eu le progrès. La diffusion des sciences a gonflé les esprits d’un faux savoir, les progrès de la médecine nous ont rendus mous et « efféminés » (sic), etc. Bien avant Hegel, Rousseau saisit le caractère dialectique des progrès humains, et qu’ils peuvent se retourner en leur contraire. C’est cette sensibilité à la contradiction qui est au cœur de la pensée rousseauiste. Rousseau cherchera à résoudre le problème dans la double sphère du droit politique et de l’éducation : créer un homme nouveau qui sera « le citoyen ». Mais cette idée n’est assortie d’aucun essai de sauvetage du progrès technique et technologique, bien au contraire : « L’industrie et l’agriculture… ont civilisé l’homme et perdu le genre humain » (Discours sur l’origine de l’inégalité). Donc, des progrès locaux et une régression globale. Ce point de vue va alimenter certaines idées « décroissantistes » qui se réclament de Rousseau, à tort ou à raison, et intéressera fortement Marx, qui semble l’évoquer au début de la Critique du programme de Gotha, comme une pensée critique quelque peu stérile. Et de fait il est sûr que Rousseau reprend le thème antique, très prisé notamment par les Stoïciens, d’une norme naturelle ou plutôt d’une nature normative.

Thomas Malthus (1766-1834) apparaît comme un autre trublion. Mathématicien et économiste, il revient sur ces courbes progressives qui avaient tant inspiré les penseurs des Lumières, entre autres Condorcet. Et c’est pour remarquer que selon les cas, les progrès ne suivent pas des courbes identiques : alors que la progression des richesses suit une progression arithmétique (1,2,3,…, n, n+1…), le nombre des hommes suit une progression géométrique (1, 2, 4, 8,16, 32, n, nx2..…), et l’on a donc deux courbes qui s’éloignent rapidement l’une de l’autre,. D’où la nécessité de décisions politiques qui imposeront de mettre la science en rapport étroit avec l’économie : redresser la première courbe par l’amélioration des conditions de la production, abaisser la seconde par des politiques de limitation des naissances. Il met ainsi fin à la conception libérale du progrès, marquée par le « laissez-faire. »

Hegel est lui aussi un trouble-fête, il est surtout un doctrinaire, au sens où il élabore la notion d’Aufhebung, déjà évoquée, et qui passera dans Marx.

Hegel, beaucoup moins admiratif de Rousseau que ne l’était Kant, partage toutefois avec l’auteur de l’Emile un fort ressentiment envers l’Aufklärung, dont il dit que « ce fut la platitude absolue ». Sa critique s’adresse à la pensée d’entendement caractéristique de la philosophie des Lumières : pensée purement analytique, qui détache ce qui est lié, ignore superbement les notions de totalité et d’organicité, et la vie en général. Pensée qui érige l’entendement en puissance absolue et pour qui « la mort est la vie de l’esprit »[9]. Or ce qui est supprimé, dépassé, est souvent aussi relativisé. Et c’est là que l’approche hégelienne du progrès se révèle d’une profondeur proprement inouïe. L’histoire des sciences nous en donne de multiples exemples : la géométrie d’Euclide n’est pas réfutée par celle de Riemann, elle en devient un cas particulier… Les sciences de la vie et leurs applications, pensons à la vaccination, montrent que paradoxalement l’injection d’un mal permet la création d’anticorps, qu’il peut y avoir « un petit mal pour un grand bien »[10], qu’il peut inversement y avoir « excès de bien » (l’accoutumance aux antibiotiques…), bref que la dialectique n’est pas une technique du discours, mais est avant tout quelque chose qui existe dans la réalité, matérielle comme humaine.

« Les choses progressent toujours par le mauvais côté », dira le jeune Marx. Telle est selon Hegel « la ruse de la raison ». La raison se sert de la passion. Le moulin à vent utilise la force aveugle du vent. On voudrait que l’émancipation des femmes ne se recommande que de femmes admirables telle que Marie Curie et de tant de féministes courageuses et convaincues. Mais Margaret Thatcher, Golda Meir, Indira Gandhi ont peut-être fait davantage pour l’émancipation féminine, à leur corps défendant. Dans l’histoire des sciences et des techniques, l’erreur n’est pas toujours un écart regrettable, elle est souvent au principe même de la découverte. Exemple classique : les échecs de la technique, Galilée et les fontainiers de Florence, Semmelweiss et le fièvre puerpérale, Pasteur et la maladie des vers à soie…

Plus tragiquement, le progrès est corrélativement destruction : les orages pubertaires détruisent a douceur enfantine, l’expérience du pouvoir, disent les sociaux-démocrates avec empressement, détruisent les illusions, Rocard : « J’ai été un briseur de rêves », tirons-en la leçon qu’il faut savoir rêver. Faulkner montre bien la société sudiste détruite par la vulgarité nordiste. La mixité sociale, la mixité scolaire, détruisent des choses belles et paisibles. Tout cela alimente l’idée de décadence. « Ils sont beaux, ils vont mourir », dit Saint-Exupéry à propos des peuples nomades d’Afrique du Nord dans Citadelle. Des savoir-faire ouvriers deviennent à jamais obsolètes. La calligraphie. François Dagognet parle dans La Raison et les remèdes du geste chirurgical désormais ralenti à des fins d’enseignement et souvent fragmenté. Oui, si progrès il y a, il est contradictoire et dialectique. Mais nous sommes progressistes au sens où nous ne nous en tenons pas à ce constat. Dans le progrès, il doit y avoir intervention d’un sujet collectif muni d’un projet.

DES DIALECTIQUES REDOUTABLES

L’analyse des mutations de la société française au 24° congrès du PCF, celle des mouvements du monde au 25°, notre analyse actuelle de la situation globale du monde, témoignent d’une mise au premier plan de la question de notre progressisme, qui ne doit pas rester de principe ni se cantonner dans les questions sociétales, mais doit être global et intégrer la prise en charge des contradictions, mais sur une base de gauche et sur une base de classe.

Le mouvement des sociétés a cessé d’aller « dans le bon sens ». L’optimisme affiché par ceux qui disaient au 27° congrès que la force de la politique est en train de l’emporter sur la politique de la force » a été tragiquement démenti. On le voit à l’échelle de la planète. On le voit aussi dans la société française. Notre progressisme était de l’ordre du constat, il est désormais de l’ordre de la volonté politique.

Mais revenons à l’exemple de la société française (qui vaut mutatis mutandis pour d’autres). Les progrès réels qui ont eu lieu, et qui sont en tout cas des données irréversibles, ont été pervertis par le capitalisme et la logique du profit : l’analyse des mutations que faisait Georges Marchais dans son rapport introductif au 24° congrès du PCF (1982) m’apparaît exemplaire. Après avoir observé que dans tous les domaines, la France avait changé de visage de façon extrêmement profonde depuis le milieu des années cinquante[11], Georges Marchais ajoutait :

« Est-ce à dire que nous avons vécu une espèce de conte de fées et que notre patrie ressemblerait à je ne sais quel pays de cocagne ? Bien loin de là. Non seulement les progrès réels n’ont pas résolu tous les problèmes, mais encore la logique du profit a limité, tronqué, voire inversé ces progrès eux-mêmes. Elle a fait naître et mûrir une crise profonde de la société. »

Et il précisait immédiatement sa pensée :

« Par exemple, au lieu d’améliorer la condition de l’homme et de la femme au travail, l’introduction des progrès scientifiques et techniques a souvent débouché sur la déqualification massive ; sur la généralisation du travail en miettes, répétitif et ennuyeux, sur l’augmentation du nombre des ouvriers et ouvrières qualifiés. Au lieu d’alléger la charge de travail, les progrès de la production et de la productivité ont surtout accru l’exploitation.

De la même manière, la féminisation a débouché sur une surexploitation des travailleuses, dans l’entreprise et au-dehors. A l’extension de la scolarisation ont correspondu une aggravation de la sélection sociale et une très grave crise de l’école. L’urbanisation intensive a entraîné une marginalisation du monde rural, ainsi qu’un dérèglement des modes de vie et des relations sociales et familiales dans les villes, en particulier dans les grandes cités. De puissant moyen d’information, de communication et de culture, la télévision est devenue, pour une grande part, moyen de manipulation, d’obscurantisme, de standardisation des idées, d’isolement. «

Il n’y a rien à retrancher dans cette analyse, et les actualisations qu’on pourrait en faire prendraient la forme d’ajouts plutôt que de rectifications : il faudrait parler du chômage de masse et de la casse industrielle entraînés par la finance mondialisée et la dictature des marchés, de l’uberisation désormais effective et de la dramatique crise de sens qui affecte nos sociétés. Il faudrait dire quelque chose de plus sur les banlieues, et aussi sur la révolution numérique : la dématérialisation et a facilitation d’une partie du travail qui tend à éloigner la matière de l’opérateur. Le travail sur écran se généralise. La transmission des savoir-faire ouvriers perd de l’importance. En même temps et contradictoirement, les bases d’une réimplantation de certaines industries en pleine ville sont ainsi créées.

Car là où tout se joue de façon véritablement décisive, c’est au travail. Ce que j’ai dit au début en citant Marx et le chapitre 5 du Capital I, regardons-en la suite de nos jours :

L’homme a cessé d’être une force productive directe : dans des sociétés telles que la nôtre, où le mouvement ouvrier a pu imposer des droits et des garde-fous, il y a des limites d’âge (remises en cause, car la facilitation du travail donne des idées au patronat : pourquoi désormais ne pas travailler plus jeune ? Plus vieux ?). Autant dire que c’est sur le terrain de l’homme au travail que la partie essentielle se joue. Avec pour nous une triple exigence : (i) celle d’une appropriation par les nouvelles générations de processus de plus en plus complexes, diversifiés et intellectualisés : (ii= celle qui consiste à prendre conscience que chaque progression d’une technique est commandée par des choix, choix de certaines options ou possibilités contre d’autres ; et (iii) la nécessité d’une gestion démocratique, en tout cas non autoritaire, de ces avancées.

Je reviens une dernière fois sur l’analyse de Georges Marchais : l’essentiel demeure d’actualité. La fécondité de ce noyau n’a pas été épuisée. Mais il faut souligner aussi ce qui était l’axe de l’analyse : l’inversion des potentialités dont les progrès scientifiques et techniques sont porteurs doit être dénoncée comme une injustice. C’est l’injustice elle-même. Notre combat pour le progrès est un combat pour la justice, c’est-à-dire pour le progrès au service des humains, non pas pour le progrès « en soi » ni pour « l’homme » réaffirmé en tant que valeur abstraite, mais pour un épanouissement effectif des potentialités de chacun et chacune. Pas de liberté sans moyens réels d’épanouissement et d’émancipation. Moyens matériels, moyens juridiques, moyens institutionnels, temps. Progrès sociétaux aussi, qui ne doivent pas être subordonnés au progrès social ni substitué à lui, mais coordonnés avec lui. Les aspirations sociétales sont souvent premières dans les prises de conscience individuelles. L’aspiration au bonheur ne se divise pas. Mais comment faire droit à ces aspirations ? Comment passer de l’idée de progrès au progrès effectif ?

Cela pose la question de l’organisation.

Le progressisme ne saurait se contenter d’être une aspiration, un progrès en idée. Il ne peut pas davantage consister dans un perpétuel démolissage. Auguste Comte l’avait bien compris, à son époque et à sa manière : héritier pour une part de la pensée des Lumières, il considérait que « tout progrès suppose un ordre préexistant », ce qui l’amenait et à renvoyer dos à dos ce qu’il appelait les deux « partis » (imaginaires d’ailleurs) : les révolutionnaires et les conservateurs, et à écrire un « appel » à ces derniers. En substance, Comte considère que les révolutionnaires ont raison d’être pour le progrès, mais qu’ils ont tort d’être contre l’ordre : « des machines de guerre ne peuvent d’elles-mêmes devenir des instruments de construction. » Symétriquement, les conservateurs ont raison d’être pour l’ordre mais tort d’être contre le progrès : tenants de « l’âge théologique », ils ne ressusciteront pas ce que « l’âge métaphysique » a détruit.

Sous une forme elle-même très spéculative et datée, Comte dit quelque chose d’intéressant pour nous : être progressiste, c’est être constructif et pas seulement se débarrasser de ce qui est obsolète. Mais que construire, et avec qui ? là se pose le problème de la démocratie, conçue elle aussi non pas comme vœu pieux, mais comme fin et moyen.

Et cela m’amène à dire un mot sur le « dépassement de la forme-parti », ce serpent de mer : il y a là une question légitime. Mais ceux qui la posent, que proposent-ils en réponse ? Le plus souvent, de simples régressions : passer du parti au « mouvement » invertébré et donc éphémère, se rallier à un homme autour de slogans… L’archaïque revient à grande vitesse sous les apparences du nouveau si l’on n’y prend pas garde. Les partis sont en fait, comme toutes les institutions, des structures de résistance au temps, des instances de longue durée, avec une cohésion, une mémoire, une existence sociale, des locaux, de l’argent à gérer, des relais institutionnels, et c’est cela qui leur permet d’articuler des aspirations jusqu’à en faire des revendications. Tout dépassement, pour être effectif (je l’ai dit en commençant) suppose un critère de dépassement, et ce critère ne saurait être autre chose qu’une augmentation de la liberté effective des hommes, qu’un meilleur épanouissement, qu’un gain d’autonomie, qu’une intensification de leurs relations avec les autres hommes et avec la nature, qu’une progression dans le passage jamais achevé de l’espèce humaine au genre humain.

Je remarque que parmi ceux qui font le pas d’adhérer au PCF n’ont pas à être convaincus que ce faisant ils se donnent une liberté nouvelle. La nécessité de s’organiser leur apparaît, à bon droit, comme une évidence.

Il est illusoire de s’imaginer qu’on pourra faire l’économie d’un investissement exigeant et attentif de toutes ces questions, et il est probable que beaucoup de réponses seront à inventer de toutes pièces. Mais il est probable aussi que l’aspiration à la justice, au bonheur et à la pleine réalisation de ses potentialités est à même de fournir à chacun non pas une norme à laquelle il lui faudrait se conformer, mais un cap.

C’est pourquoi, tout bien pesé, je relis les vers de Victor Hugo cités par Maurice Thorez :

« Où va-t-il, ce navire ? Il va, de jour vêtu,

A l’avenir divin et pur, à la vertu,

A la science qu’on voit luire,

A la mort des fléaux, à l’oubli généreux,

A l’abondance, au calme, au rire, à l’homme heureux,

Il va, ce glorieux navire. »

… et je me dis que je suis d’accord, à condition de ne plus voir dans le « glorieux navire » une force qui va, irrésistible et appuyée sur son inertie propre, mais un bateau en quelque sorte républicain, avec des choix à faire sur la route à suivre, sur la voilure et le choix des vents et des courants porteurs, avec des du monde aussi en vigie et dans les soutes : moins assurée sans doute, mais au moins potentiellement plus fraternelle.

Jean-Michel Galano

[1] Préface de la Phénoménologie de l’esprit, 1, 1807

[2] Le Capital, notamment livre I et III, mais aussi l’Idéologie allemande

[3] En allemand Bildung, terme qui veut dire indissociablement représentation, construction et formation psychologique d’une image.

[4] Au bout d’un certain degré d’acculturation, les fonctions organiques elles-mêmes sont médiatisées dans des « techniques du corps » appropriées par l’individu de façon partiellement instinctive à l’intérieur d’une communauté culturelle donnée (gestes de la vie quotidienne, etc).

[5] Prométhée enchaîné

[6] Idée que l’on trouve notamment chez Leibniz

[7] Voir à ce sujet Henri Brunschwig, Société et romantisme en Prusse au XVIII° siècle (Aubier-Flammarion 19972)

[8] Discours sur les Sciences et les arts, 1750

[9] Préface à la Phénoménologie de l’esprit, 2. Voir aussi dans le tome II du la Phénoménologie de l’esprit, le chapitre sur « Les Lumières ».

[10] Comme le remarque Lucien Sève dans Penser avec Marx aujourd’hui ; la philosophie ?, (La Dispute, 2014), Lucien Sève, qui consacre toute une partie à la dialectique, remarque qu’un important savoir dialectique imprègne la culture populaire ; « Les extrêmes se touchent », « qui aime bien châtie bien », « plus ça change et plus c’est la même chose », « tant va la cruche à l’eau… », etc. Cette sagesse populaire souligne à sa façon les contradictions inhérentes à tout progrès.

[11] Il donnait des éléments quantitatifs impressionnants : davantage d’universités construites en 25 ans que depuis le Moyen-Age, accession massive des Français à l’automobile, à la télévision, au crédit, quadruplement de la consommation depuis la Libération…

Sommes-nous toujours progressistes? Intervention à l'université d'été du PCF le 27 août 2016 de Jean-Michel Galano, professeur de philosophie

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