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3 septembre 2016 6 03 /09 /septembre /2016 16:00
Trans X Istanbul, de maria binder, retrace le parcours de personnes transsexuelles, pourchassées voire tuées en toute impunité par la police turque.

Trans X Istanbul, de maria binder, retrace le parcours de personnes transsexuelles, pourchassées voire tuées en toute impunité par la police turque.

Douarnenez « Un festival de cinéma qui ouvre sur tous les champs des possibles »

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR EUGÉNIE BARBEZAT

MERCREDI, 31 AOÛT, 2016

L'HUMANITÉ

Rencontre avec le directeur du Festival de cinéma de Douarnenez. La 39e édition proposait une traversée cinématographique à la rencontre de la mosaïque identitaire et culturelle d’une Turquie où les droits humains sont bafoués et les voix discordantes étouffées par un pouvoir autoritaire.

Douarnenez (Finistère), envoyée spéciale.

Quelle a été la genèse de ce festival ?

Yann Stéphant Le festival est né en 1978, à la confluence de combats environnementaux comme l’opposition à la centrale nucléaire de Plogoff ou la marée noire de l’Amoco Cadiz et de la naissance d’un mouvement culturel important en Bretagne, avec la création de l’union du cinéma produit en Bretagne qui a permis à René Vautier de réaliser Avoir vingt ans dans les Aurès et aussi de Marée noire, colère rouge, qui a fait salle comble lors de sa projection en avant-première lors de la première édition. L’idée, c’était d’affirmer notre identité bretonne pour ensuite aller à la rencontre des peuples d’ailleurs, notamment à travers le cinéma, mais sans oublier toute la dimension littéraire, artistique et de débats que comporte le festival depuis sa création. La première année, les organisateurs avaient choisi pour thème le Québec, cet îlot de francophonie au milieu d’un océan anglophone. En se rendant sur place pour préparer le festival, ils ont été sensibilisés au fait que très peu de place était faite à la culture et à l’existence même des autochtones, c’est pourquoi ils ont décidé de consacrer la deuxième édition du festival aux Indiens d’Amérique du Nord, et ainsi de suite au fil de notre curiosité et de nos amitiés…

Cette année, les peuples de Turquie étaient à l’honneur à Douarnenez, ce qui vous place au cœur de l’actualité brûlante de ce pays…

Yann Stéphant Plusieurs documentaires présentés cette année évoquent les parcours des migrants dont la Turquie constitue un pays de transit, voire de refoulement. Parallèlement, nous avons souhaité interroger la construction de l’État turc qui s’est faite contre ses minorités. Le génocide des Arméniens comme celui des populations syriaques sont des faits historiques dont on ne trouve pas trace dans les manuels scolaires et dont les coupables n’ont jamais été jugés. Reste donc l’art, le cinéma, pour transmettre une mémoire des cultures et une histoire que l’on tente par tous moyens de censurer.

Parallèlement à la diffusion des films, nous accordons une très large place à la parole à travers de multiples débats centrés sur des thématiques aussi diverses que le féminisme en Turquie, la liberté d’expression ou encore l’invention du fantasme de turcité, un concept complètement imaginaire car les « Turcs » sont parmi les derniers à être arrivés en Turquie. Ce fut ­l’occasion de parler des Kurdes, des Alevis et bien sûr des Gitans qui furent les premiers habitants du pays. D’ailleurs c’est un groupe de hip-hop issu d’un quartier gitan d’Istanbul qui a animé nos soirées sous le chapiteau de la place du festival.

L’actualité récente, marquée par l’assassinat de deux personnes transsexuelles en moins d’un mois à Istanbul, a mis en lumière la lutte de la communauté LGBTI turque, qui est ­également représentée à Douarnenez…

Yann Stéphant On s’intéresse à toutes les minorités, qui sont brimées, voire niées. La communauté LGBTI a un rôle politique important en Turquie et subit de fortes répressions. Ils et elles ne peuvent avoir aucun rôle social, politique ni même un travail car, même si la loi les y autorise, ils sont stigmatisés. La police qui les ­tabasse, les pourchasse et parfois les tue bénéficie d’une impunité totale qui tient lieu d’encouragement.

C’est ce que nous a confirmé Ebru, militante du HDP, ­transsexuelle, ancienne travailleuse du sexe qui a fondé un lieu d’accueil pour des jeunes à Istanbul, dont le film Trans X Istanbul retrace le parcours. Par ailleurs, nous sommes très fiers d’avoir pu présenter Ce que nous sommes : intersexes, du collectif turc ­Interseksüel Salala, le premier film réalisé en Turquie sur ce thème et dont les premières images ont été tournées à Douarnenez l’an dernier comme l’a raconté Serife Yurtseven, ­intersexe turque, qui accompagne le film. Cette thématique restera inscrite dans notre programmation puisque la manière dont les sociétés ­traitent les LGBTI est un bon baromètre de leur niveau de tolérance et de démocratie.

Les Kurdes ont des liens particuliers avec le festival…

Yann Stéphant La relation du festival avec les Kurdes est très forte. En 2003, ils étaient nos invités d’honneur. On se souvient que certains pleuraient en voyant les lettres du mot ­Kurdistan inscrites sur les murs de Douarnenez et le bitume de nos rues, alors que c’était (et cela reste) formellement interdit par la loi dans leur pays. De là des liens se sont tissés qui nous ont permis de poursuivre un travail d’information sur les Kurdes en Turquie avec des associations comme les Amitiés kurdes de Bretagne et France-Kurdistan : autant de militants qui travaillent depuis des années à former et à informer le public dans un silence assourdissant des médias et des institutions françaises et européennes.

Effectivement, sans que cela fasse grand bruit, les villes kurdes sont sous ­couvre-feu depuis des mois, beaucoup d’intellectuels en ont été chassés, comment avez-vous préparé le festival dans ce contexte ?

Yann Stéphant Depuis dix mois, une vraie guerre secoue la partie kurde de la Turquie. Pour préparer le festival, nous nous sommes rendus à Diyarbakir, la capitale des Kurdes de Turquie, alors que l’armée y avait les pleins pouvoirs, en dehors de tout État de droit. Les journalistes, les enseignants, les membres d’associations étaient arrêtés ou empêchés de travailler. Finalement, les populations civiles ont dû fuir, à savoir plus d’un million de personnes ont dû quitté leur foyer et renoncer à leur vie sur place, comme cela s’était déjà produit dans les années 1990 où l’armée avait brûlé plus de 3 000 villages pour punir les populations soupçonnées d’être proches du PKK. L’idée était de vider les campagnes pour déplacer les populations vers des villes où il serait plus facile de les contrôler. Ce sont ces gens qui se sont installés dans les villes de Diyarbakir, Sur, Cizré et Nusaybin. Eux et leurs enfants doivent à nouveau fuir. L’histoire ne cesse de se répéter pour les Kurdes. Les films comme Press ou Mavi Ring, présentés ici et tournés dans les années 1990, le montrent parfaitement. L’histoire se répète… Nous avons pu le constater de nos yeux.

Les Kurdes continuent malgré tout à faire des films ?

Yann Stéphant Il y a un vrai cinéma arménien, un vrai cinéma kurde qui, depuis une quinzaine d’années, se sont développés pour résister à l’acculturation. Les cinéastes reconnus ont monté des instituts de formation et enseignent à de jeunes réalisateurs. Au début, les documentaires kurdes ressemblaient vraiment à de l’agit-prop, mais maintenant il y a une vraie recherche esthétique et de formes de création originales, même si le propos politique est toujours bien présent. Le cinéma n’a pas pour objectif de donner des cours de géopolitique mais d’approcher des destins, des cultures d’un point de vue humain avant tout. Les festivaliers ont pu en prendre la mesure avec les films de Kazim Öz, dont nous présentions la quasi-intégralité de l’œuvre cette année, ou encore un film comme Mavi Ring, une fiction inspirée de faits réels d’Omer Leventoglu, qui raconte l’effroyable transfert d’une prison à une autre de prisonniers ­politiques, dans les années 1980. De jeunes réalisateurs figurent dans la programmation comme Bilal Bulut qui a réalisé un court-métrage intitulé Ciglik, qui montre comment des familles séparées se parlent par-dessus une frontière de fils barbelés en utilisant un chant traditionnel, le dengbej. Pour établir la sélection des films, nous travaillons avec des correspondants sur place. C’est le cas avec notre ami Ilan Bakir, l’un des fondateurs du Festival de Diyarbakir, qui n’a pas pu nous rejoindre cette année car il a été arrêté en Irak sur ordre de la Turquie, et même s’il a été libéré, il ne peut pas quitter le sol irakien.

D’autres invités manquent à l’appel ?

Yann Stéphant Zehra Dogan, une jeune journaliste kurde de l’agence Zia, qui devait intervenir sur la liberté d’expression, a été arrêtée quinze jours avant le coup d’État. C’était la seule journaliste à continuer de travailler sous couvre-feu, à Nusaybin, pour témoigner des horreurs qui s’y passaient. Elle a été arrêtée à la sortie de cette ville et est actuellement en prison dans l’attente de son procès dont la date n’est pas connue. Nous pensons beaucoup à elle. Elle a réussi à transmettre à Onur, son compagnon, des dessins faits en prison, qui ont été exposés au festival. Nous restons mobilisés pour elle et tentons de communiquer au maximum sur son cas.

D’autres n’ont pas pu venir car, depuis qu’a été instauré l’état d’urgence en Turquie, les professeurs qui enseignent, même quelques heures, à l’université, sont considérés comme des fonctionnaires et ne peuvent quitter le territoire. Certains autres sont sous le coup de procédures judiciaires, en général pour « insulte au président Erdogan », « apologie du terrorisme » ou encore « soupçon d’appartenance à une organisation terroriste » : le coup d’État a élargi le champ des possibles en matière d’arrestations arbitraires, par exemple, les juges qui avaient eu le courage de prononcer la libération de journalistes, comme Erol Onderoglu ou Can Dündar, sont aujourd’hui soit incarcérés, soit en attente de procès. Plus de 40 maisons d’édition ont été fermées ainsi que plus d’une centaine de titres, agences ou chaînes de télévision. Bien au-delà des gülenistes, cette purge massive a permis de bâillonner énormément de voix progressistes, démocrates, ce qui est très inquiétant.

Avez-vous été soumis à des pressions ?

Yann Stéphant Nous n’avons été confrontés à aucune pression ni des autorités turques, ni du gouvernement français. Nous avions pris le parti, avant même le coup d’État raté, de n’avoir aucune relation avec le gouvernement turc ou ses institutions, que ce soit l’ambassade ou l’office du terrorisme. Cependant, nous sommes restés vigilants pour éviter l’irruption de militants fous de l’AKP ou d’autres nationalistes qui seraient venus pour en découdre. Nous sommes ouverts au dialogue avec tout le monde, mais il est hors de question de raviver ici des tensions qui existent dans le pays.

Comment expliquez-vous le succès de ce « petit festival » ?

Yann Stéphant Peut-être grâce à l’ambiance que nous y créons. Nous considérons que la fête n’est pas du tout l’ennemie de la culture. C’est au contraire un moyen d’aborder et de rencontrer l’autre, de partager. Tous les intervenants sont logés chez l’habitant, que ce soit un cinéaste reconnu ou un tout jeune réalisateur. C’est important pour créer un lien fort avec le village. D’ailleurs de belles amitiés sont nées ainsi. On ne fait aucune différence entre le public et les invités, il n’y a pas d’espace VIP. Au bar, on peut discuter, s’engueuler, tomber en amour… C’est d’abord un festival de cinéma qui ouvre sur tous les champs des possibles.

Eugénie Barbezat

Journaliste

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