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2 août 2016 2 02 /08 /août /2016 05:51
Union forcée autour de Hillary Clinton - par John R. Mac Arthur (Le Monde Diplomatique, août 2016)

Dans une chronique du 24 mai 2016, l’éditorialiste conservateur du New York Times David Brooks s’interrogeait : « Pourquoi Hillary Clinton est-elle si impopulaire ? » Plutôt que de chercher la réponse dans son bilan politique, il se penchait sur sa psychologie. « Je commencerai mon explication par cette interrogation : pouvez-vous me dire ce que fait Hillary Clinton pour s’amuser ? »

Si l’ancienne première dame peine à séduire, ce serait avant tout à cause de son tempérament : constamment absorbée par sa carrière, elle manquerait de joie de vivre. « Son impopularité est celle d’un bourreau de travail », affirme Brooks, ce qui la mettrait « en décalage avec les mœurs de l’époque des réseaux sociaux, qui valorisent l’intimité et la vulnérabilité ». Cette mansuétude peut surprendre de la part d’un éditorialiste proche du Parti républicain. Mais le rejet de M. Donald Trump est tel que l’on assiste à des alliances (en apparence) insolites.

À lire Brooks, on croirait que Mme Clinton débarque dans la vie politique américaine, alors u’elle a été successivement première dame des États-Unis, sénatrice et secrétaire d’État. A-t-il oublié son engagement en faveur de l’invasion de l’Irak en 2003, ses trois discours rémunérés 225 000 dollars (202 000 euros) chacun devant les banquiers de Goldman Sachs, son soutien indéfectible aux accords de libre-échange, son appui au renversement du dirigeant libyen Mouammar Kadhafi ? Et que dire du conflit d’intérêts impliquant la Fondation Clinton — sorte de multinationale familiale de la philanthropie — quand Mme Clinton servait l’administration Obama ? Selon le New York Times (18 octobre 2015), des cadres de la fondation ont réussi, par un intense travail de lobbying auprès de la secrétaire d’État, à faire transférer de l’argent destiné à un programme fédéral de lutte contre le sida au Rwanda vers un de leurs programmes de formation.

Cela sans évoquer la proximité de la candidate démocrate avec Wall Street, dont les têtes de pont financent à la fois sa campagne et sa fondation. Même M. Trump a donné à la boutique des Clinton: plus de 100 000 dollars en 2009. Il faut dire que le milliardaire s'est longtemps montré chaleureux envers le couple, qu'il avait invité à son troisième mariage, en janvier 2005. A l'église, "Bill et Hillary" étaient installés au premier rang et, à voir leur sourires radieux, ils ont passé un excellent moment. Voilà comment s'amuse Mme Clinton.

En fait, voter pour Mme Clinton en novembre, c'est opter pour un couple inséparable, dont chaque membre est le plus proche conseiller de l'autre. D'ailleurs, l'ancienne secrétaire d'Etat a d'ores et déjà annoncé la couleur. Si elle emporte l'élection, c'est son époux qui conduira sa politique économique: il aura la charge de "revitaliser l'économie, parce qu'il sait comment faire", a t-elle déclaré lors d'un meeting dans le Kentucky, le 15 mai 2016.

Selon l'image qu'elle se plaît à donner, Mme Clinton se passionne pour le sort des enfants. Cette passion serait née il y a plus de trente ans, quand son mari était gouverneur de l'Arkansas. Elle s'est alors associée à des organisations charitables comme le Children's Defense Fund, dans l'espoir de bâtir sa légende de femme généreuse. Pourtant, pendant ses années sudistes, c'est à une tout autre cause qu'elle a consacré ses journées: de 1977 à 1992, elle a travaillé pour le cabinet d'avocats Rose, en se spécialisant dans la question des brevets et de la propriété intellectuelle. Incarnation de la collusion entre establishment politique et milieux d'affaires de l'Arkansas, le cabinet comptait parmi ses clients Walmart, la tentaculaire chaîne d'hypermarchés connue pour sa détestation des syndicats et son amour des produits fabriqués à bas coûts dans des pays où la main d'oeuvre est corvéable à merci.

A l'aise avec l'administration Bush

Les Etats de service de l'avocate Clinton lui ont ouvert les portes du conseil d'administration de la multinationale, auquel elle a siégé de 1986 à 1992, en touchant pour cela 18 000 dollars par an (soit environ 31 000 dollars actuels, en tenant compte de l'inflation). Politesse oblige, elle s'est toujours gardée d'évoquer publiquement les sujets susceptibles de fâcher la société de Bentonville, et en particulier sa politique de compression salariale. Il est pourtant difficile d'élever des enfants en gagnant 19 427 dollars par an - le salaire moyen actuel d'un caissier de Walmart. De retour d'un voyage dans le sud des Etats-Unis effectué en 2013 et 2014, l'écrivain Paul Théroux disait avoir vu, dans l'Arkansas, "des villes qui ressemblent à des villes du Zimbabwe, aussi négligées et assiégées". Il raillait la fondation Clinton, ambitieuse quand il s'agit de "sauver les éléphants en Afrique" - c'est l'un de ses programmes phares - mais qui se désintéresse des familles noires pauvres dans l'Etat natal de M. William Clinton.

Dès le début de son premier mandat, le président, soucieux d'améliorer le financement des campagnes électorales, jusque-là trop dépendant des grands syndicats industriels, s'était attelé à tirer le Parti démocrate vers la droite. Pour cela, il avait tout misé sur la promulgation de l'Accord de libre-échange nord-américain (Alena), aussi apprécié des multinationales que détesté des électeurs démocrates. Mme Clinton ne s'y est jamais opposée... Enhardi par ce succès libre-échangiste, M. Clinton allait progressivement revenir sur des principes essentiels de l'Etat-Providence américain, en vigueur depuis les années 1930 et le New Deal de Franklin D.Roosevelt... Il imposa la réforme de l'assistance publique qui privait d'aides plus de onze millions de familles pauvres. En signe de protestation, M. Peter Edelman - époux de la fondatrice du Children's Defense Fund cher à Mme Clinton - démissionna de son poste de sous-secrétaire à la planification et à l'évaluation: "Cette loi n'encourage pas le travail. Elle va pénaliser des millions d'enfants pauvres" déclarait-il en mars 1997 dans le mensuel The Atlantic. Des enfants, surtout noirs et latinos, pénalisés par la politique menée par son propre mari? Une fois de plus, Mme Clinton resta muette.

Quelques années plus tard, c'est encore grâce à la coopération de ses "adversaires" républicains que le président a déréglementé Wall Street. En novembre 1999, il a abrogé la loi Glass-Steagall, qui séparait depuis 1933 les fonctions de banque commerciale et de banque d'affaires afin de décourager la spéculation avec l'argent des petits déposants. Certains, à l'instar du républicain John Mac Cain, proposent aujourd'hui de revenir sur cette abrogation. Pas la candidate démocrate: "Il n'y aura pas de retour à la loi Glass-Steagall" a tranché son conseiller économique Alan Blindern, interrogé par Reuters le 13 juillet 2015.

La carrière politique personnelle de Mme Clinton commence véritablement en 2000, quand, parachutée par son mari et ses puissants relais dans le Parti Démocrate, elle se présente au poste de sénatrice de New York, un Etat où elle n'a jamais résidé. Une fois élue, elle se revèle particulièrement à son aise avec l'administration Bush. Le 10 octobre 2002, au Sénat, elle affirme son soutien à l'invasion de l'Irak, relayant tous les mensonges de la Maison Blanche sur les "armes de destruction massive" de Saddam Hussein. Défendant le concept de "guerre préventive", elle dresse un parallèle avec les bombardements sur la Serbie que son époux avait décidés en 1999 dans le noble but, dit-elle, "d'arrêter la persécution et l'épuration ethnique visant plus d'un millier d'Albanais au Kosovo". Elle ajoute: "Peut-être que ma décision est influencée par l'expérience de mes huit années passées à la Maison Blanche, à voir mon mari affronter les défis auxquels fait face notre nation". Des propos pas vraiment féministes, mais qui n'étonnent guère venant d'une femme qui, aujourd'hui, sur son compte Twitter, se définit comme "épouse, maman, mamie".

(...) Quoi qu'il en soit, le récit de ses quatre années à la tête de la diplomatie américaine n'inspire guère confiance. En 2011, tandis que la rébellion libyenne s'amplifie, Mme Clinton fait d'abord preuve d'une grande prudence. "Je suis de ceux qui pensent que, sans autorisation internationale, une action solitaire des Etats-Unis conduirait le pays vers une situation dont on ne peut mesurer les conséquences" déclare t-elle le 11 mars devant une commission du Congrès. Puis, elle change d'avis. Pourquoi? "Sarkozy n'a cessé de me parler d'une intervention militaire. C'est un personnage dynamique, toujours empli d'une énergie exubérante, qui adore être au centre de l'action. Il était aussi influencé par l'intellectuel Bernard Henri-Lévy. Tous deux étaient sincèrement émus par la détresse du peuple libyen, brutalisé par un dictateur", raconte t-elle. Séduite par le duo français, et afin d'éviter "une catastrophe humanitaire" , la secrétaire d'Etat bascule donc dans le camp interventionniste. Avec le président Barack Obama, elle précipite les Etats-Unis dans une nouvelle guerre, sans demander l'autorisation au Congrès, comme l'exige pourtant la Constitution. Heureusement, tout se termine bien: "En 72 heures, les défenses aériennes de Khadafi furent vaincues et le peuple de Benghazi sauvé d'une destruction imminente". Le reste du livre (ses Mémoires) est à l'avenant.

Revirement apparent sur le libre-échange

Madame Clinton sait que son image droitière constitue un obstacle pour conquérir les électeurs de M. Bernie Sanders. Tirée à gauche par le succès de son rival socialiste à la primaire, elle a récemment avancé diverses mesures progressistes: taxer les banques qui s'endettent trop, augmenter le salaire minimum à 12 dollars l'heure, moduler les frais d'inscription à l'université en fonction des revenus des parents, etc.

Son revirement sur la question du libre-échange est particulièrement spectaculaire. Si, le 15 novembre 2012, elle s'émerveillait du partenariat pacifique (TPP), "le modèle par excellence pour les accords de libre-échange, afin d'instaurer un marché libre, transparent et juste", trois plus tard le vent a tourné. Les critiques formulées par MM. Trump et Sanders semblent convaincre les électeurs. "A ce jour je ne suis favorable à ce que je connais du partenariat transpacifique. Je ne crois pas qu'il atteindra le haut niveau d'exigence que j'avais fixé" déclare t-elle le 7 octobre 2015. Au-delà de ces discours, Mme Clinton refuse toutefois d'inscrire le rejet du TPP dans son programme présidentiel.

La candidate démocrate semble néanmoins beaucoup plus prévisible que M. Trump qui a multiplié les propos violents contre "les musulmans radicaux" et les "immigrés". Son calme et son sens de la mesure séduisent jusque dans les rangs républicains. Mme Meg Whitman, présidente-directrice-générale de Hewlett-Packard et ancienne codirectrice des finances du précédent candidat conservateur à la présidentielle, M Willard Mitt Romney, lui a ouvertement apporté son soutien, tout comme le néoconservateur Robert Kagan, lui aussi ancien conseiller de M. Romney. Même la famille Bush a annoncé qu'elle s'abstiendrait lors du prochain scrutin.

En outre, Mme Clinton bénéficie d'un soutien sans faille au sein de l'establishment médiatique qui la présente comme le dernier rempart contre la barbarie... Ce type de discours fait écho à la confrontation entre MM. Jacques Chirac et Jean-Marie Le Pen en 2002, quand la gauche française avait dû soutenir un candidat de droite pour protéger le pays du "danger fasciste". Or, M. Chirac était sans doute plus progressiste que Mme Clinton, en particulier en matière de politique étrangère. La campagne présidentielle américaine pourrait en fait équivaloir à un duel entre Mme Angela Merkel et M; Silvio Berlusconi; et la gauche américaine a décidé de soutenir Mme Merkel.

Par John R. Mac Arthur, directeur de "Harper's Magazine". Auteur de "L'illusion Obama. Chroniques d'un intellectuel libéral aux Etats-Unis", Les Arènes, Paris, 2012

- Le Monde Diplomatique, août 2016

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