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18 août 2016 4 18 /08 /août /2016 14:17
Les dessous du putsch raté en Turquie

Pierre BARNENCEY

L'HUMANITE

En un mois de purge, des milliers de membres des forces de sécurité ont été limogés et l'État a fait fermer des milliers d'écoles, d'associations et d'entités diverses. 35 000 C'est le nombre de personnes interpellées depuis le 15 juillet, dont la moitié environ ont été officiellement arrêtées et placées en détention provisoire. TURQUIE Erdogan-Gülen, de l'idylle religieuse à la « trahison » Le président turc ne cesse de désigner la confrérie Gülen comme responsable du coup d'État manqué. Quels étaient les liens entre Erdogan et Gülen qui pourraient expliquer une tentative de putsch ? Que se passait-il dans l'armée ? Tentative de réponse.

Un mois après la tentative de coup d'État en Turquie, beaucoup de questions restent en suspens. Le pouvoir turc, un temps ébranlé, s'est vite ressaisi et, à coup d'arrestations et de purges, semble vouloir, une fois pour toutes, forger une administration, une justice, une police et une armée à sa main. Dans une sorte d'autoritarisme désespéré, mais aussi comme si Reçep Erdogan craignait qu'un autre coup d'État soit déclenché, victorieux cette fois.

La promptitude des dirigeants du Parti de la justice et du développement (AKP) à accuser la confrérie Fethullah Gülen amène à se pencher un peu plus sur les liens qui unissaient Erdogan et Gülen, notamment leur islamisme et leur anticommunisme. Mais on oublie peut-être trop vite le rôle de l'armée, longtemps considérée comme un bastion du nationalisme, certainement infiltrée par les gülénistes et qui a toujours poursuivi son propre agenda.

Le 30 novembre 2014, Abdullah Öcalan, le leader du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), reçoit une délégation du Parti démocratique des peuples (HDP) venu le rencontrer sur l'île d'Imrali, au large d'Istanbul, où il purge une peine de prison à vie. À ses interlocuteurs, il dit en substance que si le processus de paix et les négociations en cours sont rompus, une mécanique de coup d'État va se mettre en place. Ce n'est pas de la prémonition. Juste une analyse fine de ce qui se passe et peut se passer en Turquie. En juin 2015, lors des élections législatives, Reçep Erdogan, à qui tout avait réussi jusqu'à présent et qui envisageait de renforcer son pouvoir en modifiant la Constitution, trébuche. Non seulement il n'obtient pas suffisamment de voix pour transformer seul le régime parlementaire en un régime présidentiel, mais il voit le HDP, conduit par Selahattin Demirtas, obtenir près de 13 % des suffrages! Et le 24 juillet, l'an dernier, les premiers bombardements étaient déclenchés sur la montagne de Kandil, au Kurdistan d'Irak, où se trouve le quartier général des HPG, la branche militaire du PKK.

Très vite, les opérations militaires ont pris le dessus en Turquie même. Le rôle de l'armée a été croissant au fur et à mesure de l'augmentation de l'intensité des combats qui se déroulaient dans les villes de Cizre, Sirnak, Nusaybin. Un rôle croissant pas seulement pour les opérations. « Selon certaines informations qui viennent de l'armée même, le commandement a donné son accord pour remplacer l'administration civile mais a exigé de pouvoir décider de la fin des opérations tout en bénéficiant d'une impunité juridique », révèle Celal Baslangiç, journaliste turc d'investigation qui intervient maintenant plutôt sur des sites Internet après avoir vu fermer, ces dernières années, les publications avec lesquelles il collaborait.

Il relève également que, « alors qu'on votait la possible levée de l'immunité pour les parlementaires, Erdogan a signé le décret de l'immunité militaire le 14 juillet. Le lendemain, le coup d'État était déclenché. Ce qui donne raison à Öcalan. Ceux qui ont bombardé Kandil sont les mêmes que ceux qui ont bombardé le Parlement ».

Des affaires en cascade masquent les véritables buts politiques

À Istanbul, la plupart des observateurs font remarquer que, plusieurs semaines avant le coup d'État manqué, existait une atmosphère de crainte dans les milieux du pouvoir. Erdogan lui-même, habituellement ultraprésent à travers les médias, faisait, là, profil bas. Un putsch allait avoir lieu, mais quand ? Autre question troublante: selon toute vraisemblance, le chef des services de renseignements (MIT), Hakan Fidan, était au courant du coup d'État mais n'a prévenu Erdogan que six heures après. Après s'être fait tancer, le chef des espions a néanmoins été conforté à son poste. Ce qui est pour le moins étonnant. D'ailleurs, peut-on vraiment penser que les services de renseignements occidentaux, à commencer par la CIA, n'avaient pas eu vent de cette tentative de renversement d'Erdogan, qu'ils n'auraient pas appuyée par manque d'alternative civile mais pas empêchée non plus ?

Reste qu'Erdogan, dans un même élan, voit dans les instigateurs et les exécutants du putsch la seule main de la confrérie Fethullah Gülen, du nom du prédicateur longtemps compagnon de route de l'actuel président. L'armée turque, héritière de Mustafa Kemal Atatürk et de son épopée, est-elle minée par le gülénisme? Certes, certains officiers sont des adeptes de la confrérie. Un noyautage qui a d'autant pu se produire que, dans les années 2000, une première purge a eu lieu dans l'armée, visant justement les kémalistes.

C'est le procès Ergenekon, du nom d'une association présumée et décrite comme « terroriste » qui agirait au sein même de l'État. On comprend vite, malgré les affaires en cascade qui masquent les véritables buts politiques, que les kémalistes sont visés, y compris au sein du haut commandement militaire. « L'opposition commence à émettre des soupçons sur un réseau de policiers et de juges, proches de la communauté Gülen, les accusant d'être derrière ces procès qui créent un climat d'inquiétude dans la société, notamment chez ceux qui ont affiché d'une manière ou d'une autre leur opposition au gouvernement », écrit Ahmet Insel dans son livre la Nouvelle Turquie d'Erdogan (La Découverte).

Voilà qui explique comment, avec la bénédiction, si l'on peut dire, d'Erdogan qui, en tant que premier ministre de l'époque, a couvert toute cette stratégie qui ne s'embarrassait pas de respect du droit ni de la Constitution, la confrérie a fait son nid dans l'armée. Et, s'il est un point où les gülénistes et les kémalistes ont une position commune, c'est bien sûr la question kurde et le refus de toute négociation. Erdogan, lui, a compris l'avantage qu'il pourrait retirer de négociations avec les Kurdes, à condition qu'il parvienne à créer des organisations à sa botte. Ce qu'il a échoué à réaliser, malgré de multiples tentatives et le musellement habituel des forces progressistes et démocratiques kurdes.

Erdogan et Gülen se sont retrouvés d'autant plus facilement qu'ils partageaient nombre d'idées. Islamistes convaincus, ils ont grandi dans l'anticommunisme le plus notable. Fethullah Gülen, en particulier, a toujours eu d'énormes dispositions en ce sens. C'est ainsi qu'en 1980, alors qu'il est recherché en tant qu'imam en cavale pour activités islamistes en lien avec des réseaux extrémistes, il épouse la cause des putschistes.

Ce qui lui vaut un abandon de toute poursuite. C'est un point important. « J'ai beaucoup travaillé sur la violence islamiste du début des années 1990, souligne Mehmet Güç, journaliste. Une trentaine de journalistes et d'intellectuels avaient été assassinés par des islamistes. J'ai étudié les dossiers judiciaires et je me suis aperçu que tous les auteurs de ces crimes avaient des liens avec les institutions étatiques et avec l'armée. J'ai alors enquêté sur toutes les organisations illégales et leurs vitrines légales, y compris Fethullah Gülen. Celui-ci a ainsi vu les charges contre lui levées grâce à un colonel lié à la junte d'alors. »

En 2011, le torchon avait déjà commencé à brûler

Sa confrérie connaît alors un essor d'autant plus extraordinaire qu'après le putsch de 1980 « la plupart des partis politiques de centre droit accueillent les groupes islamistes, qui se trouvent ainsi intégrés à la vie politique », insiste Mehmet Güç. Gülen constitue un réseau hors du commun : écoles, associations d'entraide, médias... Un premier scandale éclate à la fin des années 1990 avec le vol des sujets des examens pour le concours d'entrée dans les académies militaires.

Quel meilleur moyen pour faire entrer ses propres cadres dans cette institution jusque-là très protégée ? Aujourd'hui c'était le 3 août, devant un parterre de dignitaires religieux , Erdogan se dit « attristé de ne pas avoir pu révéler bien avant le vrai visage de cette organisation traîtresse ». Ce qui est un peu court. « Quand Erdogan a accédé au pouvoir, son parti, l'AKP, n'avait pas de cadres suffisamment formés. C'est Gülen qui les a fournis », rappelle Celal Baslangiç.

Au départ, l'idylle était presque parfaite entre Erdogan et Gülen, malgré l'installation de ce dernier aux États-Unis en 1999. En mai 2013, encore, le président turc voyait la perspective de rencontrer le vieux prédicateur comme une « bénédiction de dieu ». En réalité, le torchon avait déjà commencé à brûler entre les deux hommes. « En 2011, lors des élections, Gülen réclamait 120 députés mais il n'en a eu que 15, explique Celal Baslangiç. C'était le début de l'épuration des gülénistes et de la diversification islamiste pour affaiblir la confrérie. La réplique ne se fait pas attendre, des dossiers de corruption sont révélés. Des ministres sont inquiétés et même le propre fils d'Erdogan est mis en cause. Autant dire qu'à ce moment-là, la guerre était déclarée. »

La force du réseau güléniste va-t-elle s'éteindre aussi vite ?

Tout annonçait donc un coup d'État possible. Et tous s'y préparaient. Tous sauf peut-être les putschistes eux-mêmes! On est confondu par tant d'impréparation, d'amateurisme, voire des coïncidences troublantes. « Personne n'a avoué qu'il était güléniste et qu'il revendiquait le coup d'État, fait remarquer Cela Baslangiç. Le général de brigade qui a voulu encercler Erdogan lorsqu'il se trouvait à Marmara a dit qu'il était nationaliste, qu'il était pour le coup d'État et qu'il était prêt à en assumer les conséquences. Mais on peut penser qu'un certain nombre de paramètres ont empêché de coordonner leurs actions. » Le boulet est néanmoins passé tout près d'Erdogan. Ce qui explique peut-être le nombre incroyable d'arrestations au lendemain du 15 juillet. Tellement que 38000 prisonniers condamnés pour des faits s'étant produits avant le 1er juillet, donc avant le putsch raté de la mijuillet, seront libérés sous contrôle judiciaire, apparemment pour désengorger les prisons turques! En revanche, le gouvernement turc a pris deux décrets révoquant plus de 2 000 policiers ainsi que des centaines de militaires et de membres de l'autorité nationale des technologies de l'information et de la communication (BTK).

Parallèlement aux dizaines de milliers de fonctionnaires suspendus ou révoqués, plus de 35000 personnes ont été interpellées, dont la moitié environ ont été officiellement arrêtées et placées en détention provisoire.

La force du réseau güléniste va-t-elle s'éteindre aussi vite ? Ce n'est pas certain. D'autant que ce réseau dépasse les frontières de la Turquie et se déploie dans des dizaines de pays. Reçep Erdogan a en partie repris les choses en main et renforcé son pouvoir. En tout cas en apparence. S'il a pris le soin de placer désormais l'armée sous sa coupe, c'est qu'il comprend bien le rôle que celle-ci peut encore jouer. Or, en éliminant les cadres gülénistes, il redonne tout son poids à la hiérarchie nationaliste et obère une possible reprise du dialogue avec les Kurdes. C'est sans doute pour cela qu'il a besoin de deux partis de l'opposition, le MHP (extrême droite nationaliste) et le CHP (social-démocrate), sur lesquels il a toujours pu compter. « Finalement, la plus grande chance pour Erdogan, ce sont les dirigeants du MHP et du CHP », lâche en plaisantant (quoique...) Celal Baslangiç.

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