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3 août 2016 3 03 /08 /août /2016 05:45
Jean-Yves Camus : « Parler de guerre civile, c'est se précipiter vers le piège tendu par Daech »

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR DIEGO CHAUVET

L'Humanité Dimanche

Le politologue, spécialiste des mouvements d'extrême droite radicale, réfute l'idée que la France soit au bord de la « guerre civile ». S'il n'exclut pas l'acte fou d'un individu isolé, il considère que l'extrême droite n'est pas en situation de créer une confrontation. Utiliser des mots tels que « guerre civile » fait alors le jeu de l'« État islamique ».

HD. Avant l'attentat de Nice, naissait une polémique sur un risque de « guerre civile » en France. Qu'en pensez-vous ?

Jean-Yves Camus.

Il faut revenir à l'origine de ce qui provoque la séquence consacrée à la guerre civile. Le directeur de la DGSI est intervenu à deux reprises au mois de mai devant les commissions parlementaires en indiquant non pas la possibilité d'une guerre civile, mais d'une confrontation entre l'ultradroite et le « monde musulman ». Ce n'est pas la « communauté musulmane », contrairement à ce que certains ont essayé de faire croire. Il parle d'une possibilité que, après un autre attentat commis par des islamistes radicaux, des militants d'extrême droite passent à l'acte contre des personnes ou des biens identifiables comme « d'origine musulmane ».

Et que, à partir de là, s'enclenche un engrenage de confrontation ethnique. La première fois, il dit que sa direction a déplacé des effectifs pour le suivi de l'ultra droite. La seconde fois, ses propos sont un peu différents : il explique qu'il faudra à un moment donné mettre des effectifs sur cette mouvance. Le chaînon manquant de ces déclarations, c'est qu'il ne donne pas d'indications précises quant aux individus, aux groupes et aux mouvements qui seraient actuellement dans le radar de sa direction. On ne sait pas s'il s'agit d'un schéma intellectuel ou d'une réalité.

Il est normal et logique que le patron des services de renseignements français ait ce schéma dans la tête. Nous avons depuis les attentats de janvier et novembre 2015 une augmentation des actes anti-musulmans, qui restent ¬ c'est relatif bien sûr quand on en est victime ¬ de « basse intensité ». La rhétorique de l'ultradroite sur la guerre ethnique est connue depuis plus de 20 ans. Cela étant, ce scénario d'apocalypse voulue ne s'est jamais réalisé... Pour autant, si un individu isolé passait à l'acte, cela pourrait avoir des répercussions énormes.

HD. Serait-ce pour autant une « guerre civile » ?

Jean-Yves Camus.

Une guerre civile implique que deux factions ou fractions de la population se disputent la légitimité de la représentation nationale, et qu'elles soient décidées à s'annihiler l'une et l'autre. On a un schéma extrêmement simple : c'est la Résistance et la collaboration sous l'Occupation. Or, on n'en est pas là. Pour l'instant, dans cette hypothétique guerre civile, la population subit les actes terroristes, mais elle n'est pas organisée pour soutenir les terroristes, ni pour les contrer. Il n'y a pas d'armée en marche de citoyens musulmans qui soutiendraient l'« État islamique » et on n'a pas davantage de citoyens qui auraient formé des milices pour s'y opposer. Pour une vraie guerre civile, il faut que les deux factions soient de niveau de force égal ou, du moins, pas complètement disproportionné. Ce n'est pas le cas. Nous assistons à une multiplication des actes imputables à l'islamisme radical, mais en face le seul protagoniste est le détenteur de la violence légitime, c'est-à-dire l'État, via la police et l'armée. En revanche, on ne peut pas demander à une population de subir des actes aussi massifs, répétés, dont l'objectif est de contester le modèle de valeurs que la République constitue, de simplement rester vigilante, de faire corps, et de commémorer.

« Nos armes : le renforcement de la coordination du renseignement. Et la sobriété de la parole. » La commémoration est utile, mais elle ne fait pas une politique.

Or pour l'instant personne ne porte des mesures politiques qui seraient à même, non pas de contenir le danger, mais de le refouler. On demande aux gens de s'installer dans l'attitude d'un pays qui fera face à d'autres attaques. C'est à la fois courageux de le dire, et en même temps désespérant.

HD. Est-ce qu'une réaction de l'ultradroite a plus de chance de survenir sur le terreau local niçois ?

Jean Yves CAMUS

Soyons clairs. Les groupes d'extrême droite en France aujourd'hui qui ont pignon sur rue (y compris le Bloc identitaire sur Nice) ne passeront pas à la violence. Le risque aujourd'hui provient plutôt d'un individu qui préparerait son acte seul. Ou de celui qui, militant dans un groupuscule, se dirait que s'il y a une rhétorique verbale de la violence, il n'y a rien derrière... Ces groupuscules proposent au mieux à leurs adhérents des défilés autorisés, des distributions de tracts et d'autocollants, et éventuellement quelques stages de survie et des cours d'arts martiaux. Il existe peut être d'autres choses infiniment plus sophistiquées.

La DGSI le sait peut être, mais moi je n'ai pas de données là-dessus. Mais ces activités qui consistent à chauffer les militants à blanc génèrent chez certains une réelle envie d'en découdre. En dehors de ça, le Bloc identitaire est dans une trajectoire de normalisation, il est dans l'orbite du FN, surtout à Nice... Il n'a aucune espèce de raison de tuer le patient travail d'implantation et de notabilisation qu'il a réussi à accomplir en laissant ses militants faire n'importe quoi.

HD. Dans ce cas, l'utilisation du terme de « guerre civile » dans le débat politique et médiatique est-elle dangereuse ?

Jean Yves CAMUS

Je n'aime jamais quand on parle de guerre civile... Ça induit l'image d'une France qui se scinde en deux camps qui prennent les armes l'un contre l'autre. La situation actuelle est celle d'un mouvement, religieux et politique, qui décide d'attaquer un certain nombre de pays occidentaux. Dans quel objectif ? Celui de rallier à leur idéologie le plus grand nombre possible de personnes d'origine musulmane. Même si le nombre de « radicalisés » augmente, ça ne représente qu'une infime partie de la population musulmane. Comment en rallier davantage ? Peut-être en tendant à la population française le piège qui consiste à favoriser cette montée aux extrêmes qui verraient les actes antimusulmans augmenter. L'un des objectifs de Daech serait ainsi de transformer en communauté soudée ce qui n'est pas une communauté. On tomberait de cette manière dans une forme d'essentialisation des identités.

HD. Si la capacité de résilience est limitée, quelles sont nos armes pour ne pas tomber dans ce piège ?

Jean Yves CAMUS

Peut-être la solution est-elle de ne pas dire tous les jours, plusieurs fois par jour, quelque chose qui vienne rajouter une couche au mille-feuille. La sobriété de la parole est aussi nécessaire. Depuis l'attentat de Nice, nous avons entendu trop de petites phrases, trop de commentaires. C'est extrêmement imprudent par ailleurs de la part de l'opposition puisque bien malin aujourd'hui celui qui peut dire que s'il était au pouvoir rien ne se serait passé. On a plutôt besoin de voir des résultats dans la prévention des attentats, tout en sachant bien que le risque zéro n'existe pas. On a besoin d'améliorer encore la coordination internationale du renseignement. De savoir comment on va gérer les centaines et peut-être milliers de retours de gens qui considèrent que la partie est déjà perdue en Syrie et en Irak, et qui veulent passer à l'action ici.

Jean-Yves Camus est l'auteur, avec Nicolas Lebourg, de l'ouvrage « les Droites extrêmes en Europe », paru en 2015 aux Éditions du Seuil, 320 pages, 20 euros

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