Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
17 août 2016 3 17 /08 /août /2016 05:31

Corse: les récits opposés des affrontements à Sisco

16 AOÛT 2016 | PAR LAURENT GESLIN

Que s’est-il donc passé le 13 août dernier, dans la crique de Scalu Vechju, au nord de la commune de Sisco, à 11 kilomètres de Bastia ? Trois jours après, la justice est toujours en train d'auditionner les témoins pour démêler les versions contradictoires des différents protagonistes.

Que s’est-il donc passé le 13 août dernier, en fin d’après-midi, dans la crique de Scalu Vechju, au nord de la commune de Sisco, à 11 kilomètres de Bastia ? Trois jours après les faits, difficile encore de reconstituer le déroulement précis des affrontements, tant les versions des uns et des autres divergent. Le tout dans un climat propice aux coups de sang. Samedi soir, cinq personnes ont été transportées au centre hospitalier de Bastia. Deux hommes d’origine maghrébine présentaient des ecchymoses. Un habitant de Sisco, un ancien légionnaire d’origine tchèque, aurait été blessé à la hanche par la flèche d’un harpon.

« Nous avons vu un touriste prenant une photo du paysage. Les Maghrébins ont commencé à l’insulter et une femme a reçu des cailloux de leur part. Un ami a pris à son tour une photo. Les Maghrébins nous ont dit : “on va arriver ! on va arriver !” Après, ils étaient au bas de la crique, ils ont alors frappé sans parler. Un ami a essayé de défendre un jeune se faisant agresser. Là, ils ont sorti la hachette avec laquelle ils l'ont frappé sur la tête. Le père de mon ami est arrivé, ils ont tiré sur lui avec un harpon », expliquait dimanche une jeune fille ayant assisté à la scène, lors de la manifestation organisée devant la mairie de Bastia. Cette seule version a circulé pendant plus de vingt-quatre heures dans tous les médias.

Mais aujourd'hui, cette version est contestée par l’un des hommes impliqués dans les affrontements. Contacté par Mediapart, il a accepté pour la première fois de donner son récit. « Nous étions installés sur la plage pour faire un pique-nique. Tout se passait bien, quand des jeunes ont commencé à nous traiter de “sales Arabes” et à crier “Allahu akbar” en prenant des photos », explique-t-il. « Je suis allé pour m’expliquer avec eux mais ils ne voulaient rien entendre. Nous avons donc décidé de partir pour ne pas faire de vagues. Arrivés sur le parking, quatre voitures avec des hommes armés de battes de baseball nous sont tombés dessus et ont commencé à nous frapper. »

Deux gendarmes arrivent sur place au bout d’une demi-heure pour tenter de séparer les trois familles et la vingtaine de personnes qui les entourent, bientôt rejoints par quatre autres collègues. « Les adultes étaient encore plus fous que leurs enfants, ils ont dit que nous avions des haches et que nous avions blessé quelqu’un avec un harpon », poursuit l’homme, en état de choc. Réfugié chez des amis, ce dernier n’ose plus revenir dans le quartier de Lupino, à Bastia, où il habite, ni même sortir dans la rue. « Nous sommes restés cinq heures au même endroit, les gens nous lançaient des cailloux. Ils ont brûlé nos voitures devant les gendarmes qui n’ont rien fait pour les arrêter. » Les forces de l’ordre finiront par exfiltrer les familles d’origine maghrébine aux alentours de 23 heures.

Selon certaines sources judiciaires, les auditions des témoins de la scène seraient toujours en cours et aucune inculpation n’a encore été prononcée. Un harpon et un couteau de cuisine ont bien été retrouvés sur les lieux, sans pour le moment que l’on sache s’ils ont été utilisés lors d’affrontements « qui auraient pu mal finir pour les trois familles ». Selon Le Parisien, des sources proches de l’enquête expliquent aussi que « les blessures constatées jusqu'ici sont la conséquence de coups de poing ou de l'utilisation de jets d'objets, de cailloux ou de bouteilles ».

L’homme impliqué dans les affrontements pense désormais à quitter la Corse, une île où est pourtant né son père. « Je travaille depuis toujours avec des Corses, je suis dans le bâtiment, tout le monde me faisait confiance. Maintenant, je ne vais plus rien pouvoir faire », continue-t-il. « Ma femme est enceinte, elle est terrorisée, les enfants pleurent sans arrêt. Nous étions juste en vacances, la femme de mon frère est bolivienne, ses enfants sont espagnols. Qu’est-ce qu’on va pouvoir faire ? Nos papiers et nos cartes bleues étaient dans les voitures qui ont brûlé. »

À la suite de ces événements, la tension est encore montée d’un cran dimanche. Plusieurs centaines de personnes se sont réunies devant la préfecture de Haute-Corse pour dénoncer une « agression caractérisée », avant que leurs représentants ne soient reçus par le secrétaire général de la préfecture. Faute de réponse « satisfaisante », des dizaines de manifestants se sont ensuite dirigés vers le quartier de Lupino en scandant« on est chez nous ».

« Si des violences ont été commises, il faut que leurs auteurs soient punis, mais il faut prendre ses distances dès que certains veulent appliquer la loi du talion », s’indigne Joseph Maestracci, vice-président du collectif antiraciste Ava Basta, qui regarde avec effarement les télévisions de l’Hexagone débarquer en Corse depuis plusieurs jours.« Quand j’étais jeune, des bagarres de village éclataient chaque semaine et personne n’en faisait les gros titres. Mais le climat de tension qui prévaut en France et la surmédiatisation de ce type d’événement empêchent les gens de garder la tête froide. »

La démonstration de force de dimanche n’est pas sans rappeler la marche du 25 décembre 2015, quand plusieurs centaines de manifestants avaient défilé à Ajaccio, dans le quartier des Jardins de l’Empereur, en criant « Arabi fora [les Arabes dehors] ! », après l’agression la veille de pompiers appelés pour éteindre un incendie. Depuis, les violences se multiplient sur l’île. Dans la nuit du 2 au 3 février, les façades d’une boucherie musulmane et d’un kebab étaient mitraillées dans la station balnéaire de Propriano. Et au début du mois de mai, c’était la salle de prière de Mazzavia, à Ajaccio, utilisée par l’association des musulmans de Corse-du-Sud, qui était incendiée. Sans que la piste de violences intercommunautaires ne soit privilégiée.

Selon le dernier rapport de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH), le nombre d’actes antimusulmans aurait particulièrement augmenté en Corse ces dernières années, passant de 8 en 2013, puis 19 en 2014 et 37 en 2015. Des statistiques inquiétantes, alors que le président du Conseil exécutif de Corse, Gilles Simeoni, a appelé lundi au micro de France Info à « éviter les logiques de tension ». « Il ne peut pas y avoir une société fondée sur les rapports de force, le communautarisme, le rejet de l'autre, et cela vaut pour tout le monde », a-t-il rappelé. « On ne peut pas confondre certaines personnes qui se comportent mal avec la quasi-totalité de la population maghrébine qui vit en Corse de façon apaisée et harmonieuse. »

De son côté, le maire socialiste du village, Ange-Pierre Vivoni, a annoncé avoir pris un arrêté interdisant le burkini sur les plages de sa commune, après les incidents de samedi.« Ce n'est aucunement du racisme, c'est tout simplement pour assurer la sécurité des biens et des personnes et même au-delà de ma commune », a-t-il affirmé au micro d’i-Télé. Sur la plage, au moment des faits, une seule des femmes présentes était simplement « voilée », selon le protagoniste contacté par Mediapart. « Aucune d'entre elles n'avait un burkini. »

Dimanche, le président de l'assemblée de Corse, Jean-Guy Talamoni, avait de son côté jugé « légitime » la réaction des habitants de Sisco, un raccourci étonnant puisque l’enquête n’a pas encore livré ses conclusions. Il a ensuite appelé « chacun à garder son sang-froid ». Un conseil que beaucoup devront appliquer, sous peine de voir les amalgames et les dérapages se multiplier.

Voici la déclaration du PCF Corse au lendemain de ces tristes incidents.

Faire triompher sur la barbarie la force de l’humanisme, la solidarité et la fraternité (Déclaration du PCF Corse)

Les événements graves qui ont eu lieu ces deux jours mettent en relief le danger qui fissure à présent le lien social et déstructure la société.

Plus que jamais les valeurs républicaines essentielles, qui fondent le respect de tout être humain, quelles que soient ses origines, sa croyance ou son incroyance, doivent prévaloir.

La devise de Liberté d’Egalité de Fraternité comme la laïcité demeurent au cœur de cette affirmation le support intangible qui permettra de faire barrage à la haine, à la stigmatisation, aux affrontements et à la vengeance.

Le contexte national et international, après les attentats terroristes du groupe EI, donne à certains la justification d’actes ou de comportements inacceptables et condamnables du point de vue démocratique et absolument opposés au vivre ensemble.

C’est là le piège qu’il faut éviter en faisant triompher sur la barbarie la force de l’humanisme, la solidarité et la fraternité.

Bastia le 15 08 2016

Corse: les récits opposés des affrontements à Sisco (Laurent Geslin, Médiapart- 16 août 2016)

Partager cet article

Repost0

commentaires

Présentation

  • : Le chiffon rouge - PCF Morlaix/Montroulez
  • : Favoriser l'expression des idées de transformation sociale du parti communiste. Entretenir la mémoire des débats et des luttes de la gauche sociale. Communiquer avec les habitants de la région de Morlaix.
  • Contact

Visites

Compteur Global

En réalité depuis Janvier 2011