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9 août 2016 2 09 /08 /août /2016 05:40
Conseil de lecture: "Le premier homme" d'Albert Camus

Jamais sans doute, Albert Camus n'avait été aussi émouvant, au plus près de la vie et de l'intime dans ce qu'ils ont de plus singulier mais aussi de plus partagé, que dans ce manuscrit inachevé et presque pas corrigé, dont on ne sait s'il aurait constitué la version finale d'un récit autobiographique publié, retrouvé dans sa sacoche le 4 janvier 1960 après son accident de voiture mortel et publié trente-cinq après sa mort, à quarante-six ans.

"Le premier homme", manuscrit où Camus, bouleversé par la guerre d'Algérie et ce qu'il pressent comme la disparition d'un monde, de son monde, l'Afrique des pieds-noirs et des arabes, l'Algérie de l'enfance qui a le goût rétrospectif du bonheur et de l'aventure, mais qui n'est pas idéalisée pour autant, sombrant dans la violence et l'accumulation inexorable des haines de part et d'autre, raconte son enfance et sa famille dans un récit autobiographique à peine dissimulé en prenant le nom de Jacques Cormery.

Ce texte est d'autant plus bouleversant que l'auteur de La Peste, de L'étranger, des Noces, de La Chute, de Caligula, de L'homme révolté et du Mythe de Sisyphe, romans et essais philosophiques qui ont contribuer à me former intellectuellement et sur le plan existentiel comme plusieurs générations de jeunes grâce à leur mélange de proximité, de profondeur, d'un discours de questionnement radical sur le tragique de l'existence mêlé à un appétit de vivre et d'en goûter la beauté, celui d'une subjectivité pouvant s'expérimenter universellement, revient sur son enfance et sa jeunesse algéroises, jusqu'à sa mue au cours et à l'issue du lycée en intellectuel s'extrayant de son milieu pauvre aux horizons bornés, c'est à dire sur un moi passé très éloigné, distant de sa personnalité présente, tout comme sa mère a un type de vie et de pensées radicalement étrangers aux siennes au milieu de ces années 1950, enfance algéroise qui l'habite profondément, l'explique, irrigue son rapport à l'existence, au moment où cette belle voix humaine va s'éteindre.

Le récit a pour justification affirmée et pour point de départ une recherche du père, du père absent, inconnu et étranger, du père manquant, mort à Saint-Brieuc dans un hôpital militaire après avoir succombé à ses blessures pendant la Bataille de la Marne au début de la guerre, alors que Albert Camus, né à l'automne 1913 à Mondovi, un village près de Bône où son papa venait d'être employé comme administrateur d'un domaine agricole, n'a que un an.

Dans le premier chapitre du manuscrit, Camus imagine les circonstances de sa naissance, de l'accouchement de sa mère, discrète, soumise et belle jeune femme d'origine espagnole, presque analphabète, le jour même de l'installation du couple à Mondovi (Solferino dans le livre), après un trajet en train d'Alger à Bône puis un transfert de deux heures de Bône à Mondovi-Solferino dans une calèche fort peu confortable pour la femme enceinte. Camus voit sa naissance précipitée annoncée par le conducteur arabe de la calèche, à turban et moustache, témoin des contractions de sa mère (ce sera un fils, dit-il à son père), et facilitée par la présence au côté de la mère, Catherine dans le manuscrit, de son épouse et sa fille arabes, qui précèdent l'arrivée du docteur dans la nouvelle maison froide et humide où la mère, qui a déjà un fils, accouche de Jacques (Albert).

Le second chapitre raconte comment, au milieu des années 1950, Camus, en allant visiter un ancien professeur qui a beaucoup compté pour lui dans sa ville de retraite, découvre pour la première fois la tombe de son père, à Saint-Brieuc, la ville de son ami Louis Guilloux, dont il n'est pas question ici, un autre grand écrivain français ayant grandi dans une famille pauvre, peu cultivée, très éloignée en tout cas de la culture bourgeoise, et ils ne sont pas si nombreux, une tombe que sa mère, qui n'a jamais posé les pieds en métropole, n'aura jamais eu l'occasion de visiter.

Toute sa vie d'adulte, Albert Camus sera par un rapport douloureux, amoureux, nostalgique à l'Algérie, son milieu "naturel", vis-vis duquel il éprouve une certaine culpabilité, celle de l'exilé "parvenu", celle qui en lui le rend étranger à son milieu parisien, dont il tire son écriture souvent directe et solaire, de son enfance populaire, de ce monde en grande partie perdu avec lequel il a pris tant de distance dans son mode de vie extérieur, mais tout en pouvant toujours s'en rapprocher comme on retrouve les réflexes affectifs et la spontanéité de l'enfance dans certaines circonstances, et malgré son orgueil d'avoir réussi à se forger un destin, à s'extraire de son milieu par la force de son tempérament et de son intelligence, il se sentira mal à l'aise et pas vraiment à sa place, presque en situation de trahir les siens, dans les mondanités de la vie intellectuelle parisienne. Cela il le raconte bien en résumé en parlant du retour en Algérie en paquebot dans les années 50, quand il va raconter sa visite de la tombe de son père à sa mère:

"Le vent avait dû se calmer, écrasé sous le soleil. Le navire avait perdu son léger roulis et il semblait maintenant avancer selon une route rectiligne, les machines au plein de leur régime, l'hélice forant droit l'épaisseur des eaux et le bruit des pistons devenu enfin si régulier qu'il se confondait avec la clameur sourde et ininterrompue du soleil sur la mer. Jacques dormait à moitié, le cœur serré d'une sorte d'angoisse heureuse à l'idée de revoir Alger et la petite maison des faubourgs. C'était ainsi chaque fois qu'il quittait Paris pour l'Afrique, une jubilation sourde, le cœur s'élargissant, la satisfaction de qui vient de réussir une bonne évasion et qui rit en pensant à la tête des gardiens. De même que, chaque fois qu'il y revenait par la route et par le train, son cœur se serrait aux premières maisons des banlieues, abordées sans qu'on ait vu comment, sans frontières d'arbres ni d'eaux, comme un cancer malheureux, étalant ses ganglions de misère et de laideur et qui digérait peu à peu le corps étranger pour le conduire jusqu'au cœur de la ville, là où un splendide décor lui faisait parfois oublier la forêt de ciment et de fer qui l'emprisonnait jour et nuit et peuplait jusqu'à ses insomnies. Mais il s'était évadé, il respirait, sur le grand dos de la mer, il respirait par vagues, sous le grand balancement du soleil, il pouvait enfin dormir et revenir à l'enfance dont il n'avait jamais guéri, à ce secret de lumière, de pauvreté chaleureuse qui l'avait aidé à vivre et à tout vaincre".

Camus, qui parle en connaissance de cause, et qui peut comparer, n'a pas son pareil pour décrire les effets psychologiques de la pauvreté et le type de rapport à l'existence que cela produit: sa mère ne sait comment répondre aux questions de son fils sur son père. "Elle disait oui, c'était peut-être non, il fallait remonter dans le temps à travers une mémoire enténébrée, rien n'était sûr. La mémoire des pauvres déjà est moins nourrie que celle des riches, elle a moins de repères dans l'espace puisqu'ils quittent rarement le lieu où ils vivent, moins de repères aussi dans le temps d'une vie uniforme et grise. Bien sûr, il y a la mémoire du cœur dont on dit qu'elle est la plus sûre, mais le cœur s'use à la peine et au travail, il oublie plus vite sous le poids des fatigues. Le temps perdu ne se retrouve que chez les riches. Pour les pauvres, il marque seulement les traces vagues du chemin de la mort".

Quand Camus reçoit le prix d'excellence au lycée, lors de la distribution des prix dont les lauréats sont inconnus au départ, sa mère et sa grand-mère, qui visitent ce quartier plus huppé d'Alger une seule fois l'an pour l'occasion, sont toujours en avance à la cérémonie: "Les Cormery étant naturellement largement en avance, comme le sont tous les pauvres qui ont peu d'obligations sociales et de plaisirs, et qui craignent de n'y être point exacts"....

C'est cette pauvreté, cet anonymat, qui empêche Camus de bien retrouver ce que fut son père, d'origine alsacienne, arrivé enfant en Algérie avec sa famille dans les années 1870 pour remplacer dans des domaines les insurgés de la Commune exilés plus ou moins contraints sur cette terre "inhospitalière" alors et dont beaucoup avaient été déjà fauchés par la maladie. Vieille histoire du peuplement de l'Algérie, dont Camus rappelle aussi qu'il a été le fait d'ouvriers parisiens insurgés de juin 48, réprimés par la République bourgeoise de Lamartine et consorts, et à qui Napoléon III a donné un exécutoire tout en s'en débarrassant...

Dans ce texte déchirant, dont certaines pages évoquent le ton élégiaque de l'Odyssée, Camus raconte le bonheur des parties de chasse avec son oncle Ernest, qui vivait avec eux, sourd et à demi muet, fort et bon, protecteur tel Saint Christophe, flanqué d'un chien fidèle, ses jeux sur les terrains vagues avec ses camarades de son quartier populaire des faubourgs d'Alger, ses parties de foot passionnées avec ses chaussures cloutées que contrôlait sa grand-mère chaque soir, qui ne voulait pas qu'il use ses précieux souliers en pratiquant ce sport, il raconte comment en Algérie toutes les races se côtoient bien que paradoxalement les distances restent profondes, les clivages de race comptant davantage d'ailleurs que les clivages de classe. Les Arabes sont peu présents dans ce livre: des hommes au travail, dignes, pudiques et distants, un décor, une présence parfois potentiellement hostile et menaçante, peu de liens directs.

Des pages très sombres parlent des attentats qui se multiplient à Alger dans les années 50, reviennent sur les violences des premières périodes de la colonisation et de la pacification de l'Algérie, parlent de la haine qui monte, de l'évidence aussi vécue par les pied-noirs de leur défaite historique et de la nécessité de partir au bout du compte. L'Algérie est présentée comme un pays d'hommes sans passé, tirant dans la douleur du faire le droit d'exister, d'hommes durs, amoureux de leur vie et de leur pays néanmoins:

"Non, il ne connaîtrait jamais son père, qui continuerait de dormir là-bas, le visage perdu à jamais dans la cendre. Il y avait un mystère chez cet homme, un mystère qu'il avait voulu percer. Mais finalement il n'y avait que le mystère de la pauvreté qui fait les êtres sans nom et sans passé, qui les fait rentrer dans l'immense cohue des morts sans nom qui ont fait le monde en se défaisant pour toujours. Car c'était bien cela que son père avait en commun avec les hommes du Labrador. Les Mahonnais du Sahel, les Alsaciens des Hauts plateaux, avec cette île immense entre le sable et la mer, qu'un énorme silence commençait maintenant de recouvrir, cela c'est-à-dire l'anonymat, au niveau du sang, du courage, du travail, de l'instinct, à la fois cruel et compatissant. Et lui qui avait voulu échapper au pays sans nom, à la foule et à une famille sans nom, il faisait aussi partie de la tribu, marchant aveuglement dans la nuit près du vieux docteur qui soufflait à sa droite, écoutant les bouffées de musique qui venaient de la place, revoyant le visage dur et impénétrable des Arabes autour des kiosques, ... revoyant aussi avec une douceur et un chagrin qui lui tordaient le cœur le visage d'agonisante de sa mère lors de l'explosion, cheminant dans la nuit des années de la terre de l'oubli où chacun était l premier homme, où lui-même avait dû s'élever seul, sans père, n'ayant jamais connu ces moments où le père appelle le fils dont il a attendu qu'il ait l'âge d'écouter, pour lui dire le secret de la famille, ou une ancienne peine, ou l'expérience de sa vie, ces moments où le ridicule et odieux Polonius devient grand tout à coup en parlant à Laërte, et lui avait eu seize ans puis vingt ans et personne ne lui avait parlé et il lui avait fallu apprendre seul, grandir seul, en force, en puissance, trouver seul sa morale et sa vérité, à naître enfin comme homme pour ensuite naître encore d'une naissance plus dure, celle qui consiste à naître aux autres, aux femmes, comme tous les hommes nés dans ce pays, qui, un par un, essayaient d'apprendre à vivre sans racines et sans foi et qui tous ensemble aujourd'hui où ils risquaient l'anonymat définitif et la perte des seules traces sacrées de leur passage sur cette terre, les dalles illisibles que la nuit avait maintenant recouvertes dans le cimetière, devaient apprendre à naître aux autres, à l'immense cohue des conquérants maintenant évincés qui les avaient précédés sur cette terre et dont ils devaient reconnaître maintenant la fraternité de race et de destin".

Comme cette longue tirade crépusculaire reproduisant les pensées inquiètes du narrateur dans l'avion à son retour de Bône, "Le premier homme" est un récit hanté par la nostalgie, la mort, la fin d'un monde, en même temps que le récit d'une naissance à soi, d'une métamorphose, avec un hommage rendu par Camus à l'action bienfaitrice de l'instituteur qui a su détecter en lui des qualités intellectuelles peu communes, l'ouvrir au goût de la culture, et lui a permis d'accéder au lycée en persuadant sa mère et sa grand-mère que cela valait se coût de se passer d'une paye dans l'immédiat pour lui procurer une bonne situation par la suite, instituteur avec qui il est devenu ami fidèle par la suite. La figure de la mère, trop discrète, trop effacée, trop peu en prise avec le monde social, handicapée socialement même par sa pauvreté, sa timidité, trop avare de tendresse malgré sa bienveillance, est également intéressante pour comprendre d'autres textes de Camus, "L'Etranger" en autre, et sa personnalité.

Ce texte de Camus éclaire ce que fut un aspect de l'Algérie des pieds-noirs pauvres, avec ses distances sociales, sa xénophobie parfois, mais aussi sa fraternité, ses joies, son rapport amoureux au soleil, à la mer. Il ne peut que remplir le lecteur d'une forme d'empathie par rapport à la tragédie indéniable qu'ont vécus les "français" d'Algérie, d'ailleurs souvent d'origine espagnole, italienne, maltaise (...etc.) à l'issue de la guerre d'indépendance même si cela ne saurait occulter bien sûr les duretés et les crimes du système colonial, le racisme qui y était attaché sous différentes formes et degrés, l'exploitation des hommes et des richesses naturelles du dominé, et la légitimité du combat de décolonisation du point de vue des Algériens arabes.

"Le premier homme" est un texte habité par une profonde humanité qui dit beaucoup aussi sur la vulnérabilité des destins individuels face aux forces de l'histoire et du temps.

A lire absolument pour ceux qui ne l'ont pas déjà fait.

Ismaël Dupont

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