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8 août 2016 1 08 /08 /août /2016 06:02
À l'entrée de l'école de la « jungle » de Calais © Haydée Sabéran / MP

À l'entrée de l'école de la « jungle » de Calais © Haydée Sabéran / MP

A Calais, l’impossible résilience de certains migrants

6 AOÛT 2016 | PAR HAYDÉE SABÉRAN

Ils ont connu l’horreur dans leur pays d’origine, puis sur la route de l’exil, parfois aussi en France. Souffrant de stress post-traumatique, d’anxiété, de dépression, une centaine de personnes sont suivies en santé mentale dans le bidonville de Calais par des médecins hospitaliers ou humanitaires. Lesquels constatent que les conditions de vie dans la « jungle » empirent, « alimentant une impression d’être persécuté ».

Calais, de notre envoyée spéciale.- Il trimballe son corps raidi par le chagrin. Il refuse qu'on écrive son nom, sa ville, son métier, par peur panique d'être retrouvé par ses tortionnaires. Saïd, appelons-le ainsi, vit depuis huit mois dans la « jungle » de Calais. Il a fui les exactions du groupe État islamique en Irak, et a échoué dans le bidonville après avoir tenté de passer en Angleterre. La nuit, il dort dans les conteneurs blancs aménagés par l'État dans la « jungle ». Le jour, il se réfugie dans une caravane, pour échapper aux « plaisanteries des jeunes », au bruit, aux autres. Dans son refuge, une rose fanée sur une étagère, quelques paquets de riz, Mathilda de Roald Dahl en arabe, des cahiers de français qu'il n'ouvre plus. « Je n'arrive pas à apprendre. Des pensées me viennent. Je dors mal. En Irak, les gens de Daech m'ont frappé la tête contre un mur. » Il cesse de raconter, serre ses mains l'une contre l'autre. « Je ne dois pas trop parler. Quand mes souvenirs reviennent, mon corps devient dur, et ma tête éclate. »

Une centaine de personnes comme Saïd sont suivies en santé mentale dans le bidonville de Calais par les petites équipes de Médecins du monde (MDM), Médecins sans frontières (MSF) et la Permanence d'accès aux soins de santé (Pass) de l'hôpital de Calais, installés en bordure de la « jungle ». Des personnes fuyant guerres et dictatures, souffrant de stress post-traumatique, de dépression et d'anxiété, en raison des violences et des deuils subis dans leur pays mais aussi sur la route, voire à Calais.

Quelques centaines bénéficient en plus de maraudes et d'échanges informels avec des psychologues. Une goutte d'eau, sur les 7 000 habitants du bidonville recensés par les associations. Aucune femme parmi les personnes accompagnées, alors qu'elles forment 4 % du camp. Peu d'Érythréens et d'Éthiopiens, par manque de traducteurs en tigrinya et en amharique. Pas d'enfants pour l'instant, alors que le bidonville compte 600 enfants seuls, dont le plus jeune a 8 ans. MSF met en place ces jours-ci un lieu d'accueil pour eux, avec psychologue.

Calais, de notre envoyée spéciale.- Il trimballe son corps raidi par le chagrin. Il refuse qu'on écrive son nom, sa ville, son métier, par peur panique d'être retrouvé par ses tortionnaires. Saïd, appelons-le ainsi, vit depuis huit mois dans la « jungle » de Calais. Il a fui les exactions du groupe État islamique en Irak, et a échoué dans le bidonville après avoir tenté de passer en Angleterre. La nuit, il dort dans les conteneurs blancs aménagés par l'État dans la « jungle ». Le jour, il se réfugie dans une caravane, pour échapper aux « plaisanteries des jeunes », au bruit, aux autres. Dans son refuge, une rose fanée sur une étagère, quelques paquets de riz, Mathilda de Roald Dahl en arabe, des cahiers de français qu'il n'ouvre plus. « Je n'arrive pas à apprendre. Des pensées me viennent. Je dors mal. En Irak, les gens de Daech m'ont frappé la tête contre un mur. » Il cesse de raconter, serre ses mains l'une contre l'autre. « Je ne dois pas trop parler. Quand mes souvenirs reviennent, mon corps devient dur, et ma tête éclate. »

À l'entrée de l'école de la « jungle » de Calais © Haydée Sabéran / MP

Quelques centaines bénéficient en plus de maraudes et d'échanges informels avec des psychologues. Une goutte d'eau, sur les 7 000 habitants du bidonville recensés par les associations. Aucune femme parmi les personnes accompagnées, alors qu'elles forment 4 % du camp. Peu d'Érythréens et d'Éthiopiens, par manque de traducteurs en tigrinya et en amharique. Pas d'enfants pour l'instant, alors que le bidonville compte 600 enfants seuls, dont le plus jeune a 8 ans. MSF met en place ces jours-ci un lieu d'accueil pour eux, avec psychologue.

« Ici, quand on ne va pas bien, on va encore moins bien, dit Saïd. Deux heures de queue pour une douche de six minutes, la queue pour manger, la queue pour les habits. La saleté, les gens qui se battent. Tu es là un mois, puis un autre, bientôt un an, sans savoirce que tu as fait. Cet endroit rend malade. » Un Éthiopien de 37 ans, Tadesse Maazu, est mort poignardé lors d'une rixe le 25 juillet. En mai, une rixe avait fait 40 blessés et l'incendie qui a suivi a détruit des dizaines de cabanes. En juillet, quatre personnes sont mortes percutées par un véhicule ou tombées d'un camion, dont Samrawit, érythréenne, 17 ans.

Une cellule d'urgence psychologique existe pour les salariés d'Eurotunnel si un train blesse ou tue un exilé. Une autre est prévue pour la rentrée, destinée aux salariés du port de Calais. Aucune n'est prévue pour accompagner les endeuillés de la « jungle », parents et amis, si un exilé est fauché. Pour accompagner son deuil, on peut pousser la porte de Maud Jacquel, psychologue, qui assure 30 consultations par semaine à la Pass. Lou Einhorn-Jardin, psychologue chargée de la santé mentale pour MDM à Calais, qui a lancé il y a un an les premières initiatives en santé mentale dans la « jungle », rêve d'« une consultation spécialisée pour toutes les victimes de trauma, y compris calaisiennes »,tant l'offre en santé mentale est faible à Calais, y compris pour le droit commun.

MDM met en contact les exilés avec les psys de MSF et de la Pass, et s'occupe du reste : entourer les gens. « Si quelqu'un a subi des tortures, on essaie d'être là lors du premier récit quand commence la procédure d'asile. S'il a des médicaments à prendre, on passe le voir dans sa cabane. S'il ne sait pas où dormir, on fait du lien pour trouver une place. »

Joëlle Vernet, psychiatre à MSF : « On voit des gens qui souffrent de stress post-traumatique, d'états dépressifs réactionnels. Dans les récits, on a des cauchemars, des intrusions de pensées, des troubles du sommeil et de l'appétit, des difficultés à trouver un sens à la vie, des états de sidération. Ils n'arrivent plus à penser. Leurs capacités d'adaptation sont mises en sommeil. Le travail, c'est de les aider à les retrouver. C'est difficile, d'abord à cause de l'ampleur de la sidération. Ensuite parce qu'il y a une distorsion possible à cause de la traduction. Aussi parce que les trois quarts sont en fuite. Ils ne vont pas vers quelque chose, ils fuient quelque chose. Le projet migratoire, c'est “je m'en vais”. Ils ne sont pas encore capables de construire. Enfin parce que les conditions sont épouvantables ici, avec beaucoup de bonnes volontés mais un manque de coordination qui ajoute à leur confusion. Et l'État aggrave les choses. Pour ces gens qui ont vécu des violences inimaginables, la confrontation avec la police ne fait que raviver les traumatismes. »

2 000 euros le passage en 2010, 12 000 euros aujourd'hui

Les conditions de vie s'aggravent. Depuis les incendies de mai, la police interdit l'entrée de matériel de construction, pour tenter en vain de limiter le nombre de migrants. Plus de 1 000 vivent sous une tente. Le bidonville croît en moyenne de 50 personnes par jour, de plus en plus dense depuis la destruction de sa zone sud par les autorités fin février. La « jungle », ancienne décharge à l'écart de la ville, imposée aux migrants par la préfecture en mars 2015, a été en partie détruite sur ordre de la même préfecture, obligeant les exilés à se masser sur un espace confiné, où on croise de plus en plus de rats. Les exilés y avaient créé de la vie avec boulangeries, bars de nuit, restaurants, épiceries. Jusqu'à il y a peu, la zone nord comptait une soixantaine de commerces. Ils ont été fermés par la police fin juillet au nom des règles « sanitaires » et de « l'ordre public ».

L'étanchéité de la frontière augmente le niveau de danger. Le tarif du passage « garanti », avec complicité du chauffeur, est passé de 2 000 euros en 2010 à 6 000 en janvier et à 12 000 aujourd'hui. D'où les tentatives désespérées et agressives, la nuit, sur la rocade : feux, pierres sur les camions, troncs d'arbre sur la voie, tout est bon pour déclencher un embouteillage et tenter de grimper dans les poids lourds. Résultat : des batailles rangées avec les CRS. Quelque 30 000 grenades lacrymogènes ont été tirées depuis octobre, selon Gilles Debove, du syndicat de police SGP-FO, cité par l'AFP. Lou Einhorn-Jardin : « L'autre jour, je suis allée chercher quelqu'un à l'hôpital psychiatrique, il avait une doudoune sur lui, alors qu'il faisait très chaud. Il m'a dit que c'était pour amortir l'impact des flash-balls. Dans un autre contexte, il aurait pu être résilient. »

Ahmed al-Ahmed, 28 ans, Syrien de Raqqa, refuse de voir un psychologue. « Je ne parle de mes secrets à personne, seulement à ceux qui peuvent comprendre, parmi mes amis syriens », glisse cet homme qui dit avoir survécu aux tortures de Daech. « Dans la jungle, tout le monde est psychologiquement abîmé », assure-t-il. Il parle avec un mélange d'effroi dans l'œil et un sourire permanent. « J'ai vu 250 têtes coupées. J'ai eu mes premiers cheveux blancs en prison. » Soupçonné d'être « mécréant » parce que professeur de sciences physiques, il a passé quatre mois « dans une cellule d'un mètre sur deux »puis deux mois dans quatre mètres carrés. « Deux de mes amis ont été exécutés. Parfois, je me disais : “C'est mon tour.” »

Six mois à lire des livres de propagande pour répondre aux interrogatoires. « Tu ne peux pas prononcer un mot sans calculer dix mille fois. » Sa mère et un de ses frères sont morts. L'autre a disparu. Son père est détenu, « peut-être mort ». Il veut étudier la physique à l'université de Lille. Il faut d'abord démêler sa demande d'asile. Il assure que l'Ofpra le soupçonne de sympathies islamistes, au prétexte qu'il a vécu huit mois dans une zone contrôlée par Daech. « Je n'avais pas l'argent pour fuir. J'ai dû emprunter 3 000 euros. Je ne suis pas terroriste. Le terrorisme, je l'ai fui. »

Othman*, traumatisé par le naufrage de sa barque entre la Libye et l'Italie début juin, veut voir un psy, lui. Cet ouvrier soudanais de 27 ans s'est évanoui à la vue de la mer, sur la plage de Calais, lors d'une sortie organisée par le Secours catholique. Ils étaient plus de 500 dans le bateau, une centaine a survécu. « J'avais payé ma place 800 dinars libyens[environ 500 euros – ndlr]. Je ne voulais pas monter dans ce bateau trop chargé, mais les passeurs frappaient. En mer, le bateau s'est brisé. Je ne sais pas pourquoi je suis vivant. Mon cousin est mort. Je ne peux plus regarder un enfant sans penser aux corps de ceux que j'ai vus flotter sur l'eau. Tous sont morts. »

MDM a planté une grande tente blanche en bordure de la « jungle », pour créer du lien. On peut dessiner, jardiner, bavarder. Il y a toujours un psychologue. « Un lieu “contenant”, pour recréer de la routine, dit Lou Einhorn-Jardin, repérer ceux qui ne vont pas bien, et pour que ceux qui vont bien continuent d'aller bien. Qu'ils ne vrillent pas. »La frontière devenant de plus en plus étanche, il n'est plus rare de rencontrer des gens bloqués depuis un an. « Ils sont de plus en plus nombreux à ne plus essayer de partir, ni à demander l’asile. Ils attendent. » Avec de plus en plus de pathologies lourdes. « Peut-être parce qu'on détecte mieux, parce qu'ils sont plus nombreux, mais peut-être aussi parce que la destruction de la zone sud de la jungle a détruit des équilibres. La situation est dure et on leur impose pire. Ça ne peut pas arranger leur santé mentale. Cela alimente une impression d'être persécuté. »

Jacques Toubon, défenseur des droits, avait noté lors de sa visite le 30 juin : « Depuis six mois, les associations observent une nette aggravation des troubles mentaux[…] à mettre en lien selon elles [avec] l'évacuation partielle de la lande et la réinstallation dans des lieux plus précaires et [les] phénomènes d'errance et de violence dont [les personnes] sont victimes. » Dans sa décision du 25 juillet, il « recommande que les pouvoirs publics viennent en relais à l'offre associative en matière de psychologie, de psychiatrie et de pédopsychiatrie ».

On « vrille » aussi parfois avec une blessure. Le corps lâche, le projet de passage est anéanti et ce qui tenait s'écroule. Dans sa cabane de la « jungle », Ako*, plombier kurde de Syrie, 24 ans, maigre, raconte en se raclant la gorge. Maryam Rachih, animatrice au Secours catholique, traduit. Son père et un de ses frères sont morts. Sa mère réfugiée en Irak pleure dans le téléphone. Il est là depuis neuf mois, dont quatre à l'hôpital pour une broche. Il a chuté d'un camion après avoir été touché par une grenade lacrymogène. « Il ne mangeait plus, n'avait plus envie de vivre, se souvient Maryam Rachih. À l'hôpital, le personnel le pesait deux fois par jour. » Elle a cherché un groupe pour l'entourer à son retour dans le bidonville. « Les seuls qui ont voulu de lui, ce sont les “Bidoune” », les Bédouins, une minorité du Koweït privée de papiers d'identité.

Ce matin, on mange ensemble le petit-déjeuner, des tomates cuites aux oignons frits, des galettes de pain, une omelette. Le jeune Bédouin qui a cuisiné a les yeux qui brillent. Il raconte en riant qu'il vient de passer huit heures dans un camion frigorifique, pour rien. Le moral ? « Il est à zéro ! » rigole-t-il. Il mime le chiffre avec les doigts. « En dessous de zéro même ! » Il pouffe encore. « Est-ce que être triste va me faire passer en Angleterre ? Non. Il vaut mieux être heureux. » Souvent, on tient le coup à Calais, puis des symptômes dépressifs émergent à l'arrivée en Angleterre, quand la tension est relâchée. Ceux qui se soignent ne font que passer, par définition. « Quand je propose un rendez-vous pour la semaine suivante, on me répond “inshallah”, raconte Maud Jacquel.Ils préfèrent se voir en Angleterre la semaine suivante, plutôt que dans le bureau du psy. »

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