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23 juin 2016 4 23 /06 /juin /2016 05:55

Comment François Hollande a changé d’avis

22 juin 2016 |

Par Lénaïg Bredoux et christophe Gueugneau

Après avoir annoncé l’interdiction de la manifestation parisienne contre la loi sur le travail jeudi, François Hollande et son gouvernement ont finalement trouvé un compromis avec FO et la CGT pour un parcours très réduit. L’épisode révèle une nouvelle fois les vives tensions au sein de la majorité.

Du grand n’importe quoi. François Hollande et son gouvernement ont donné en spectacle leurs hésitations et leurs désaccords en interdisant, puis en autorisant, sur un parcours très réduit, la manifestation syndicale prévue à Paris jeudi contre la loi sur le travail. De quoi mécontenter tout le monde et donner, une nouvelle fois, une impression d’impuissance.

Le compromis a été trouvé dans le bureau de Bernard Cazeneuve mercredi matin. Alors que la préfecture de police de Paris avait annoncé deux heures plus tôt l’interdiction de la manifestation (lire notre article), le ministre de l’intérieur reçoit en fin de matinée, à leur demande, les deux principaux responsables syndicaux qui appellent à défiler jeudi, Jean-Claude Mailly pour Force ouvrière (FO) et Philippe Martinez à la CGT, pour une réunion de la dernière chance.

Cazeneuve leur demande de reporter la manifestation, le temps de trouver une solution. Les syndicats refusent. « On a dit qu’on ne pouvait pas annuler », a raconté Mailly à la sortie de la place Beauvau. L’intersyndicale avait déjà refusé un « rassemblement statique » place de la Nation, proposé par le gouvernement. Elle voulait absolument pouvoir défiler – ces derniers jours, les négociations avec la préfecture de police avaient tourné autour de trois parcours possibles. Bernard Cazeneuve finit par suggérer un « circuit extrêmement court », un « rassemblement qui bouge », selon l’expression d’un proche de François Hollande. « La discussion a été serrée avec le ministre de l’intérieur, a expliqué Mailly. Au bout d’un moment, il nous a fait une proposition de parcours plus sécurisée selon lui. » La CGT et FO acceptent : la manifestation aura bien lieu à Paris sur un parcours minimal, environ 1,6 kilomètre, à proximité de la place de la Bastille. À titre de comparaison, le dernier défilé parisien, le 14 juin, s’étendait sur 5,5 kilomètres.

Aussitôt, Cazeneuve soumet son projet au président de la République et au premier ministre, qui, cette fois, donnent leur accord. « Aucun débordement, aucune violence ne sera tolérée. Il en va de notre capacité à faire vivre le débat démocratique », prévient aussitôt Bernard Cazeneuve lors d’une brève allocution au ministère. Il a également confirmé que des discussions allaient commencer avec la préfecture de police pour les prochains rendez-vous fixés par les syndicats hostiles au projet de loi El Khomri, notamment le 28 juin.

Quelques heures plus tôt, la décision avait été inverse. Mardi, les négociations avec l'intersyndicale sont au point mort : aucun compromis ne se dessine. Certains envisagent que le préfet de police de Paris annonce une interdiction pour ensuite mieux négocier avec les syndicats. François Hollande et Bernard Cazeneuve sont plutôt opposés à une interdiction ferme de manifester. Manuel Valls, lui, y est favorable. Surtout, il estime que si le préfet de police interdit le défilé, il faudra ensuite s'en tenir à cette décision. Dans la soirée de mardi, c’est le premier ministre qui emporte l’arbitrage présidentiel. Cazeneuve, qui craint qu’une manifestation interdite ne provoque encore plus de troubles, est furieux, selon une source socialiste. Sauf que, comme souvent, Hollande suit Valls. Et il le suit d’autant plus qu’il est lui-même sensible à ce qu’il croit être le pouls du pays, en demande de sécurité et d’ordre, indifférent aux exigences des confédérations syndicales. « Surtout que les soldes commencent cette semaine ! » lançait au Parisien, mardi, un député PS pour qui Anne Hidalgo, la maire de la ville, en aurait assez « de panser les plaies des commerçants ». Ces derniers jours, Manuel Valls s’en était déjà pris très vivement à la CGT, qu’il accuse de collusion avec les “casseurs” et à qui il reproche, de toute façon, d’incarner un syndicalisme mortifère et passéiste à qui il rêve de faire la peau. Les violences commises devant l’hôpital Necker à Paris, le 14 juin, avaient, pour le gouvernement, été l’image de trop : aux yeux de Manuel Valls et de plusieurs proches de François Hollande, le président devait absolument faire un « acte d’autorité », montrer qu’il savait décider, « trancher », et qu’il était intraitable quand on touchait à la sécurité des Français, surtout après le double assassinat de policiers à Magnanville. « Lors de la dernière manifestation à Paris, les limites ont été franchies : déferlement de violence inégalé, saccage de bâtiments publics, dont l’hôpital Necker des enfants malades, perpétrés par des casseurs sous les yeux d’un service d’ordre des organisateurs totalement débordé, a encore dit mercredi le premier ministre Manuel Valls. Les Français ne tolèrent pas et ne toléreront aucun débordement. » L'exécutif était aussi sous pression des syndicats de policiers, dont les troupes sont épuisées par sept mois d’état d’urgence, par un mouvement social qui dure, et par la sécurisation de l’Euro de football. « Les syndicats de flics nous ont dit : “On n’en peut plus, trouvez une solution” », indique un conseiller ministériel. Le syndicat Alliance demandait par exemple le report : « Le droit de manifester est sacré, nous avons demandé son report. Les pouvoirs publics auraient dû nous entendre et reporter cette manifestation », a déclaré son secrétaire général adjoint, Philippe Lagache, en fin de matinée. Embarras « La police est complètement à bout. Dans les mêmes conditions, aux États-Unis, il y aurait déjà eu des morts », estime également Jean Grosset, le conseiller social de Jean-Christophe Cambadélis, le premier secrétaire du PS. Il s’inquiète aussi de « l’état d’esprit dans la police », en référence à un sondage du Cevipof 3 donnant le vote FN à 51 % chez les policiers et les gendarmes pour l’année 2015. « On ne pouvait plus continuer comme ça, dit encore l’ancien responsable de l’Unsa. Necker a été le summum. Cette bande de provocateurs nourrit l’extrême droite et les gens disent : “Mais que fait le gouvernement ?” » Le député Christophe Caresche défend cette ligne, estimant que c’est bien le moral policier qui avait fait pencher la balance pour l’interdiction : « Il faut voir le climat dans la police : ils sont exténués, l’assassinat de leurs deux collègues a été un choc, des forces mobiles sont mobilisées depuis trois mois maintenant, des policiers ont été victimes des violences dans les manifestations. »

À la sortie du conseil des ministres, le porte-parole du gouvernement Stéphane Le Foll défend pendant de longues minutes l’interdiction du défilé parisien – en régions, toutes les manifestations ont été autorisées. « On a en face de nous une menace terroriste qui est toujours là. On a un Euro qui nécessite la mobilisation de moyens. On a des manifestations qui ne peuvent pas constamment déboucher sur des violences, avec des forces de l’ordre régulièrement agressées et blessées », détaille le ministre de l’agriculture. Avant d’insister : « Il y a quelques débats qui naissent mais sur ces questions, c’est la cohérence de l’exécutif qui rappelle les principes. Si les conditions de sécurité ne sont pas assurées, il n’y aura pas de manifestation. Pour l’instant, elles ne sont pas assurées. » Mais au même moment, l’exécutif change d’avis, apparemment surpris par l’indignation suscitée par l’interdiction de la manifestation. Plusieurs députés socialistes confirment qu’ils iront défiler. « Nous parlementaires, porteurs de nos écharpes, serons présents demain solidairement aux côtés des organisations syndicales dans les conditions qu’elles auront choisies », écrivent ainsi Pouria Amirshahi, Marie-George Buffet, Fanélie Carrey-Conte, André Chassaigne, Pascal Cherki, Marc Dolez, Cécile Duflot, Jacqueline Fraysse, Benoît Hamon, Jérôme Lambert, Christian Paul, Philippe Noguès et Jean-Louis Roumegas dans un communiqué commun. Nicolas Sarkozy et Marine Le Pen font aussi savoir qu’ils s’opposent à la décision du gouvernement. La CFDT, pourtant favorable à la loi sur le travail, se fend d'un communiqué 3 pour « condamner l'interdiction des manifestations annoncée par la préfecture de police de Paris ». L'avocat Jean-Pierre Mignard, ami de longue date de François Hollande (et par ailleurs conseil de Mediapart), s'interroge sur Twitter : #Manifester 3 est un droit constitutionnel qui doit être garanti sauf risques insurmontables. En est on là? Non, alors? — Jean-Pierre Mignard (@jpmignard) 22 juin 2016

"Une manifestation interdite avec une vingtaine de députés socialistes, Mailly et Martinez, ça va créer encore plus de merdier », lâche alors une source gouvernementale.

Mais dans les ministères, mercredi matin, plus personne ne comprend qui décide de quoi. Matignon laisse dire que ce n’est pas une décision de Manuel Valls ; l’Élysée prétend que François Hollande n’a rien arbitré. « C’est une décision de gestion opérationnelle de l’ordre public. L’arbitrage n’a pas été rendu par le président lui-même. Le président de la République n’est pas en charge de l’ordre public et de l’organisation des manifestations », explique le Palais en début de matinée. C’est évidemment inexact, et heureusement. Comment imaginer qu’une décision pareille, quasi historique pour une manifestation syndicale, puisse être prise sans l’aval du président élu ? Mais cela montre l’embarras de François Hollande. Interrogé mercredi, un de ses proches soufflait : « Je ne sais pas… Déjà sauver la manif était le plus important. » « Un compromis intelligent a été trouvé, dit un autre ami du président. Cela permet à la CGT de sauver les meubles, même si sur le fond, ce sont les syndicats qui ont canné ! Symboliquement, ils voulaient marcher, eh bien qu’ils fassent un kilomètre ! Mais leur machin [le mouvement contre la loi sur le travail – ndlr] est déjà totalement éteint. En interdisant la manif, cela leur redonnait du gaz… » Cette série de revirements a pris tous les socialistes de cours et surtout donné lieu à une série de sarcasmes. Le député ex-PS Pouria Amirshahi, par exemple, se fend de ce tweet : « La manif interdite par le gouvernement étant autorisée par le gouvernement, il faudrait aussi que le gouvernement retire la #LoiTravail 3 que le gouvernement ne veut pas retirer. » Tandis que Mehdi Ouraoui, membre du conseil national du PS, toujours sur Twitter, est plus cinglant : « On les crut dictateurs, ils n'étaient qu'amateurs. » L’euro-député Guillaume Balas s’étonne quant à lui d’un « dysfonctionnement gouvernemental grave ». Bruno Julliard, adjoint à Paris, semble consterné : @francoiskalfon 3 ... C'est aussi ce que cette journée m'inspire. — Bruno Julliard (@BrunoJulliard) 22 juin 2016 3 À l'Assemblée, le député communiste André Chassaigne lance au premier ministre : « La méthode gouvernementale sur cette loi travail est un fiasco. » À droite, Nathalie Kosciusko-Morizet ironise : « Là, on n’y comprend plus rien. C’est une roue de la fortune. On ne sait pas où on va. Les Français ont le sentiment de ne pas se sentir gouvernés, et peut-être dans le contexte de ne pas se sentir protégés. » Son collègue député Franck Riester demande, lui, des « décisions claires » et que le gouvernement « s’y tienne ». « Tout a été fait en dépit du bon sens », s’exclame-t-il.

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